II., XI
(2) Id., XII, 37.
Teucer, dont les traits ne manquaient ordinairement pas leur but, s'apprêtait à percer Hector, mais il n'échappa point à Jupiter qui veillait sur le héros. La flèche s'élança impuissante de l'arc dont la corde se brisa. Ajax dit à son jeune frère :
« Laisse ton arc et tes flèches que Dieu disperse dans sa jalousie contre les Grecs. » (i)
C'est que Jupiter favorisait, momentanément, le héros troyen et le couvrait de gloire, au milieu des guerriers, car il lui restait peu de temps à vivre; déjà, Minerve préparait son jour fatal à l'aide d'Achille (2).
Après avoir décrit la rude mêlée qui s'engagea autour du cadavre de Patrocle, le poète ajoute :
« Tel fut le cruel labeur que Jupiter, au sujet de Patrocle, infligea aux hommes et aux chevaux, ce jour-là. » (3)
Le triomphe d'Hector ne dura pas; le héros tomba bientôt sous les coups d'Achille.
Les Troyens voyaient avec épouvante Priam sur le point d'aller trouver celui-ci pour obtenir le cadavre de son fils. Ils auraient voulu l'en empêcher,
(2) Cf. ibid., 610. Ce passage est enfermé entre guillemets par les éditeurs qui le tiennent pour suspect.
(3) Id., XVII, 400.
car ils craignaient qu'il ne revînt pas. Le vieillard, les rudoyant :
« M'imputez vous à crime, leur cria-t-il, de ce que Jupiter m'a plongé dans la douleur, en faisant mourir Hector? » (i)
Ainsi, le vrai meurtrier pour lui n'était pas Achille, mais Dieu qui s'était servi de lui comme d'un instrument. Déjà, le poète avait exprimé cette idée :
« Les Grecs, avait-il observé, furent terriblement effrayés par Hector et par Jupiter. » (2)
Et cet autre passage :
« Un grand nombre de guerriers tombèrent, quand Jupiter eut étendu le champ de la cruelle mêlée. » (3)
Voilà comment le poète, une fois de plus, attribue à Dieu non seulement ce qu'il fait, mais encore ce qu'il permet.
Hector venait de tuer Patrocle et de se revêtir de ses armes qui étaient celles d'Achille. Il voulut même coiffer son casque, lequel, vu de loin, devait le désigner plus particulièrement aux coups et à la fureur du héros.
(2) Id., XV, 636.
(3) Id., XVI, 662.
Il le fit par bravade, ce qui n'empêche le poète de raconter l'incident en ces termes :
« Jupiter donna le casque à Hector, pour s'en coiffer; mais sa mort était proche. » (i)
Euphorbe se vantait d'avoir le premier frappé Patrocle. Ménélas attesta Jupiter :
« O Père! s'écria-t-il, se glorifier ainsi ne sied pas! » (2)
Comme si le héros troyen eût méconnu le rôle du dieu dans la circonstance. Quelques instants plus tard, Ménélas abattait Euphorbe à ses pieds, non sans avoir préalablement imploré l'aide de Jupiter (3).
Ajax, fils de Télamon, incapable de rien distinguer sur le champ de bataille qu'un épais brouillard enveloppait du côté des Grecs, s'écriait :
« Jupiter, notre père, délivre les Achéens de cette brume, rends-leur la clarté du jour, donne à leurs yeux d'y voir et fais-les périr à la lumière, puisqu'il te plaît (de les faire périr). » (4)
Jupiter, dans sa pitié, écouta sa plainte et dissipa l'obscurité.
(d) Ibid , 799.
(2) Id., XVII, 19.
(3) Cf. ibid., 46.
(4) Id., XVII, 645.
— 3oo —
Neptune, déguisé en vieillard, disait à Agamemnon :
« Atride, voici que le cœur barbare d'Achille bat de plaisir dans sa poitrine, à l'aspect des Grecs massacrés dans leur défaite, car cet (homme) n'a pas d'entrailles, il n'en a pas du tout. Aussi, puisse-t-il périr et que Dieu l'anéantisse ! » (i)
Neptune, semble-t-il, aurait pu réaliser lui-même son vœu ; il n'osait, sans doute, le faire, et il chargeait Jupiter de ce soin, si toutefois c'était sa volonté.
Les maux endurés par les Grecs sous les murs de Troie et à leur retour, Nestor les attribuait à Jupiter (2).
Télémaque était parti à Pylos, à la recherche de nouvelles de son père. Les prétendants, que cette démarche étonnait, comprirent qu'ils n'avaient plus affaire à un enfant et qu'ils auraient bientôt, peutêtre, à compter avec lui. Antinoos exprimait le vœu de tous en disant :
« Puisse Jupiter lui ôter la vie, avant qu'il nous fasse du mal ! » (3)
Son vœu ne devait pas être exaucé, bien qu'il cherchât, aidé de ses compagnons, à le réaliser,
(2) Cf. Orf., III, 1S2, 288.
(3) Id., IV, 668. Cf. suprà, 269.
— 3oi —
en tendant des embûches au jeune prince, à son retour.
Ulysse racontait à Alcinoos comment il avait abordé son île à la nage, nu, affamé, et passé la première nuit dans un lit de feuilles, sous des arbres :
« Dieu, lui dit-il, m'envoya un long sommeil. » (i)
Il dormit, en effet, jusqu'au soir du jour suivant ; ce furent les cris joyeux de Nausicaa et de ses compagnes qui l'éveillèrent.
Alcinoos dépeignait, de son côté, au héros ce que le ciel avait fait pour les Phéaciens :
« De retour dans ton palais, ajouta-t-il, quand tu seras à table avec ta femme et tes enfants, tu raconteras, en te rappelant nos qualités, les travaux que Jupiter exigea toujours de nous, dès le temps de nos pères. » (2)
Ulysse parlait des épreuves que Jupiter lui avait ménagées depuis son départ de Troie (3), et de la mauvaise destinée à laquelle le dieu l'avait condamné (4).
(1) Od., VII, 286,
(2) Id., VIII, 242.
(3) Cf. id., IX, 37.
(4) Cf. ibid., 52.
Il raconta le stratagème qu'il avait employé à l'égard de Polyphème qui lui demandait son nom :
« Je m'appelle Personne », lui avait-il répondu, et quand, plus tard, lorsqu'il lui eut crevé son œil unique, les autres Cyclopes, attirés par ses cris, l'interrogèrent pour savoir ce qui lui arrachait de pareilles clameurs et qui venait l'attaquer ainsi dans sa grotte :
« Personne », dit-il. Trompés par le quiproquo :
« Si personne ne te fait violence, lui répliquèrent-ils, et que tu sois seul, le mal dont tu souffres vient de Jupiter ; tu ne saurais l'éviter. Invoque plutôt Neptune, ton père. » (i)
Et ils s'en retournèrent, sans s'approcher davantage de sa caverne.
Les Phéaciens venaient de débarquer Ulysse endormi, sur le rivage d'Ithaque. A son réveil, comme il ne reconnaissait plus les lieux qu'il n'avait point revus depuis vingt ans, il se désolait. Minerve lui apparut.
Le héros se plaignit de l'abandon oii elle l'avait laissé, depuis que Dieu avait dispersé la flotte des Grecs, ne l'ayant revue qu'une fois chez les Phéaciens. Il l'adjurait, au nom de son père, de lui dire s'il était vraiment dans Ithaque (2).
(1) Ibid., 410.
(2) Od., XIII, 315. Cf. p. 226.
Quelques instants après, dans la cabane d'Eumée, il parlait encore à son serviteur, mais sans se faire connaître de lui, des calamités dont Jupiter l'avait accablé, depuis la dispersion des Grecs par le dieu qui lui avait rendu le retour si pénible (i). Il lui conta la funeste déroute de ses compagnons, l'attribuant à Jupiter que la foudre réjouit (2), comme aussi la perte du navire phénicien à bord duquel il se trouvait (3).
Cette fuite, il la redira dans les mêmes termes au prétendant Antinoos (4).
Eumée, à son tour, narra son histoire à son hôte qui ne l'ignorait pas, sans doute, car il avait dû la lui raconter autrefois. Du reste, elle n'était pas longue. Fils du roi Ctésios, il fut volé à ses parents tout jeune par une Phénicienne et vendu à Laërte. Ulysse lui dit :
« Tu as, sans doute, souffert ; mais, du moins, Jupiter plaça pour toi le bien près du mal, puisque tu es entré dans la maison d'un homme plein de bonté. » (5)
Pénélope parlait avec terreur de la nouvelle union
(i) Od., XIV, 235.
(2) Ibid., 268.
(3) Ibid., 300.
(4) Id., XVII, 437.
(5) Id., XV, 487.
à laquelle bientôt elle serait contrainte, Jupiter ayant ruiné son bonheur (i).
Eurymaque venait de proposer ironiquement à Ulysse, que d'ailleurs il ne reconnaissait pas, de l'emmener à la campagne, où il l'occuperait à réparer des haies et planter des arbres, alléguant, ce qui était vrai, que ce n'était point sans la volonté des dieux qu'il se trouvait au palais d'Ulysse (2).
Le héros lui répondit, en le défiant à ces mêmes travaux, qu'il s'agît de faucher un pré ou de conduire une charrue attelée de bœufs. Il ajouta :
« Si, enfin, le fils de Saturne suscitait un combat quelque part, aujourd'hui même, et que j'eusse un bouclier, deux javelots, un casque d'airain qui s'adaptât bien à mes tempes, tu me verrais au premier rang des combattants. » (3)
Ce spectacle qui lui coûtera la vie, l'insolent Eurymaque devait l'avoir quelques instants plus tard.
Jupiter, bien qu'il n'en eût pas besoin, s'associait parfois l'un de ses enfants. Patrocle, d'une voix mourante, disait à Hector qui l'avait terrassé :
« Hector, tu triomphes, mais la victoire, tu la dois à Jupiter et Apollon qui n'ont pas eu de peine à
(1) Cf. Oc/., XVIII, 272.
(2) Cf. ibid., 353.
(3) Ibid., 376.
me dompter... Si j'avais eu vingt guerriers (comme toi) en face, tous eussent péri sous mes coups ; mais la funeste destinée me fait mourir, ainsi que le fils de Latone. » (i)
Ulysse, après s'être fait reconnaître de lui, donna à Télémaque ses instructions pour la lutte qu'ils auraient à engager avec les prétendants dont ils n'avaient, d'ailleurs, rien à craindre, troublés qu'ils seront par Minerve et par Jupiter (2). Nous connaissons, pour l'avoir déjà rencontrée plusieurs fois, cette pensée du poète, que Jupiter prive de leur raison ceux qu'il veut perdre.
Pénélope parlait à Eurymaque des maux que le démon lui avait envoyés (3). Et à Ulysse inconnu :
« Etranger, lui disait-elle, le démon m'a infligé une douleur sans mesure. » (4)
Ici, comme ailleurs, le oat'jjLwv, c'est Jupiter, c'est la divinité.
La conclusion de tout ce qui précède nous sera donnée par Antiloque. Lors des courses et des autres jeux funèbres, organisés par Achille en l'honneur de
(2) Od., XVI; 298. Ce passage est mis entre guillemets par les éditeurs, bien qu'il rentre assez dans leconomie du i)oème.
(3) Id., XVIII, 256.
(4) Id., XIX, 512.
Patrocle, il l'emporta sur Ménélas qui l'accusa d'avoir assuré son triomphe par une manœuvre déloyale. Déjà, le jeune héros s'était emparé de son prix, une cavale. En présence des récriminations de son concurrent malheureux, il se déclara prêt à la lui rendre. 11 ajouta :
« Si tu exiges de moi quelque chose de meilleur, je préfère te l'accorder sur le champ, ô nourrisson de Jupiter, plutôt que d'être à jamais banni de ton cœur, et haï des démons. » (i)
Rechercher l'amitié de ses semblables, éviter de déplaire à la divinité : double secret d'être heureux.