‹ La religion dans la société aux États-UnisChapitre 12 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un philosophe positif chez les Puritains.

« Est-ce qu'on ne proclame pas en un jour plus de vérités (pie toute la Nouvel le- An«j:letcrre n'en peut pratiquer en un an ? »

John Wise.

Vers 1700, des esprits inquiets, venus sans doute d'Angleterre, proposèrent Tinslitution d'un conseil, pour juger des cas de doctrines, et John Wise fit contre eux une brochure qu'il intitula : La Cause des Eglises épousée. C'est un petit traité d'une ironie charmante, l'expression la plus exquise de la vieille sagesse pratique de la Nouvelle-Angleterre. « Un conseil î s'écriet-il; il nous faut donc chercher combien il y a dans notre pays de profonds problèmes qui moisissent faute d'être remués. Allons-nous découvrir un tel amoncellement de nœuds gordiens, comme dans ÏOpprobria Theologoruniy qu'il nous faille soulever la colonie pour les délier. Ce que dit le sage de l'Ecclésiasle est vrai des cas et des questions : il n'y en a pas de nouveaux sous le soleil ; de tous on a fort bien parlé ; les savants casuistes en sont pleins, les Ames,

les Turrellins, etc.... Ce serait une vaine répétition, une tautologie vide de sens, qu'un concile une fois l'an. Et pourquoi? pour se demander les nouvelles? pour chercher si par hasard la confession de foi de la Nouvelle Angleterre ne serait pas la même cette année que Tannée d'avant? Est-ce qu'on ne proclame pas chaque semaine^ d'après les oracles de Dieu, plus de vérités en un jour que toute la Nouvelle-Angleterre nen peut mettre en pratique pendant longtemps. Est-ce que la pensée de Dieu n'est pas assez révélée à chaque plantation? »

Il démasque l'espèce de confiance mystique qu'ont les esprits abstraits en des vérités dogmatiques, comme si par une vertu cachée elles opéraient de ces miracles qui dispensent des moyens d'action patients. « Un concile? demande-l-il ; est-ce que ces messieurs ont quelques secrets de sagesse encore inconnus? Ou est-ce qu'ils comptent servir les Églises comme quelques grands philosophes et de profonds artistes en médecine servent le monde? je parle de ceux qui emportent dans la tombe le secret de quelque grand catholicon inappréciable. » Ironie encore de mise, après deux siècles, contre tous ceux qui croient que pour corriger une nation, l'urgent est de rétablir ou de détruire quelques formules métaphysiques. Dans les remaniements du dogme, Wise ne voit que projets prétentieux, espérances vagues, effets incertains : il faut s'en tenir au travail modeste et régulier. « L^ mieux pour nous sera de rester comme nous sommes; engagez donc chaque homme et chaque société à employer leur temps sagement, à ne pas quitter leur poste, et à apprendre honnêtement à mener leurs propres affaires, celles que Dieu, la loi et les institutions

leur ont confiées; et nous pouvons espérer qu'alors tout ira bien pour nous et notre sainte religion. »

On goûte dans le traité de John Wise toute la saveur de Fesprit pratique des Puritains; c'est un charme de sentir à quel point, chez eux, la religion était faite pour Thoinme, et non Thomme pour la religion. Un brouillon avait proposé d'adjoindre, pour les Conciles, deux laïques à chaque pasteur. « Comme disait Austin, réplique Wise, Vivo in tempore, loquor de tmpore, sed nescio quid sit tempus : je vis dans le temps, je parle du temps, et je ne sais ce qu'est le temps. J'imagine que nos faiseurs de combinaisons n'ont pas pesé le temps à une balance exacte, avec tout ce que le mot de temps implique, exprime et évoque. On fait grand cas du temps, et avec raison, quand il s'agit de gagner le ciel et la grâce, mais il a son prix, aussi, quand il s'agit des intérêts de la nature et de cette vie. Notre vie physique, notre santé, notre honneur, nos familles et nos biens sont choses de portée et de valeur qui dépendent du bon emploi du temps, d'autant plus que dans des climats rudes et précaires, les habitants le doivent ménager pour le support de tous ces grands intérêts, en particulier quand ils en dépensent déjà tant pour la religion. Ne soyons pas plus religieux que le bon Dieu, Usage auteur du temps en a consacré la septième partie à lareligioUj et c'est de quoi la supporter si on V employé Wen. »

Entre la piété et la superstition, la limite est marquée par la mesure de dévotion qu'exige l'intérêt bien ^nlendu. Ce n'est plus ici le Dieu des mystiques, insatiable de sacrifices; ce n'est plus même le Dieu ^e l'Évangile, indulgent aux parfums inutiles; c'est

; Dieu des colons, qui, leur aynni donné une lâche

dans le désert, ne veut pas que son culte les dérange

I de leur besogne. Et comme tout acte social est par

I li-rafime un acte religieux, le temps qu'on donne aux

affaires publiques réduit d'autant le temps qu'on doit

au culte. « Du temps que Dieu nous laisse, il y en a

une bonne part gui sert au bien de la religion : c'ett

celui qui se dépense dans les tribunaux, au collège, à

tècole, dans la famille, dans le recueillement, et dans

l.bien d'autres moments sacrés, qui jettent sur nous

I comme un charme, loin de la môlée du commerce, et

s font plus calmes et plus divins : c'est ce que

I nous appelons les moments de relâche. Mais les

t augmenter, y ajouter, sans un ordre de Dieu, cette

t oirrande de temps, n'est qu'un acte d'exagération et

i superstition, et ne résultera qu'en un sacrifice

[ non seulement inutile mais extravagant. " L'excès de

è est une sorte de luxe, et les Puritains eussent

L volontiers fait des lois contre le luxe, « Qu'avons-

' nous besoin de sacrifier tant d'années de notre temps

pour une innovation, avant que s'impose la nécessité

d'une telle offrande? A moins que nous ne voulions,

par imitation du colosse de Rhodes et des Pyramides

d'Égyple, ériger un monument de notre vaine gloire

plutôt que de notre sagesse, de notre politique et de

notre obéissance au devoir, n

Si Wise est si ménage du temps, c'est que pour lui

r religion est action. Les dogmatiques reprochaient aux

k'égtises d'avoir des pasteurs trop jeunes. «Qu'est-ce

que cela vous fait, s'écrie Wise, pourvu que Cbrisl

ait prêché? " 11 croit que l'action s'apprend par l'ao-

Uon, que les études abstraites sont un retard. « U

i l'homme un début, dit-il, et tout oiseau quia

»es petites plumes doit commencer à voler. Si nos candidats ne débutent que quand ils seront sans gnorance et après avoir acquis sur le bout du doi^l toute la vaste science théologique, on pourra dire d'eux ce que la reine Elisabeth disait des év<>ques en visitant les écoles : Travaillez dur, enfants! car les évêques sont de vieilles gens. Il faudra bien que nos ministres vieillissent; mais je crois plus conforme à nos besoins et à notre situation celte pensée d'un ancien qui disait s'instruire -en instruisant les autres : la théohgie est une longue étude et la vie une courte chose. » «Quand les Grecs, ajoute-t-il, envoyèrent aux Perses une ambassade de jeunes nobles, les Perses blâmèrent la République de remettre un grave message à déjeunes gens sans barbe. A quoi les Grecs répondirent que si la sagesse politique était dans la barbe, les boucs feraient de meilleurs ambassadeurs que les hommes. »

La religion est faite pour Thomme. Aussi le régime en imporle-t-il plus que la doctrine. La constitution de l'Église est aussi sacrée que la profession de foi ; chaque membre a le devoir de défendre ses privilèges autant que de garder sa croyance. « C'est l'usage, chez les hommes qui ont de la terre ou des biens, d'avoir leur code sous la main avec leur Bible, la Hiblo pour la consolation de leur esprit, le code pour la sûreté de leur domaine. 11 en devrait être ainsi parmi les membres de l'Église, pour les prérogatives que leur donne le droit canon. Il devrait y avoir une peine contre ceux qui sont membres du royaume terrestre de Christ, et qui vivent pourtant san-'^ les slatiits, ^«ns la charte constitutive des Églises. » « Et comme on disait au jour de la bataille, sous le roi Saul, qu'il

n y avait ni glaive ni pieu aux mains des citoyens, d môme ici, bien que votre Bible qui est le glaive di Tesprit soit dans toutes les mains, le pieu, celte autr< arme nécessaire pour défendre vos libertés, c'est-à dire votre constitution, serait difficile à trouver dam les mains d'un sur mille. Nous ne serons ainsi qu'uD( trop aisée conquête pour tous les assaillants; n'entendez-vous pas les trompettes de Fennemi? Que tous les bons soldats de Christ complètent par cette dernière pièce leur armure. » Religion de combat comme celle d'Israël. Les colons ont fui pour avoir le libre choix de leurs mœurs et de leurs lois, bien plus que de leurs dogmes; mais voici autour d'eux les évoques et les impies, prêts à empiéter, à usurper; comme défense ils ont leur constitution religieuse, qui est leur constitution civile. Elle est leur sécurité. Elle est aussi leur orgueil : car elle est une nouveauté dans rhisloire. Leurs dogmes sont ceux de leurs persécuteurs ; mais leur régime n'est qu'à eux. u Les Églises de la nouvelle Angleterre sont en possession d'une forme de gouvernement qui^ beaucoup plus que la grâce reçue par elles, les distingue des autres Eglises réformées du monde, »

Le système religieux n'est qu'une dépendance de l'organisation civile. La stabilité des Églises repose moins sur l'autorité divine que sur l'exemple du conservatisme politique. « Peut-on toucher plus hardiment au gouvernement établi des Églises qu'à celai des affaires civiles? » Le régime congrégationnalislc se légitime par les principes du droit laïque : « 11 a en soi beaucoup plus des principes anglais de gouvernement civil que l'Église d'Angleterre ; il s'accorde mieu^ avec l'esprit anglais. » Pour maintenir à l'assemblé^

des fidèles le drcci c>i^>nn: ;::::■ >\£:j.: .,..7 ;»f.-

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suffisant, et bonne justice e>i faiie i»ar ;::: <: pei::

groupe d'illettrés. Pourquoi rÉcrilure no >ora:t-ollo

pas la « Grande Charte ^' des Églises? I»a::> 1 Ki:iiso

comme dans la société, lejutromont lîes pairs esl lîno

garantie contre l'arbitraire d'une éîilo. -

La liberté religieuse tend à la liborlé poliliqno do même qu'elle en procède. Elle l'a pour objet oonimo die l'a pour cause. « C'est une vérité reconnue, dit Wise, qu'un roi qui commande les mors peut î\ siuî gré commander tout le pays maritime : de mémo oon\ qui ont le commandement et l'cmpiro sur la ci>nscience de Thumanité en commandent aussi los biens et tout ce qu'il leur plaît commander. « Dès *|iio los pasteurs inclinent aux sentiments cléricaux, il los Wippellc aux sentiments civiques, nés dos sonliiuonls naturels : dans le prêtre il découvre riionmio, oitoytMi parce qu'il est chef de famille. Au-dcssns do la solidarité ecclésiastique il établit la solidarité nationah^, I ?ui lie toutes les générations. L<îs pastours accrois- [ scnl-ils leurs privilèges : « Ce serrait hîur inlérél, [ s'écrie Wise, s'ils étaient certains dr. transnHîlIro : leurs charges aussi sûrement que hîurs hîrrrs à hîiiiM r enfants, comme dans la maison de I-évi; niais <•<!« • mœurs ne sont plus de mode; et leurs fils renlntront t dans la foule: de sorte que si leur proj<;l (i.ihKait, ïh \ pourraient dire, en regardant à une demi général ion audi*lâ de leur tombe : Nous avriris ernpii d ;d/<ill«:v

une ruche el bàli un nid tout en plumes, mais nos descendants n'en sont pas plus au chaud et ne lèchent pas leurs doigts pour autant; bien plus, c'est à eux de fournir la dîme de gerbes, coqs, veaux et agneaux; et ils doivent garder une triste mémoire de leurs parents et jeter un sombre regard sur les tombeaux de leurs pères. »

Le système religieux n'est que l'armature du système social; il résulte comme lui des conditions de temps et de lieu ; il se justifie par l'expérience, non par la théologie. Il n'est pas plus vrai, mais il est plus sage que d'autres. « Je n'ai de préjugé, dit Wise, contre aucun des régimes des Églises protestantes dans le monde : je ne veux pas les dépouiller ou les déposséder du ciel pour monopoliser à notre profit un si grand royaume; mais je pense que, tout considéré, les litres de la couronne, des Églises et du peuple avec la nature du sol et du climat^ la constitution et la coutume de la Nouvelle-Angleterre ne gagneraient rien au changement. » Et quand on propose une réforme du régime. « Le ciel même, écrit-il, en froncerait le sourcil, ou en rirait : si nous examinons le climat du pays, les degrés de latitude, et les rudes étoiles qu nous gouvernent, voyez, toute la nature qui nous encadre crie la folie du projet ; car les créatures ici conçues ne peuvent vivre dans cette contrée dure el froide comme le caméléon dans la chaleur; il faut de fortes provisions pour les soutenir, et la nature confesse loyalement qu'elle ne fera pas à elle seule les frais du menu. » Les remarques de Wise sur l'influence du climat précèdent celles de Fontenelle et de Montesquieu : l'exil est une école de sociologie comparée. A une date où tous les régimes se légitiment par des

rines absolues, voici que des Américains en )uyrent la relativité. Mais ils n*en tiennent que ; au leur; c'est avec Taccent, déjà, d'Emerson que e leur enseigne la foi en soi et la patience poli e. « Hold your holdy brethren! Frères, tenez ce vous tenez, ^fi'/ validis incumbite remis, lirez sur rames, vous avez un riche fret. »

^MiJUilOU AUX ÉTAT8-UNJ8. 4

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