CHAPITRE VIII
L'origine de la libre-pensée chrétienne
« Chiens muets. »
WlIITEFlELD.
La victoire des rigoristes sur les sectaires, dans les colonies presbytériennes du centre, était le triomphe de Tesprit moral sur l'esprit dogmatique; mais ce fui dans les colonies puritaines du Nord que se développa le plein effet du tempérament positif, et qu'au cœur de rÉglise, un siècle et demi après sa fondation, naquit de l'indifférence aux dogmes la libre-pensée chrétienne.
Le congrégationnalisme des plantations puritaines était, on Ta vu, une religion civique; c'était aussi une religion locale; il reposait sur la souveraineté religieuse de chaque village; et le défaut de communications exagérait Tisolement. Quand on avait parlé de correspondances périodiques entre les églises, John Wise s'était écrié : « Bien, si Tûme universelle du monde m'est démontrée par un théorème, et que par l'intermédiaire de cette essence nos sociétés puissent communiquer entre elles, ou bien encore si nous avons dans tous les coins du pays des colombes
L'ORIGINE DE LA UBHB-PENSÉB CaRÉTIKNMB 11 \ dressées à porler les courriers. Mais s'il faul s'en . tenir aux moyens humains, je crains que les frais mangent le proQL. n Et comme on proposait des réunions de ministres : « Comment les convoquerat-on? demande-1-il. Est-ce qu'on peut compter sur l'oiseau messager du roi Salomon? A-t-on pris souci de trouver un cheval, un valet, et des lieux de relai pour le voyage? »
L'étal de l'Église, c'est l'éparpillement. De là l'habitude de l'initiative locale, et le dédain de toute centralisation. John Wise n'a que des moqueries pour les inspections d'Églises qu'on parle d'organiser, « Vous voici de pair, dit-il, avec les laborieuses inspeclions des grands prélats d'Europe, lis s'enquièrent des chirurgiens, médecins ou niaJlres d'écoles qui par hasard feraient du bien au prochain sans une licence en forme; des nouveaux Golgothas qu'on pourrait con.sacrer; de la concordance des leçons que lisent les prêtres avec les jours canoniques; mais surtout ils s'assurent que les cloches sont en bon ordre,... »
Le ministre ne dépend que de sa congrégation. Ll n'a déjuge que le voisinage, qui se soucie plus de sa conduite que de sa théologie. Le carat^tère de Tindividn fait toute son autorité : c'est par toute sa vie de tous les jours qu'il semble nn saint ou un réprouvé. Et il a été jugé comme candidat par les mêmes qui le jugent comme ministre; son épreuve d'admissioQ n'a pas été un examen devant des chefs, ça été un stage parmi les paroissiens; il a eu à montrer sa vocation plus que sa science. La congrégation qui veut choisir un ministre le tâte en quelque sorte et presque le forme, « Comment le concile, dit Wise^J
jugerai t-il les candidats? Par un sermon? Mais que : prouve un sermon? Les plus sensibles et les plusméritants, qui sont les plus délicats et les plus humbles, risquent de perdre contenance.... Tandis que sous la surveillance d'hommes instruits, honnêtes, judicieux, et des Églises en môme temps que des pasteurs, et sous le couvert d'invitations d'un caractère plus privé, ils peuvent prendre pied peu à peu dans leur difQcile tâche, comme nos jeunes gens ont fait jusqu'ici. Comme dit le proverbe, une hirondelle ne fait pas le printemps, un sermon ne fait pas l'homme. »
L'éducation du candidat, c'a été le contact avec les fidèles; son épreuve, c'a été la familiarité avec eux. Wiso applique au choix des ministres le principe du jury : « D'après les lois et coutumes d'Angleterre, le voisinage doit être admis comme fournissant les juges les plus experts, quand la réputation d'une personne est en jeu, parce qu'ils la connaissent mieux et sont capables d'un verdict plus juste. Que savent de nos jeunes étudiants les membres du concile? Ils apparaissent un jour, comme des étoiles errantes une fois par siècle; on les regarde, et ils s'évanouissent. »
Ce sont les mœurs qui font le prêtre. De là les égards entre eux des ministres; la vertu reste la même quand changent les doctrines, et d'une secte à l'autre la même vertu les fait frères; ils s'estiment et se reçoivent; ils se font les uns aux autres les honneurs de leur temple; c'est une politesse d'offrir sa chaire à un collègue. De là l'usage des « échanges de chaires ». Congrégationnalistes et universalistes, presbytériens et baptistes prêchent dans les églises
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les uns des autres, devant un auditoire, qui ne professe pas leurs croyances. On sait qu'un liomme aux mœars et aux conversations éprouvées ne dira en chaire que de bonnes paroles; quand Bentley refuse d'ordonner l'otiiversaliste Murray il en donne pour sa raison non l'hérésie de Murray mais sa personnalité : " c'est un étranger qui n'offre pas de garanties. « C'était alors on proverbe que « les ministres de Boston étaient tombés d'accord d'ôtrc en désaccord, had agreeil lo differ «-, en l"72 le président de Harvard Collège déclarait qu'on ne doit pas « imposer les credos et les professions de foi sous peine du châtiment éternel ». Thomas Bamard de Salem, dont l'aulorité considérable s'employait volontiers dans les affaires politiques, affectait lo silence sur les affaires théologiques, u D' Bamard, lui dit un jour un paroissien, Je ne vous ai jamais entendu prêcher 9UP la Trinité. » « Vous ne m'entendrez jamais, » répltqua-t-il; et son sermon à la Convention de 1793 établit que u l'obéissance au Christ peut se concilier avec d'honnêtes divergences sur les fondements de la croyance ». Mayhcw acheva de mettre à ia mode un esprit d' « hostilité aux credos » ; il haïssait u la confession d'articles de foi » et définissaitle christianisme o l'art de vivre vertueusement et pieusement ». Les Litres d'arminiens, sociniens ou nntinomiens n'alarmaient personne; et l'Anglais Whitefield, indigné de ce parti-pris de silence sur le dogme, traitait les pasteurs bostoniens de » chiens muets, mi-diables et mi-bôtes, ineonvertîs, aveugles d'esprit, menant leur paroissiens à l'enfer ».
Au milieu de ce relâchement dogmatique, l'hérésie unitaire naquit inaperçue; les historiens ont peine
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à en retrouver rorigine; les Églises, une par une, de puritaines ou d'anglicanes, devenaient unitaires, sans que personne presque y prît garde. Ce ne fut que vers 1815, lors de la première controverse sur la Trinité, qu'on s'aperçut que tout le clergé avait cessé d'y croire. Le président Adam, qui était très vieux, fut un peu surpris du bruit qui se faisait tout d'un coup autour de ce dogme, et raconta qu'en 1750, le ministre qui l'avait élevé n'y croyait déjà plus. Pendant un siècle, il y avait eu beaucoup d'unitaires sans qu'on le sût, et beaucoup d'unitaires sans le savoir. Nous savons que vers 1768 la divinité du Christ était « négligée sinon mise en doute par beaucoup de ministres bostoniens » : les fidèles restaient aisément dans l'incertitude sur la foi de leur pasteur, et souvent le pasteur lui-môme sur sa propre foi; le D*" Beecher attribue l'extension de l'hérésie « à Tinsouciance et à la négligence des générations précé- . dentés de ministres et de congrégations ». Vers 1800 ^ il n'y avait « pas de démarcation entre orthodoxes et unitaires. » Les épithètes d'orthodoxes, aryens, arminiens, modérés, libéraux, sociniens, unitaires .se décernaient un peu à tort et à travers, sans qu'on . y prêtât beaucoup de sens.
Mais tous les ministres se rencontraient dans un même désir : celui de l'harmonie dans l'Église. Par ce parti-pris de paix s'explique ce qu'on a nommé ; l'hypocrisie unitaire. Un siècle de silence couvrit le î développement de la libre-pensée.
On se tut un peu par insouciance et un peu par cette sagesse puritaine qui réduisait la religion à une morale; on se serait fait scrupule de scandaliser les fidèles ou d'inquiéter leur zèle par des querelles de
docl
l'origine de la LIBRB-PENSÉE CRR^IEKNE 7S 'ine. On se Inîsail sur la foi el on prûcliait la
verlu : ce fui d'abord ud insliacL de prudence, puis Une rj^gle, enfin un principe: le dédain des dogmes devint le dogme unique. La vanité môme ne put l'aire des polémistes, et dans le mutisme du clergé il y eut plus d'abnégation que d'hypocrisie. Silence fécond: Car l'indépendance de la pensée grandit à l'abri do l'autel ; quand l'hérésie se découvrit, elle était partout, les habitudes de liberté intérieure étaient trop générales pour qu'il ne s'ensuivit pas un peu de tolérance; bar t'unifarisme la transition de l'orthodoxie à la jUbre pensée s'était faite sans secousses. Becker dit |l|U'eD 1823 u tous les hommes du lettres du Massacbusets étaient unitaires; tous les administrateurs et professeurs de Harvard Collège étaient unitaires ; toute 'l'élile de la fortune el de l'élégance se pressait dans lies églises unitaires; les juges au tribunal étaient lUniiaires el rendaient des sentences qui annulaient h constitution spéciale de l'organisation ecclésiastique si soigneusement établie par les PiJgrims .Falhers I).
I La naissance secrète de l'unitarisme lui impriuia pon caractère; il resta une religion muette sur les idoclrines. De ce mutisme il avait hérité comme d'une ttoutumc locale et d'une tradition puritaine : il en (il JQD principe universel, que Channing et Emerson l!Jer8ient enseigner au monde. « Ce fut dès le début, lécrit l'historien Allen, et c'a toujours été un élément de l'unitarisme que de ne pas chercher l'esimcc de l'Êvangiie et le sujet des sermons dans les
Êilëmes dogmatiques de la théologie ou les doc- !S que les changements de la foi ont modi- ... IJn ministrcqui acommcncé comme calviniste
pourrait devenir unitaire, et le seul signe de c( changement qui apparaîtrait en ces sermons, c'esl qu'il deviendrait moins doctrinaire et plus pratique.» C'est chez un des premiers unitaires, John Mayhew, que se rencontre la plus acharnée raillerie de l'obstination dogmatique : « Certains, dit-il, à cause de la Trinité athanasienne, luttent, écument et maudissent leurs frères jusqu'à prouver qu'ils n'aiment môme pas Dieu tout simplement. D'autres, pour leur notion du péché originel, entrent dans une rage qui est un péché actuel. D'autres disputent sur les élus jusqu'à montrer qu'ils sont des réprouvés, ou sur le rachat des fautes jusqu'à montrer qu'ils ne sont pas rachetés de celle des discours vains. D'autres font voir, par leurs querelles sur la grâce spéciale, qu'ils n'ont même pas la grûce commune, ou, par leurs querelles sur les saints, qu'ils n'en sont pas. »
Dès que l'unitarisme universel, vers 1815, fut « découvert », et que quelques esprits métaphysiques l'eurent pris à parti, il fit étalage de son principe, qui était l'absence de dogmes, et du coup conquit tout le monde. Une habitude coloniale devint une philosophie nationale; Vinstinct positif devint Vesprit positif, et Channing parut, qui allait faire entrer le positivisme chrétien dans le courant d'idées international.