LA LIBERTE SANS LIBRE- ARBITRE
James a compris comme Emersoo que l'action doit être aisée, presque involontaire, que Thomme n'agit vraiment que si quelque chose agit en lui pour lui : ce quelque chose, il l'appelle amour, tandis qu'Émerson l'appelle destin, mais c'est la même force agissante. Il oppose le règne du bien, qui relève du cœur, au règne du vrai, qui relève de Tintelligence ; Taclion intérieure, libre, spontanée, à l'action extérieure, volontaire, calculée ou discutée; l'ordre « oii règne Tespril et où domine la joie » à l'ordre « où ne règne que la lettre et où ne domine que le devoir ». « L'esprit critique ou sceptique, dil-il, spécule sur la première vérité qu'il rencontre et s'en tient là : l'esprit affîrmatif admet du coup la vérité et en recherche les cas particuliers, qui seuls sont féconds. » James hait les spéculations qui ballottent, énervent, paralysent : le libre-arbitre en est une. L'état de suspension lui semble une servitude : l'âme, balancée, ne se meut pas, ses hésitations lui font une cellule. «Qu'est-ce qu'un enfer? dit-il avec Swedenborg : le compagnonnage d'hommes qu'une cohésion intime n'unifie pas entre eux, et dont le bonheur dépend de leur activité calculée; s'ils se persuadent que leur liberté implique le pouvoir d'être à leur gré bons ou méchants, l'enfer me semble le résultat logique d'une telle idée. » Le Dieu de James, construit sur le modèle de l'homme de bien, n'est pas un Dieu libre; pas plus que le Dieu d'Edwards il n'a la liberté de ne pas être bon : « son action est contrainte parla fin désintéressée où il tend. » « Il n'a pas le privilège de l'action arbitraire, parce qu'il n'a pas le moindre pouvoir de faire :e qu'il lui plaît, ou de se prendre soi-même pour fin : 1 est essentiellement créateur, il l'est de cœur, il l'est
i02 LA RELIGION DANS LA SOCIÉTÉ AUX ÉTATS-UMS
généreusement et spontanément, il Test de toute son énergie vitale. » Volonté, c'est création pour Dieu, c'est action pour l'homme. La volonté est faite de mouvement non voulus : free en anglais veut dire à la fois libre et généreux : liberté c'est générosité, dans le sens d'abondance et de débordement de vie; l'homme de bien ne veut pas le bien : il le fait « L'homme, dit James, qui n'a pas de sentiment plus haut que celui du devoir mérite d'être appelé un sépulcre blanchi. Un homme n'a besoin de se forcer au bien que si son cœur est en hostilités contre le bien.» Fouilleur, comme Tolstoï, des recoins de Tégoïsme, il voit que l'hypertrophie de la conscience est l'hypertrophie du moi. Vie consciente, c'est vie personnelle. La conscience, sans inconscient qui la gouverne, accroît la férocité de l'homme, que, chez un instinctif, quelque instinct du moins adoucirait. « Pour moi, dit-il, j'aimerais mieux renoncer à ma conscience de moi-môme que de m'identifîer avec elle. » « La sphère de la nature humaine, c'est celle d'une fraternité libre et spontanée. » Il reconnaît que la moralité calculée a son rôle, mais inférieur et préparatoire. « Aucun homme sincère ne s'est mis sérieusement à cultiver sa conscience pour plaire à la justice divine, sans voir vile que c'est un espoir décevant, et que la paix fuit en proportion du désir qu'on en a. Aucun homme de bon sens ne s'est jamais mis à goûter à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et à rechercher l'assurance intime du bon vouloir de Dieu envers lui, sans trouver pour son âme la mort au lieu de la vie. » « Il vient un moment, dit-il, où la loi morale, au lieu de l'humilité, enfante l'orgueil. En soi la vie personnelle ou consciente est funeste : Schopenhauer et les