‹ La religion dans la société aux États-UnisChapitre 32 sur 67 · MYSTIQUE SOCIALE · texte numérisé non relu

MYSTIQUE SOCIALE

séminaire presbytérien le plus esclave de l'orthodoxie (l'Europe, celle de voyager Irop oulre-raer et do s'y éprendre d'abord de la secte de Sandeman puis de la théologie de Swedenborg.

Il enchevêtra sa mystique, si simple au fond et si nationale, d'une métaphysique mi-swedenborgienne, mi-hégélienne. Un Américain, dans la dialectique, est un peu comme un poisson sur le sable : James, qui était un grand visionnaire, fut un métaphysicien médiocre, el sa phraséologie le rend illisible. De là le malaise, presque le tourment dont il souEFrit s cesse. Cet homme du Nouveau-Monde s'asphyxia sous la scolaslique du Vieux, u 11 avait, dit son fds, autant d'horreur de ses abstractions que le plus positiviste des lecleurs, » C'est qu'il était né positiviste luimême; et le fond de sa pensée, son secret de derrière la tête, n'était qu'une vérité toute morale el toute simple ; plus il compliquait les entités pour la saisir, plus elle lui échappait; il lui eût fallu le style de l'Évangile, on bien celui de Tolsloï. Le message dont la délivrance le tourmentait était un message du cœur. « Il détestait, dit son fils, chacune de ses formules dès qu'il l'avait exprimée, et se remettait à sa tâche de Sisyphe pour en produire une nouvelle. Je me rappelle l'avoir entendu gémir, dans une de ces luttes: , A O éclater en une seule interjection qui dirait tout, et se taire à jamais! » La lutte de son génie contre ' les formules apprises figure assez celle de l'Amérique elle-même contre les fantômes importés d'Europe:

js Henry James succomba ', l'Amérique triomphe;

"', eert-il de touchant symbole à celle pensée, bien

a platat il triompha en ses Bla.

selon son cœur, que les défaites dos individus foni vicloirc de la race.

Ce qui le fait si américain dans le fond, c'est qai chez lui le souci du bien passe avant le souci du vrai : X Le vrai, dit-i!, n'est vénérable qu'autant qu'il est au service du bien »; il répète sans cesse que le cœur vaut mieux que Tespril. Sa philosophie de l'action repose comme celle d'Emcrson sur le naturalisme, mais elle s'achève en unesortede socialisme. L'action aisée, ailée, qu'à deux conditions: l'une, c'est qu'elle procède do la nature, l'autre c'est qu'elle serve à la société; il faut qu'elle sorte d'un fonds commun et qu'elle fende à un but commun. L'action par la nature et pour la société ; telle serait la formule de la pensée de James.

La nature est la réserve d'énergie. Les peuples jeunes l'ont tous adorée; les Grecs la divinisaient, les Américains ont foi en elle; James en a été le dévot, comme Emerson. Elle est la source de foute force. Elle « ne dérive pas de l'homme, c'est lui qui dérive d'elle ». Elle dit : « Individualité, tant qu'il vous plaira mais en vertu d'une commune nature, d'un fonds universel, qui seuls font la personnalité fraîche et douce. •> Tout, chez James, est naturalisme, tout est réalisme : il n'attache de prix qu'aux objets, et fait peu de cas du moi. n Supprimez l'objet, dit-il, comme font nos logiciens quand ils le réduisent aux sensations du sujet, et à plus forte raison aupprimezjt-Vous le sujet. C'est par et pour l'objet que le sujet » C'est, en style allemand, le contraire du point ^e vue allemand. La vie selon lui n'est vraiment la 3 que quand le moi se perd dans les choses. Le moi ne vit que quand il s'oublie. « La vraie con-

MTSnqCE SOCIALE Ht

j naissance n'est pas celte scieDce qui mendie, n'est ipns ce savoir de seconde main que l'inslinct du < [Kuplc appelle livresque : quand je connais un chcvAl, jje suis inconscient, et négligent, de tonte relation Wet à sujet entre le cheval et moi; tout ce qu'il kde celte relation pédantesque, c'est le cheval, j'objet connu; et moi, le sujet qui connais, je F^fiDglouti et absorbé dans sa toute-puissante dite.... Séparez le sujet de l'objet : c'est peiit-^trc kla bonne logique, ce n'est plus la vie. " El nVlant 1 vie, ce n'est plus l'action. La vraie eonnais- Jance est celle qui wnt des choses, sans qu'on le peaille ou le sache. Les Américains, par goùl de la Btnre, font du savoir une seconde nature; ils l'insi- L par les sens et le mettent en l'Ame malgré : ils aiment à parler du monde comme d'un Igarten, où l'homme s'instruit comme l'ont les I, par l'œil, par l'oreille, par le bout des doigts. ) dans l'action les ressources inconacicntes i seules qui ne manquent pas, qui n'hésitent i volonté tâtonne, la nature va. « J'ai comme tre, dit James, une aptitude à celte vie rélléchie, iïtnte, que l'esprit sceptique ou scientifique Mais celte respectable existence de ru mimt n'est pas mon idéal à moi. La vie où j'aspire est vie de bonté libre, spontanée, sans contrainte, 1ns réflexion. » Ce queJames reproche aux préjugé-; relise, c'est de contrarier la nature ; a S'il y a une Ifélention entre toutes philosophiquement absurde, 'eftt que qui que ce soit ou quoi que ce soit puisse gir contre sa nature ; et s'il y a une prétention moratment condamnable, c'est qu'on rfoiueagir contre sa a tare.... " "Je n'imagine rien de plus Tunesteâ l'enfant

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que d'enlever à ses joies naïves ce qu'elles ont de sacré : quand on étouffe ses instincts spontanés, une fièvre s'ensuit, qui épuiserait sa réserve de virilité, si la nature ne trouvait quelque satisfaction clandestine. » Ce qu'il dit de l'observation puritaine du dimanche est charmant. « Tout ce qui venait de la franche inspiration et du libre don de la nature a toujours eu pour moi la plus délicieuse saveur. Je vivais dans toutes les fibres de mon corps. L'aube me trouvait toujours sur pied ; je me rappelle le ravissement qui remplissait mes veines quand je poursuivais, sous le soleil magique du matin, les sports du fleuve, des bois et des champs. Et voici qu'une loi fronçait le sourcil à ces délices inconscientes : on me disait que je me donnais à ces jeux au prix de mon salut éternel. Faire croire à l'enfant que Dieu tient à la sainteté d'un jour imbécile de la semaine, plutôt qu'à celle de son esprit et de son corps innocents! Le massacre des innocents d'Hérode était un acte de pitié auprès de cet outrage sans cause à la nature. » « L'Église, dit-il ailleurs, ignore les innocents plaisirs des enfants, sauf à Noël, et comme Noël ne vient qu'une fois l'an, nous n'avions pour vie religieuse que la routine paralytique du dimanche. On nous apprenait à ne pas jouer, à ne pas danser, à ne pas chanter, à ne pas lire d'histoires, à ne pas monter le poney, à ne pas nager; il n'y a rien de si dur pour un enfant que de « ne pas faire » ; le dimanche est resté pour mon imagination le jour le plus opprimant et le plus creux, et je ne serais pas surpris que je lui doive beaucoup de mon manque de grâce et de mon irritabilité. Mes dimanches d'enfant avaient pourtant quelque chose qui les allégeait. C'était mon plaisir d'aller à l'église

de bon malin, puis de m'installer daaa la vérandah, qui commandait la rue ; deux grandes chaînes la barraient, mais les piélons passaient librement; de temps en temps un flùneur à la mode, tiraul des bouffées de cigare, tapait d'une badine son pantalon empesé; et bien que j'enviasse en secret son art de Iransformeç le jour sacré en une réjouissance, je ne pouvais m'en pêcher de me demander ce que signifiait un air d'aii si parfait. La plupart de mes figurants avaient un air d'insouciance et d'oisiveté comme s'ils s'étaient éveillés pour un breakfast tardif après une nuit de bon sommeil.,.. Il y avait pourtant une vision qui nft laissait pas de malaise derrière elle; en face élail la demeure du juge de paix, et chaque dimanche matin, au beau moment du sermon, sa servante apparaissait sur le seuil, son tapis de table à ia main, et se mettait sans se pres.ser à le secouer sur les marches, eit regardant de temps à autre, avec un air connai.sseur, les gens bien habillés qui passaient. Elle pressait pas, ai-je dit : elle laissait pendre le tapis sui la balustrade, et rentrait, puis revenait le secouai encore, comme si la besogne ia charmait et qu'elle m pût s'empCcher de la traîner en longueur; sa maltresse en eût peut-être jugé autrement, mais elle éta & l'église.... Sa plaisante image s'est gravée dans n mémoire, oL ai j'ai la chance de la reconnaître dfli cet autre monde grouillant vers lequel nous noi ., je ne manquerai pas de lui dire combien , lui dois pour ce peu de vie fraîche, respirable, i nturelle qu'elle communiquait à ces matins d nnche, si morts, si stagnants et si factices. » ) n'est pas assez d'agir par nature : il faut ag , S'il n'y a pas d'action qui ne so

naturelle, il n'y a pas d'action qui ne soil sociale, parce qu'il n'y a pas d'action qui ne soit réglée. Toute énergie implique une méthode; et toute philosophie d'activité est une philosophie de discipline; c'est ce qui fait que toute mystique de l'action s'achève en une mystique sociale, parce que l'eirort en commun est le seul qui souffre une règle; tant qu'on agit à soi seul, et pour soi seul, un caprice a autant de prix qu'un dessein, rien ne juge les actes, rien n'enipôche l'action de se détruire elle-même au hasard des humeurs. 11 L'existence subjective, dit James, est sans règle, parce qu'aucun lien inconscient de nature ou de race ne la contrôle. » La communauté puritaine était un socialisme; dans une armée il n'y a pas d'isolés; les Américains sont restés un peuple de discipline parce qu'ils sont restés un peuple d'énergie; la mystique de James est une mystique sociale parce qu'elle est une mystique de l'action.

Le progrès n'est selon lui que le développement de l'esprit social, la substitution « de la conscience de la race à la conscience individuelle ■>. II n'y a d'autre li rédemption » que celle-là, et c'est'ce que veut dire le titre de sa grande œuvre, « La société rédemptrice de l'homme ». H l'appelle une rédemption naturelle, parce qu'elle n'est que le résultat de l'évolution historique. « Cette sphère provisoire, subordonnée, préparatoire, oii l'homme apprend à se désenchanter de 1 moi, est le monde de l'histoire et des faits de iquo jour. C'est l'élargissemeut de la conscience 1 conscience sociale qui fait le fond de l'hisire humaine. « « L'histoire humaine est un théâtre Révélateur. » » Elle devient deplusen plus une grande kole de discipline pour l'humanité ; par elle l'homme,

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