MYSTIQUE SOCIALE
instruit par une profonde expérience des maux de ■ l'amour de soi et de l'amour du monde, pourra nalu- ^ rellement et spontanément à la fin se dresser contre ces maux, et librement tendre au développement et à la culture du sentiment social dans l'humanité. » >< La renonciation à soi est la legon qu'enseigne le passé. Nous l'avons apprise lentement, mais des millions d'hommes voient aujourd'hui ce qu'une poignée voyaient il y a un siècle : que la civilisation n'a J d'autre mission providentielle que de socialiser peu à j peu la conscience humaine, en démontrant à fond I la vanité de toute prétention personnelle, le vice 1 caché de notre vertu, l'égoïsmc secret de la plus farouche piété, la rage de pouvoir qui tourne la bonté même en tyrannie. En fait, notre passé historique n'a pas de fin providentielle plus haute que de rendre manifeste le mal caché sous la personnalité et de pré- I parer dans l'expérience un fondement permanent pour j la société humaine. » j
Avec la nature comme causalité, et la race comme I finalité, on lient les deux bouts de la pensée de James. Ils se rejoignent d'ailleurs, fermant le cercle : « La sociélé, dit-il, est la forme spiriluetle de la nalure. » À Elles sont les deux sources de l'énergie; la souveraï^^ ncté de l'une est la souveraineté de l'autre. JainQ^| aperçoit entre elles des harmonies multiples. ^|
D'abord, des instincts sociaux, en même temps <p!^| des instincts naturels, viennent à l'homme l'aisance^H la grâce. Dans ses souvenirs d'enfance, James oppcM^f à l'atmosphère factice de la famille bourgeoise le jëfl ne sais quoi de libre, de larye, et d'humain, qu'a la vieB du peuple, où tous se mêlent et s'ébattent, au hasard ■ des rapports sociaux, v Je n'ai jamais soufTert, dit-il, 1
rlSa LA RELIGION DANS LA SOCIÉTÉ AUX ÉTATS-UNIS ^^ du lien de famille, et pourtant je n'étais jamais si heureux que hors de chez nous; même à la maison, mes meilleurs moments étaient à lecurie, causant chevaux avec le cocher; au bûcher, causant pigeons, poules et lapins avec le jardinier; à la cuisine, les soirs, quand la cuisinière et le domestique discouraient de rhumatisme, de méthodisme ou de miracle, avec celle bonne foi pittoresque qui fait paraître le salon insipide. C'étaient mes plus pures délices chez moi, parce qu'elles étaient libres et spontanées; elles u ne me venaient pas par calcul et par réflexion. Mais
^K si doux que fût ce fruit défendu, il s'en fallait qu'il ^^■' fût aussi rafraîchissant que les plaisirs du dehors. J'ai ^^H dû ma première notion d'un sentiment vraiment libre ^^V à mon intimité avec mes voisins les cordonniers.... ^^H Ils exploitaient notre générosité de gamins, mais leur ^^B camaraderie me rendit le service de donner à ma ^^H conscience débordante quelque objet au dehors; ils ^^B. avaient une telle réserve d'esprits animaux qu'ils dis- ^^K sipaient magnétiquement toute timidité. Je leur dus ^^H par exemple mon premier goût pour l'art vivant et la ^^B critique d'art. 11 y avait en ville une troupe de comé- ^^H diens ; la passion qu'ils manifestaient pour te drame ^^^L et les critiques auxquelles ils se complaisaient me ^^^K rendaient impatients de tâter de la poésie de la vie; ^^^Hils étaient grands admirateurs d'éloquence, je leur ^^^Bapportais, de la hibhothèque, des discours que je ^^^HËBais pendant des heures : quel plaisir de les captiver ^^^^fcar quelque défense de la liberté ou quelque appel au ^^^^Batriotisme!... Les gamins de leurs clients avaient là f ^^^^Bcur rendez-vous, nous y allions les poches pleines de ^^^Klommes, dont ils se régalaient; nous étions tout fiers 1 ^^^^He faire cercle avec des gars plus grands que noysîj
MYSTIQUE EOCHALE 153
el si lour inQuence eût été vraiment éducatrice, je ne sais ce qu'on en eût pu attendre. '< u La famille, dit-il ailleurs, n'est qu'un symbole de la parenté universelle, (lu foyer pour tous, mais elle a perdu de vue sa mission universelle; elle contraint les enfants, aux dépeos de leur virilité à venir; elle devrait les humaniser. Son rôle est de préparer une socitité ouverte à tous, une camaraderie entre tous... Heureux ceux qui reconnaissent la sereine, l'immaculée sainteté du sentiment social, et dont l'âme, se repose sur l'inébranlable vérité de la solidarité humaine, du compagnonnage humain, de régalitc humaiDc. n L'anecdote des cordonniers montre bien que la spontanéité el la sociabilité pour lui se confondent, que ce qui est naturel lui semble être aussi ce qui est social, et que la société lui apparaît comme la forme spirituelle de la nature.
Elles ont ceci de commun de distraire l'homme de soi-même. « Le péché originel, s'écrie-t-il, le TipoiTov |euSoç, d'où dérivent tous les maux, toutes les hypocrisies, c'est de croire absolue son existence. » « La vie spirituelle est d'aimer son prochain comme soîtnéme; le seul moyen pour l'homme d'agir ainsi est içentir qu'il n"a pas son centre en soi, que sa vie pas sienne personnellement, mais n'est à lui communauté avec le prochain.... Mensonge, iduitëre, meurtre et convoitise ne sont que de» ou symboles d'un mal plus profond et secret : de l'amour de soi. Si graves quesoient ces maux eux-mêmes, la pensée qu'ils révèlent chez l'homme est le vrai mal : c'est la pensée d'une existence finie ou d'une personnalité que chaque homme aurait reçue indépendamment de tout autre homme. Une
telle pensée est la mort et l'enfer. » James a senti à fond ce qn'a de décevant la spéculation sur soi, doublement vaine quand on n'épie le moi qu'en vue du salut du moi. Tout jeune, un surmenage de conscience, un ranineinent de scrupules avaient fini en lui par une atrophie de la volonté et un épuisement mêmede la conscience : « J'avais, dit-il, attribué au créateur un discernement jaloux et minutieux de ma propre vie et de mes actions, et je m'étais appliqué de toute mon énergie à son service et à son culte, jusqu'à ce. que ma volonté épuisée parla tâche factice, morne et indéfinie de concilier une divinité au cœur de roche, s'effondrât : ce ne fut pas seulement une maladie de mon pouvoir moral, mais une répugnance à rendroit de ma conscience morale. » Cette crise s'était accompagnée de désordres des nerfs; un jour à table une terreur l'avait pris, avec un tremblement des membres : en dix secondes il s'était senti une ruine, deux ans il avait souffert de visions d'effroi, et les médecins, à bout de ressources, l'avaient envoyé à une station anglaise. Le repos de la campagne amena une détente. « La richesse de lumière et d'ombre du paysage anglais, les luxuriants tableaux de nuages ont éveillé en moi une corde plus tendre que tout ce que j'avais senti jusque-là; et bien souvent, à celte petite station d'eaux, en écoutant l'incessant babil des langues, à propos de diète, de régime, de maladie, poUtique, de partis et de personnes, je me suis dit :l4 malédiction de l'humanité, c'est le sens du moi, et l'absurde, l'abominable parti-pris qu'il engendre; comme il serait doux d'être non plus un homme mais une de ces ignorantes et innocentes bêtes qui paissent sur ce tranquille flanc de colline, et qui puisent à
HTSnQUE SOCIALE ISB
rélernelle fraîcheur, au sein prodigue de la oature. » Parmi ces impressions apaisantes, évangéliques, il délesta le souci de soi-raôme, il se complut à la pensée des hommes tous frères, lous semblables; il haït ce qui dielingue celui-ci de celui-là; une fois de plus la nature lui révélait la fraternité humaine. « J'enviai aux troupeaux leur ignorance bénie de toute loi qui n'est pas celle de leur nature, leur profonde inconscience d'eux-nièmes, leur innocence de toute intention qui leur fût propre. »
Toute mystique sociale commence par une idylle; tout évangile nail au bord de quelque lac; et James promena d'abord par les prés sa vision de la société sœur cadette, ou plutôt fille spirituelle, de la nature. Puis peu à peu il construisit en système les harmonies qu'il apercevait entre elles. Et d'abord, la nature, . comme la société, subordonne l'intérêt de chacun à l'iulérêt de tous ; elle sacrifie l'individu à la race ; " elle fait peu de cas des personnes et les laisse massacrer < par myriades <> ; comme la société elle est imperaon- i □elle, (' elle signifie ce qui est générique, universel, par opposition à ce qui est personnel, particulier n; t la nature de chaque minéral, végétal ou animal, ' c'est ce qui l'universalise et Tidentifie à son espèce. » La nature humaine, c'est ce qui assimile chaque i homme à tous les hommes : c'est la nature qui fait i qu'il y a une société. C'est pourquoi peut-être les • âmes les plus voisines do la nature sont les plus humaines; elles se .-ienlent plus pareilles aux autres, elles sont moins Hères de ce moi factice qui isole; elles sont plus humbles, plus bienveillantes, « Il n'y a que le cœur qui universalise l'homme, l'élargisse à la mesure de sa race et l'unisse à elle. » « La nature.
Lk REUGtUK DAMS LA SOaETE AUX I Kdil-il eDcore, n'esL que le principe d'identité entre Ifis Iboinmes, siinlcnse.si exifçeant, que quelles que soient Kles prétentions individuelles d'un homme, elle le force Fd'abord à lui rendre dos comptes, et ne lui accorde r un passeport pour une autre région que quand il s'est acquitté de tout ce qu'il devait à la fraternité humaine; c'est-à-dire qu'elle est une Némésis implacable pour ceux qui prétendent à quelque sainleté personnelle d'exception, ne dépendant ni ne relevant de leurs obligations antérieures et naturelles envers la société, la solidarité et l'égalité Itumaines. »
Si la nature est une Némésis, qui venge les droits
Rvie la société, elle en est aussi comme une prophétesse
■C|ui les révèle. C'est elle qui, par la relativité des
(choses, enseigne la dépendance des personnes. » Les
Eclioses,dit Henry James, n'ont leur place dansla nature
Rque par leurs rapports avec d'autres choses : leur
^semblant d'existence en soi n'est qu'une grossière
KillusJon, en contradiction complète avec l'organisa-
n^ion de la nature. Rien ne prétend à l'individualité.
Ifarce que l'homme se revSt dune personnalité, il
Q'hésite pas à en habillerchacun des autres êtres : mais
k>us en fait la renient et la rejettent; c'est seulement
l'balluci nation de sa propre essence qui le mène à
illttribuer aux choses plus ou moins d'individualité et
p juger comme bonnes ou mauvaises leurs innocentes
lersonnes. •> 11 a vu, aussi à fond qu'Emerson, que
fchaque chose est faite pour servir et que rien ne peut
tre une fin en soi. Le génie de tous deux a été de
dissiper, comme un non-sens contre nature, cette
(ortc d'orgueil mêlé de paresse, qui isole l'individu
lui-même. Ils out comme fait rentrer l'homme
Bans cette gravitation universelle des choses, d'oii sa
MYSTIQUE SOCULE vaDÏté métaphysique tdchail de le retrancher e
fai-
it de lui une substance en soi. Ils l'ont lié de mille liens à la nature, qui est le principe de l'acUon, et à la société qui en est la fin. j
Ainsi se clôt le système de Henry James, comme un cercle qu'ouvre l'idée de la nature et que ferme l'idée de la société. L'une est le symbole et la révélation de l'autre. La nature et la société entourent tout l'homme, l'une en dessous, l'autre au-dessus de lui, 11 a en l'une son principe, en l'autre sa fin. Elles lui sont à elles deux nécessaires et suffisantes.
Mais Henry James est chrétien. II l'est à la fagon américaine. Sa religion se iaçonne selon sa morale, qTii est une morale naturelle et une morale humanitaire : son Dieu, autant qu'on le peut concevoir, I c'est la Nature créant la Société, à moins que ce ne i Boil la Société évoluant hors de la Nature. L'homme I ne communique avec Dieu que par l'intermédiaire de I sa nature et de sa race. « Ma personnalité, dit-il, I m'éloigne de Dieu, je comprends qu'il désavoue toute I relation privée avec moi, puisqu'en tant que je suis 1 personnel je suis l'ennemi et le rival de l'humanité 1 universelle : mais qu'il sente une animosité contre 1 l'innocente nature qui est en moi, contre ce quîl m'unit d'un lien indissoluble & tout homme né délai femme, c'est un blasphème. » Un tel christianisme n'esM qu'une métaphore du naturalisme. Individuellemenll l'homme n'existe pasdevant Dieu. « L'Église, dit-il, con- 1 firme les hommes dans leur tendance à l'individualisme 1 et à l'égoïsme, elle les livre pieds et poings liés k | l'orgueil spirituel, qui est la seule forme du mal.,,. 1 Qu'attendre d'elle quand elle enseigne que la mission 1 de Christ est de sauver les hommes dans leurs per- I
158 LA RELIGION DANS LA SOaÉTÉ AUX ÉTATS-imiS
sonnes particulières ou leurs futiles qualités, au li' de réfçéncSrer leur nature et leur race : comme Christ pouvait être une propriété privée, et qu'un mi insignifiant puisse l'accaparer. » Dans son aulobio*] graphie il raille les relations qu'on crée entre chaqi enfant et Dieu. « L'éducation religieuse, dit-il, hall comme en serre chaude ma maturité; je pris préco^ cément conscience de moi comme d'un pouvoir maître de ses actions, en commerce direct avec le Tout-Puissant. 11 est stupéfiant qu'on remarque si peu le blasphème d'une telle prétention. L'idée d'un Dieu doi les intérêts allaient contre les miens propres au étouffé ma viriUté au berceau, et fait de moi un escla surmené avant Tâge de dix ans sans la spontanéité indomptable de la nature. » Sans cesse, chez James, le souci moral de l'oubli de soi est présent : son idée de Dieu n'en est qu'une des formes. « Cher ami, écrit-il, si les hommes pouvaient, môme pour un moment, se sentir invisibles et inconnaisables à Dieu en tant qu'individus, tout serait fait. »
Un Dieu qui ignore les individus n'a plus rien du Dieu des théologies : il n'est plus qu'un symbole de la renonciation à soi-même; et l'esprit social étant le principe et la fin de tout. Dieu en est, on ne peut pas même dire la personnification, puisqu'il n'est paspersonnel, mais l'expression métaphorique. « Dieu, ditil, est ce qu'il y a de plus humble, de plus dénué de vie consciente ou personnelle; c'est le serviteur de l'humanité » : sa mission est de relever la nature humaine en la faisant plus sociable. « J'avoue librement, dit-il, que je n'ai pas le moindre respect pour un Dieu qui se suffirait à soi-même : n'importe quelle mère qui fait téter son bébé, n'importe quelle chienne
MYSTIQUE SOCIALE iB9
qui allaite sa porlùe préseole à mon imagination un charme divin plus proche de moi et plus doux, n Channîng déjà faisait son Dieu à l'image de l'homme vertueux : » Si nous le concevions, disail-il, sans les qualités (jue nous nommons chez l'homme vertus morales, ce serait notre devoir de détruire la piété » : c'est «la folie du bien ■> remplaçant « lal'olie de Dieu ». La vertu n'étant pour James que le dévouement h tous, il n'adore Dieu qu'autant que Dieu se dévoue aux hommes; il n'y a pas très loin de sa pensée h celle des premiers colons, selon qui le Seigneur était le Serviteur, en même temps que le Maître, de la nation. Du Vieux au Nouveau-Monde les rapports de Dieu à l'homme ont été un peu renversés : ce n'est plus l'homme qui est fait pour Dieu, c'est Dieu qui est fait pour l'homme. De là l'absence du blasphème en Amérique : on ne se révolte pas contre un serviteur Nousn'avons,ditJames,quedeprudenlségardspour ■ un capilaliste, tandis que nous avons un respect désin- , léressé pour tout génie inventif ou productif dont * Ceeuvre accroît la richesse de la race ou éle.iid tes liens de J /a»ocï«&i^iM. iJem(5jne nous ne devrionspoint de respect ] à un Dieu oisif, qui ne sacrifierait ou n'interromprait 1 pas son indolence pour secourir les créatures. Ce n'est pas assez de dire que nous ne le devrions pas respecter; nos cœurs nous inclineraient à détester l'indignité de son nom. Dieu n'a de titre à notre vénération qu'autant qu'il opère en notre nature un travail de relèvement. » Dieu est l'artisan du bien commun. Quand l'Etre parfait, dit-il, renonce à ce qu'il y aen lui d'absolu, et comme une personne sans privilège, i comme un honnête ouvrier, consent à mériter auprès ] ^^^}iacun de nous ses titres à notre dévotion, il est J
temps pour nous d'apprendre qu'un homme n'est ce qu'il /ht/, qu'il n'y a pas de perfection chroniqi ou d'excellence possible soit pour l'homme, soit pot Dieu, et que la seule chance d'immortalité n'est dans une réserve ou une provision de bonté et de vérit mais dans la vie intense et dans le caractère chaque jour, dans l'usage pratique qu'on fait de capital de bonté. » « C'est une chose aisée, dit-il^ trouver un Dieu des jours de fête, qui n'ait qu'à rec voir nos hommages pour une création achevée il y des myriades d'années, et qui ne lui a coûté ni effoi ni patience, ni tendresse ni pensée, mais la siinpl émission d'un mot. Ce dont mon cœur a soif, cedoi ma chair et mes os crient le besoin, ce n'est ph un Dieu du dimanche mais un Dieu de tous h jours, un Dieu travailleur, imprégné de la poussièit] et de la sueur de nos appétits et passions, qui na] s'elTorce pas d'enfler notre piétisme mais de purifierj patiemment, laborieusement notre existence physique et morale.» « Qnand la religion décrit unai création qui n'est qu'un caprice, qui n'implique pMj une parcelle de ce travail honnête et de cette sueur nécessaires à toute besogne humaine, comme pour pétrir ou cuire une miche de pain, je refuse de recon-j naître un Dieu si dénué démérite humain, qui semble] au niveau d'un simple charlatan. » Son Dieu est uui Dieu du travail, du travail en commun, du travail] pour tous, un Dieu très proche de l'artisan, très] voisin de l'homme de bonne volonté, très familier à I l'humanité solidaire; c'est le vrai Dieu d'une dérao-j cratie.
De même que Dieu est pour lui le symbole de It] solidarité, Christ en est le révélateur. « La révélation
MYSTIQUE SOCIALE 16i
fie Clirisl, dil-il, c'est !"av^.nenienl «lu cœur i;ommR aulorilé suprême en matière de croyance. Lcxallation de Christ, c'est Télcvalion de la nature humaine jusqu'à des dimensions universelles, qui en font la mesura de l'infini... Christ a identifn^ l'aspiration religieuse avec la délivrance de l'égoïsme particulier. » L'idée sociale chez James se subordonne l'idée de Christ comme l'idée de Dieu. C'est ce qui a fait dire à son fils ' : Il Je ne puis m'empêcher de croire que si mon père était né en dehors du monde chrétien, il aurait pu construire tout son système, tel qu'il est, Bans insister presque sur Christ. » Mais il y insiste; il est bien américain, en ce qu'il reçoit ses pensées de ' te nature seule, mais leur symbole, de la tradition. } tiens, dit-il, la vie, la mort et l'ascension de îst pour les seuls faits de l'hisloiro humaine qui Ipient pas en eux-mfimes illusoires ou décevants 3 qu'ils sont les seuls sur lesquels se fonde une iQéralion de l'homme. » Le christianisme chez >st une forme de la religion humanitaire. » Les mes d'une culture spirituelle ou humanitaire, |0, deviennent très dédaigneux de tous les mérites Ipe qui ne sont pas en premier lieu délicatement
«fondement humains. »
Kest peut-être le seul philosophe qui donne la sen- 1 que la société ait été pour lui la seule réalité. 1 avait su composer et écrire, il eût été le prophète la démocratie américaine. Il avait foi en elle comme en la mieux préparée à recevoir l'esprit social. e fait dans cet hémisphère, dit-il, un changement providentiel... Malgré leurs défauts, le cœur et l'âme
n JaOïes, le grnnd psycliologut (imi^riiiain.
(lu peuple américain sont d'une grande élévation. U faut reconnaître que TÉtat américain est devenu le véhicule d'un esprit humain élargi. Vivant depuis de longues années parmi les gens simples de la Noavelle-Angleterre, je suis frappé de la délicatesse naturelle et intérieure que je rencontre chez des personnes qui n'ont jamais joui des avantages extérieurs. Ils répandent autour d'eux un tel parfum d'humanité et d*impersonnalité qu'ils semblent de naissance faits pour le ciel. » Les États-Unis, dont il signale comme un symbole la devise E pluribus unum^ lui semblent la Terre Promise de l'humanitarisme, et la raison humanitaire qu'il donne de sa foi en la République est la plus profonde qui ait jamais été énoncée. « Si la République, dit-il, est nécessairement la forme finale de gouvernement dont la Providence se sert pour instruire et façonner les hommes, c'est qu'après la République on ne peut réaliser aucune organisation légale de plus d'ampleur, aucune forme plus élargie! de solidarité constitutionnelle et obligatoire : de sorte j qu'elle ne peut faire place enfin qu'à une société; spontanée, c'est-à-dire à une fraternité spirituelle et: libre de tous les hommes, comme au développement suprême de la destinée humaine. »
Le cathoiiciBn» SBCONziçiiuft.
qn. tranif U rsarrr^.lu
L'américanisme n'est que rinlpc^rtjoii daTî>k^04iîb*'vlieisme de Tespril sociologique, Coi^slilaîo voi^ iSt*^, U'reçut sa morale de la philantlux^pie «V 4S«^\ ^} ^ Bttéthode, de la philosophie des Trans^o^nd^nUlisl^s, IJini avait présidé aux mouvements hnm,^nilaiivs.
Ce fut avec Brownson qu'une pliilosophio oatho
l»)ue naquit aux États-Unis. Kilo fut ilrthoiNl nno
iBociologie : la foi en FÉglise naquit i\o la foi ^h\^^}^ lo
progrès social. Brownson, vers iHIU), nvint Ironvi^ In
ipaix de Tesprit, pour un temps, dnus tini^ HmUs ilo
])ositivisme ; après avoir Iravcrsc^ «pinln^ «cM'lnr*, i|
9vait « douté de tous les eflbrlH en viin fin riiMln*
monde » et « cherché une tôclie A f/iirn <*n rj'lii) ii >i,
TJne communauté agricole, fontUu*, fnii' \ hnf^tth
Owen, l'avait intéressé aux qu'^Mioi^^ fofjittti-, ti
dans le joomal L'Avocat //^ //V////////' ft fftéhi^*^
QD Credo dont rounU^ urU'*Àti>% : v Sfi. \ 4*. t ^^/iç /^i^^
tout meifitire ^ iif &5»iJk Sv^umi^, ^^fi^fi f^U*^ \^fh
i64 LA RELIGION DANS LA SOCIÉTÉ AUX ÉTATS-UNIS
nftle. Art. II. Je crois que chacun devrait être bienveillant à tous. Art. III. Je crois que chacun devrait faire de son mieux pour se procurer les vivres, les vôtements et le logement, et pour permettre à tous les autres de se les procurer de même. Art. IV. Je crois que chacun devrait cultiver ses ressources d'esprit pour s'ouvrir de nouvelles sources de joie et être à même d'aider ses frères au perfectionnement de It race humaine et à l'accroissement du bonheur humain. Art. V. Je crois que si tous les hommes servent Dieu selon ces principes, ils le servent autant qu'ils peuvent le servir. » C'est alors qu'il prit part à plusieurs mouvements sociaux, au profit des femmes, des nègres, des ouvriers, et qu'il préconisa l'éducation par l'État.
Benjamin Constant l'Bvait pourtant convaincu que chaque époque a besoin d'une foi concrète qui en symbolise l'esprit : mais il n'attendait la croyance nouvelle d'aucune des Eglises constituées, il espérait une « Eglise de l'Avenir ». Un moment il compta sur Clianning pour la créer, mais Channing lui-même l'annonçait sans oser la concevoir; il eût pu dire ce que Brownson disait de lui-même. « Je ne puis être que le saint Jean-Baptiste du Nouveau Messie. »
L'unitarisme de Channing et la philanthropie de Brownson se confondaient presque par l'esprit. Christianisme pour leurs disciples signifiait démocratie. Ils avaient un égal dégoût de toutes les religions qu'ils avaient approchées : ils en prévoyaient une qui ne ressemblerait à aucune de celles d'autrefois. Ce fut avec le dos tourné au passé, et avec les yeux levés vers l'avenir, que quelques-uns rencontrèrent le catholicisme et se confièrent à lui : mais ils gardèrent leur
attitude de vigies el, vers les destinées nouvelles, qu'ils n'avaient pas perdues de vue, le calhùlicisnie américain les suivit.
Le souci du progrès politique fut la cause directe de la conversion de Brownson. 11 flt avec le parti démocrate la campagne électorale de 1840, et la malhonnêteté de la lutte lui ùta sa confiance dans le vote populaire : il lut Aristote, étudia les constitu. lions de la Grèce, de Rome, de la Perse, conclut que l'ordre est la condition du progrès, et adhéra à la doctrine de la hiérarchie de Saint-Simon. " Il n'y a pas de liberté sans ordre, écrit-il, et pas d'ordre sans autorité. H Ce fut l'expérience politique qui le prépara à la discipline catholique. « Du conservatisme en politique, dit-il, j'allais passer vite au conservatisme en religion. » Ce ne fut pas le dogme qui le convertit, ce fut la portée civique du principe d'autorité.
Il ne rabattait rien de ses espérances réformatrices. Il complétait l'axiome : « Pas de liberté sans ordre » par l'axiome : « Pas de progrès sans liberté »; l'Église semble n'avoir d'abord été pour lui que la condition du progrès. Il ne prouve la révélation que par le progrès : rien, dit-il, ne se crée de rien, môme en nous groupant nous ne pouvons devenir à nous seuls plus que nous ne .sommes, et le levier qui noua soulèvera doit s'appuyer plus haut que nous : « Dsj l'homme, dit-il, je n'obtiendrai jamais que rhommej" el s'il est au-dessous de ce que je souhaite qu'il soit comment le faire plus qu'il n'est en ne se servant qu( de lui. n Avec Pierre Leroux, « le plus grand philO' sophe français après Malebranche n, il admet que. toute croissance est l'assimilation de substances étrangères, et que l'homme ne peut progresser que par
quelque chose qui ne soit pas Thoinme. Ainsi Vidée unitaire de progrès l'achemine à Tidée de Tintervention divine; et ce qui d'abord lui permet de croire à la révélation, c'est encore un état d'esprit unitaire, c'est le respect des grands hommes qu'il a reçu d'Emerson. « Je fis le pas décisif, écrit-il, quand je reconnus que la race humaine progresse par l'aide des hommes providentiels. » Leur action fut la première forme d'intervention divine qu'il conçut. Admettant une révélation par eux, il fut moins loin d'en admettre une par le chef vivant de l'Église. « Les non catholiques, dit-il, nient la libre intervention de Dieu; en affirmant les hommes providentiels, j'avais passé oulre à cette difficulté : je n'étais plus un orphelin, à la merci des inexorables lois générales. » Il se convertit en 184i : les Hommes représentatifs d'Emerson avaient paru en 1844. 11 conte que d'une série de huit articles qu'il publia avant sa conversion, les deux i premiers furent loués par les revues unitaires, les | trois derniers par les revues catholiques. L'unita- * risme fut le berceau du catholicisme américain. \ L'unitarisme, c'était la religion de l'humanité.
La victoire du catholicisme semblait à Brownsonla victoire de la société sur l'individu. Le fond de la Réforme lui semblait l'exagération du moi ; de la foi en la compétence personnelle il dérivait le subjectivisme de Kant, de Fichte, de Hegel, et le scepticisme qui s'en est suivi. A force de nier toute révélation hors de soi , on en venait, selon lui, à douter de ioule réalité extérieure, le critérium de la vérité se réduisait au jugement individuel, et le monde se perdant en une image intérieure, le lien social s'évanouissait. Il en voulait à l'esprit de la Réforme de remplacer
LE Ci^TtlOLtClSMEl SOCIOLOGIQUE
S cesse la réalité par le symbole : ■■ C'est v
ni
la chair et le sang du Seigneur que l'homme reçoil. Nous incarnons réeliemenl la vie de Dieu en notre vie : elle est la môme en tous ceux qui la reçoivent, parce que c'est une vie réelle, réeliemenl vécue, non pas seulement désirée par le coeur. Et toute vie étant organique, l'Eglise n'est pas une association, c'est un organisme réel et vivant, le vrai corps du Christ, et la suite de l'incarnalion. « La victoire du réel sur le fictif, de l'objectif sur le subjectif, du fait social sur l'illusion individuelle : tel est le catholicisme de Brownson. C'est bien la religion d'un sociologue.
Plus sociologue encore fut le P. llecker, son disciple d'avant et d'après la conversion. Par Brownson le catholicisme américain avait pria conscience de soi; llecker en fixa définitivement l'esprit.
11 était né homme pratique; la relique qu'on garde de lui, dans la sacristie des Paulistes, est une horloge qu'il avait faite à douze ans, dans l'atelier de son grand-père. Dès dix ans il fut garçon boulanger; il conte que souvent i. il embourbait sa voiture à bras dans la neige, el qu'une bonne ilme lui donnait un coup d'épaule ". Un mois avant sa mort il disait d'un petit porteur de journaux, avec qui il s'clail lié au coin de son église : h J"ai découvert qu'il a cinq petits frères et que sa mère est veuve : pauvre femme I elle m'a rappelé ma mère. » Il n'étudia pas, et « ne s'ouvrît à personne du désir qu'il en avait ". « Souvent la nuit, couché sur des copeaux devant le four de sa boulangerie, il se réveillait en sursaut; il courait sur les qoajs de TEast-Biver pour voir couler l'eau au clair
de lune, et errait au hasard comme sous le charme d'un appel irrésistible. « Qu'est-ce que Dieu désire de moi? » pensait il. Il resta toujours du peuple. « Je suis toujours, disait-il plus tard, pour le chien qui traîne la charrette. »
Sa première conception du Christ fut celle des démocrates chrétiens. Ouvrier boulanger, il se lia vers 1830 avec Brownson, et fit avec lui de la politique. « Les conclusions de Brownson, dit-il plus tard, faisaient du Christ le plus grand des démocrates, de rÉvangile le vrai programme démocratique. Nous ne voulions voir dans le christianisme qu'une institution sociale, nous laissions de côté la partie religieuse comme quantité négligeable. » Pour lui comme pour Channing le christianisme était une sociologie. Il compléta cette vue, mais ne la renia pas : c'était un de ces hommes qui ajoutent sans cesse à eux-mêmes et n'en retranchent rien, qui traînent avec eux tout leur passé; en 1887 il parlait de ses maîtres de 1830 avec autant de tendresse qu'autrefois; dans son organe catholique des derniers temps, il écrivait de Brownson : « Si l'on se demande pourquoi un homme né philosophe comme lui s'occupait ainsi de la solution des problèmes les plus pratiques en entreprenant d'abolir l'inégalité des conditions, il est facile de répondre que le vrai philosophe ne se retranche pas dans les questions abstraites. » Le catholicisme l'avait laissé sociologue. Ce milieu de 1830, dont il n'essaya jamais d'effacer en lui la trace, était le mieux fait pour le pousser aux croyances pratiques et le garder des illusions métaphysiques : Brownson, pour convaincre, ne comptait pas sur la logique mais sui l'action; il pensait que pour que la vérité descend
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dans les esprils, il faut les " laisser vivre n, et un jour qu'Hecker lui demandait ; « Comment Cire sûr de la réalité objective des opérations de l'ânieï m il lui répondit simplement. « Si vous n'avez pas atteint cette période de voire vie mentale, vous y arriverez dans peu d'années. •>
On ne saurait trop insister sur ce fait, que ce fut l'esprit de Channing et des Unitaires, d'Émerson et des Transceadaulalisles, qui conduisit Brownson et Hecker jusqu'aux portes de l'Eglise romaine. Vers ce temps, les plus libéraux des prolestants avaient passé à l'unitarisrae ; et par défiance d'eux les sectes qu'ils avaient désertées tendaient à une réaction d'intolérance : l'unitarisnie en se constituant avait comme monopolisé pour un temps ce pr^ùt de conciliation dont la clilTusion au siècle précédent lui avait permis de naître; el ce fut pour les ^liscs établies, sous l'inspiration anglaise, une période de recul : aussi parurent-elles à Hecker un élément de discorde, el le dégoût de l'orthodoxie protestante l'aurait jeté hors du christianisme sans l'abri large et paisible qu'il rencontra parmi les disciples de Channing et d'Émerson. Ce mépris pour l'orthodoxie n'avait que des causes sociales. » Il connaissait les misères, dil son biographe le Père Elliott, par un contact personnel. Les difficultés qui le troublaient étaient presque exclusivement sociales. S'il commençait k mettre de cdlé le christianisme, c'est parce que le protestantisme orthodoxe, seule forme de religion qu'il connût, n'offrait rien qui correspondit aux prétentions cl aux besoins de ta société telle qu'il la concevait. Le Christ du protestantisme n'apportait aucun élément de cohésion à l'humanité : une reli-
gion anli-sociale, cl dissolvante par Taclion de ses forces contraires, ne pouvait contribuer à résoudre les problèmes sociaux. »
L'esprit d' Emerson lui révéla un Christ tolérant, réformateur, humain. Son maître Brownson a résumé ainsi les sentiments de l'école : « Je ne croyais qu'à Inhumanité. Le seul Dieu que je reconnusse était le divin dans Thomme, la divinité dans Thumanité, identique en Dieu et en Thomme. Je posais Jésus- Christ comme Thomme modèle; je croyais pouvoir me comparer à lui, en tant que réformateur social. Je prenais son nom et me disais chrétien parce que comme lui je m'efforçais d'établir un nouvel ordre de choses. » Tel fut le Christ d'Emcrson. « On ne saurait trop tenir compte, remarque le Père Elliott, de Tinfluence qu'il exerça sur l'esprit et le caractère du jeune Ilecker. Le Christ du protestantisme l'avait rebuté, et voilà que le Sauveur lui était révélé comme 3 une grande personnalité, très humaine il est vrai, mais le plus parfait spécimen de notre race. La nature hmiuiine est bonne et tous les hommes sont frères: ^ telle élail, selon le D' Brownson, la thèse du Christ; ^ et Ilecker embrassa l'apostolat social avec tant d'ar- ^ deur qu'il put lui tenir lieu de relujion pendayit plu- ''sieurs années, » Ce fut avec les amis de Brownson : qu'il goûta du communisme à Brook-Farm : comme boulanger, il s'y chargea de faire le pain. « La communauté, dit son biographe, était une protestation énergique contre l'égoïsme. Elle laissa en lui des traces ineffaçables; les éminentes qualités de ces doux réformateurs confirmèrent sa propre foi en la bonté naturelle de l'homme. » Un phalanstère de philo- | sophes, dédaigneux de tous dogmes, et récoltant leur '
blé de leurs mains, tel fiiL le berceau du calliolieisme amérïcanisle.
' Quand plus tard Brownson, converli, le guida vers }'Eglise roraaiue, elle le frappa par son u harmonica}^ jensomble d'unilé », el ce qui d'abord « l'y attira invinciblement fui la fraternité universelle ". Il partagea l'espoir do Brownson qu' « en répudiant tout «ssai d'élever une autre Église le proLesLanlisme bvec le temps inclinerait naturellement vers le catholicisme, de sorte que l'unité se ferait ». C'était un |M)int de vue tout social : ils choisissaient, pour coniBommer l'unité, l'Église qui en semblait la plus voii$ine.
l Le sens de la solidarité humaine, qui venait de lui paire faire le premier pas vers Rome, lui fit aussi faire Ile dernier. Un moment il se sentit glisser à l'illumitfiisme : 11 Qu'avez-vous à nous révéler? « lui demandait topley; mais il s'effraya d'une voie qui l'écarterail des ^uLres hommes. » Je fus forcé, dit-il, de choisir un Iguide sous peine de tomber dans le Fanatisme le plus [extravagant. » Un accès de foi dans le végélarîapisme, par lequel il venait de passer, le Ht douter de
EoSon bon sens. » Je faillis devenir, dit-il, le pire des Ibriginaux. » Son instiuct social s'effraya de ses inspiffaiione particulières. Comment unir à la folie qui Bail vivre pour les autres la sagesse qui Tait vivre ■c eux? Ce problème de morale pratique fut décisif ur le jeune Hecker. Il lui sembla que l'Église le rdcrait d'un individualisme suspect. « Chez lui, pli, le Père Elliott, l'examen de la religion ne fui que i recherche d'un critérium extérieur qui garantît la nalidilé des inspirations de Dieu en lui et le mit en irt aoec ses semblables. « Il ne faut pas vivre de
rêves, lui écrivait Brownson : voire dévouement doit être réglé et dirigé par la discipline de TÉglise. Vou»' ne pouvez être anglican : il faut donc être un catholique ou un mystique : votre croix est de vaincre «i vous la tendance au mysticisme, » Le catholicisme fojt pour Hecker une discipline sociale.
Quand Brownson écrivait cette lettre, il était déjà converti; sa phrase est décisive : Hecker devint catholique pour ne pas être un mystique. Il voulaV discipliner son dévouement, 11 ne jugeait action que Faction réglée pour la société et par la société. Aprt» sa conversion, en 181i, il écrit : « J'ai commence d'agir; mon union à TÉglise catholique est mon pr^ mier acte réel et vrai, et Tavant-coureur de beaucoup d'autres. Jusqu'ici je ne voyais ni ne sentais sur quel terrain agir avec suite et sécurité : je le sais mainte^ nant et sur cette base j'édifierai ma vie. Un acte vrai donne passage à dix autres. »
11 crut que l'Église aiderait son action : directement, en l'encadrant, et indirectement, en lui ouvrant; libre champ par le fait môme qu'elle le contrôlait *. ce n'était pas là une subtilité psychologique, c'était i l'impression naïve d'un homme pratique : du jour où il sentit l'Église le surveiller, il respira de n'avoir plus à s'épier lui-même, et il se livra aux inspirations dont il s'était défié, enhardi de toute la prudence de ses chefs. « Pour distinguer, dit-il, si les mouvements intérieurs viennent ou non de l'Esprit saint, il faut avoir recours à l'autorité de l'Église. Cette règle pare à tout danger, et avec elle l'Ame peut marcher^ couloir, ou voler à son choix, en toute sécurité et parfaite liberté, dans les voies de la sainteté. » C'est l'affranchissement par la discipline. L'esprit d'action
LE CATHOLIOSME SOCIOLOGIQUE 173
»fnporte le go&t d'une règle commune, piinre «[ue ule une règle commune fait trouée parmi les tAtt>asments et les doutes des individus. Quand après -^ii inversion Hecker passa par des inquiétudes, par is désirs de pèlerinage à pied jusqu'à Rome, il alla cuver l'évêque de New York, qui le remit dans la >ie droite. « Cesi ici, dit son biographe, qu'apparaît
beauté de T Église catholique : elle indique un terprèle extérieur comme critérium nécessaire de nspiration divine. Les anciens moines avaient ison de dire que les inspirations du Saint-Esprit et ntelligence de ces aspirations sont choses très ifférentes. Le P. Hecker, qui était appelé à défendre
énei^quement auprès de ses compatriotes cette Dion indispensable d'une direction extérieure avec appel intérieur, devait sans doute en éprouver luilôme le besoin et être l'exemple vivant de son ettîîcité. L'appel de Dieu avait beau être puissant : il smeura obscur jusqu'au moment où les conseils de !gr Mac Closkey se trouvèrent en harmonie avec îl appel. » L'autorité catholique, en face de la fandsie mystique, lui apparut comme l'élément imper- >nnel, rationnel, qui ordonne les inspirations en ctions et subordonne l'individu à la société. 11 dmira la convergence obligatoire des efforts partiuliers en un effort commun, dont Tobéissancc est la arantie, et dont l'organisation est le symbole. Dans rÉglise seule il crut consommer cette unité 3 tout l'être par l'action, dont parle Emerson. « Une îtion, dit Emerson, est la perfection de la pensée. ne action bonne semble remplir l'œil et avoir un m avec la nature entière; » et le Père Hecker écrit, m avant sa conversion : « Vous dites : travaillez.
Oui, mais commenl? Comme les autres? Ce n'est pas là pour moi le travail... Je suis emprisonné en esprit: ([u'esl-ce qui emprisonne? Qu'est-ce qui est emprisonné? Qui peut le dire?... Il me faut faire œuvre vivante devant Dieu. Je veux que mon travail soit «« sermon, chaque mouvement de mon corps une parole, chaque acte une maxime. Ma tête, mon cœur, mes mains doivent être une trinité dans Tunité, un accord dans Tunisson. Mon cœur ne peut être dans le ciel si ma lôte et mes mains sont en en enfer. Il me faut sentir que dans tout ce que je fais j'édifie le royaume de Dieu. »
Il fut un type du prêtre homme d'action. 11 admi rail Léon XIII pour sa politique; comme lui il avai* une prédilection pour saint Thomas : « Il n'y a d'écrivain, dit-il, plus satisfaisant pour la soluti des problèmes intellectuels pratiques de notre temps; au XIII^ siècle est née une civilisation nouvelle, et c'est saint Thomas qui a eu à ajuster, et à ajuster pratiquement, les principes de la religion révélé mais surtout de la religion naturelle, aux aspiraliom des Ames dans la société moderne. » Son goût de vertus toutes pratiques, sa tendresse pour les artisans, les ouvriers, se marquent dans son culte poui saint Joseph, qu'il appelle « le Saint de notre siècle».' « saint Joseph, dit-il, resta dans le monde, et sut trouver Dieu. Il sanctifia son travail en mettant Die dans son atelier... Notre siècle n'est pas un siècle d martyrs, d'ermites, de moines... Ce ne seront vrai semblablement plus là les types dominant de la pei fection chrétienne. Nos contemporains vivent da leurs marchés bruyants, dans leurs comptoirs, leu ateliers, leurs foyers, dans toutes les situations varié
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i^ui forment la société humaiDe. et c'est là qu'il faut introduire la sainteté. Il faut que C(^ devoir? et ces circonstances deviennent autant d'instruments de sanctiGcation, car les difficultés et les obstacles de Dotre temps sont ce qui forme notre caractère. » Le P. Hecker lui-même éleva l'activité jusqu'à la sainteté. Sans perdre sa physionomie d'homme d'affaires il se transfigurait en saint. « Je Tavais d'abord rencontré sur un bateau, dit un voyageur, sans son costume religieux, et je Favais pris d'abord pour quelque comcnerçant ou patron yankee. Puis quand la conversation tomba sur des sujets reUgieux et qu'il s'anima, je n'oublierai jamais comment disparut tout ce qu'il pouvait y avoir de trop yankee dans son physique. Son visage se transfigure à tel point qu'un artiste eût pu le prendre pour modèle d'un saint François-Xavier, de faisant tout à tous, au milieu des rudes marins gpii l'entouraient. »
La fin de l'action pour lui fut la fin de la joie. En 1871, sa santé se brisa, et il dut chercher le repos an Europe. « Privé de tout ce qui m'intéressait, 6crit-il, banni de ma maison et de mon pays, isolé de bout, les portes du ciel fermées pour moi, je me sens 6crasé de tristesse et réduit en poussière. » En vain B'essaie-t-il aux joies mystiques de la maladie ; le goût de l'action reste le plus fort. « Je réfléchis, écrit-il, ^ue pour la purification de Tâme cette obscurité, Cîette désolation sont nécessaires : mais pas une goutte de consolation n'arrive jusqu'à mon Ame. » (Test alors Qu'inconsolable de sa force perdue il se repcnt de ses austérités de jeunesse, et il crie à ses amis. « Modérez- Vous! rappelez-vous les regrets de saint P>ernar(l, ^'avoirété trop vite dans cette voie. » C'est le remords
de sa santé sacrifiée qui a inspiré au P. HeckerMN défiance des mortifications. « Vous ne saurez qu'ami ciel tout ce que j'ai soufTert, » dit-il un jour à un amt«jj « Se voir arracher Toeuvre de sa vie, écrit son bu graphe, était pour lui ce qu'est pour un amputé perte d'un membre, dont la privation le fait eDC< soufTrir dans chaque muscle, chaque os, cba( nerf. »
Quand sa torture s'apaise, c'est que la pensée quelque action nouvelle vient le rafraîchir. Quat mois de voyage sur le Nil, qui « physiquement eui pour lui une valeur incalculable, restèrent, dit parmi les plus riches de toute sa vie » : c'est qu'ayai ressaisi un peu de force, il se ranimait à imaginer apostolat nouveau; il semblait pressentir les missioi du cardinal Lavigerie : « Il s'intéressait vivement ai Mahomélans. Leur prière publique, leur promplituc à accueillir l'idée de Dieu et de l'éternité, et pourtant leur stagnation si frappante, lui inspiraient de vaste réflexions. Comment convertir ces indolents contemplatifs? Quel type de catholicisme réussirait le mieui en Orient, et comment le concilier avec les traits carac téristiques du catholicisme occidental? Autant df questions qui occupaient incessamment son esprit. Une tournée par les villes thermales d'Europe luîj apporta quelque joie. « Mon temps, écrivait-il, n( pas mal employé; les personnes que j'ai rencontrées sont les meilleurs éducateurs; rien de tel pour rect fier le jugement et élargir le champ de la pensée. C'est que dans cette enquête à travers l'Europe une arrière-pensée d'action, encore, le soutenait. « Ilavf l'esprit tout préoccupé des problèmes religieux qi se posent en Europe, et la pensée de Paulistes eurc
LE CATHOLICISME SOCIOLOQIQL'K
péens s'oinpara de son espril. 11 n'élait pas éloigné de croire «juc Dieu voulail se servir de su maladie pour inaugurer ce mouvement. » n On fera appel, éeril-il lui-raôme, à des hommes capables do celle universelle synthèse de la v(iril<! qui permet de résoudre les problèmes, d'éliminer les an lagon ismcs, de se rencontrer avec les grands besoins de notre époque. " Ainsi son voyage de repos ne lui devenait un remède que cjuand il l'occupait à des pensées d'action.
Comme Emerson, comme Henry James, comme tous les philosophes de l'action, Hecker a foi en la nature, source de toute vigueur et do toute grâce. En 1SS7 il publia son livre des Aupimlions de la nature, u La nature humaine, dît-il, est l'unique donnée. C'est sur les éléments essentiels de la nature humaine que la religion, surtout en ce pays, doit élever les fondations de son temple.... La marque de sa divine origine, c'est qu'elle accueille tous les besoins honnCtes de toutes nos facullés : une religion doit s'adapter à l'ensemble de la nature de l'homme. •> Contre les calvinistes qui ravalent la nature, il va jusqu'à citer Channing. 11 déclare que " la vraie religion doit regarder d'un œil ami les sincères efforts de M. Emerson, parce qu'ils créent une base pour la croyance ». Il le justifie de son orgueil même, comme d'une réaction contre l'avilissement calviniste. I • L'homme est et ne peut être que bon, doué de la I raison, qui tend au vrai, et de la liberté qui tend au j bien; si la raison embrasse le faux, c'est sous l'appa- I rencc du vrai; si la volonté goClle le mal, c'est ;l'apparencedu bien, n La Chute » n'a laissé en l'ho aucune qualité mauvaise » et » le calholiciamt :embrasse loul l'esprit humain, aeiM'ptc toute vérilé.
178 LA HEUGtON DANS LA SOOèrÉ AUX éTATS-CHlS
accueille lous les instincts ». Il fait i^iens les mots de Channing : u La religion prend toute notre nature sous sa garde, et avec une maternelle tendresse, elle ménage les contentements inférieurs comme les plus hauts, n'est la fausse religion qui mutile l'âme ». Après avoir entendu le Domino noir d'Auber, et reconnu le pouvoir de la musique, il secrie : « Si l'Église ne va pas au-devant des vrais besoins de l'humanité pour les satisfaire, elle doit s'en prendre à elle-même de ce que les hommes recherchent les divertissements profanes. Et c'est parce que l'Église n'a pas fait son devoir qu'il s'est formé tant de sociétés laïques de réforme, de tempérance, etc.... Elle pourvoit au salut de l'âme par des moyens spirituels, tels que la prière, la pénitence, l'eucharistie et les autres sacrements : il lui faut maintenant pourvoir au salut et à la transfiguration du corps par des sacrements terrestres, n « Je préfère la faim du corps à celle de l'âme, dit-il ailleurs, mais je ne veux endurer ni l'une ni l'autre, car j'ai confiance dans la plénitude de la vie. Je voudrais être Platon pour l'amour, Zenon pour la possession de soi-même, Epicure pour l'esthétique. » Orphée sur les murs des Catacombes lui semble le symbole du christianisme; rappelant que les premiers chrétiens n'ont pas détruit mais sancti6é les temples païens : « L'Église, dit-il, traite do même la nature humaine »; et jouant sur le mot catholique qui en anglais veuldire encore universel : » La catholicité, dil-il, embrasse l'âme tout entière, accueille toutes les vérités, tous les instincts. »