‹ La religion dans la société aux États-UnisChapitre 39 sur 67 · LE CRÉPUSCULE DES DOQMEB · texte numérisé non relu

LE CRÉPUSCULE DES DOQMEB

sion; l'autre tiers en a oublié les dogmes, i

|> L'esprit en est bien reprcscnlé par le président de l'Assemblée générale presbytérienne. « Je suis opposé, dit-il, à une revision de la confession. On fait à ce sujet beaucoup de bruit, pour rien. Les gens qui s'agitent contre la conrcssion se font do la réclame, ou ils en méconnaissent la portée : ce n'est pas un credo qu'on accepte mot pour mot; ce n'est qu'un système doctrinal: toutes les congrégations ont laissé beaucoup de latitude à la pen.sée individuelle; ils ont ordonné des hommes dont les vues ditTéraient du sens formel des articles, n a II ne faut pas essayer, écrit la Bannière Presbijlérienne, de mettre trop de choses dans noire credo et de le trop raffiner. La religion qui se dépense en credos est comme un figuier couvert de feuilles et sans fruits. L'essence de la religion est la vie de Dieu dans l'âme; là est la lin dout les credos ne sont que des moyens. Autrefois on insistait sur les moyens; on n'insiste plus que sur la fin. Ce qu'il y a de simple, d'inspiré et de positif dans la religion e au premier plan, » Ce n'est pas sans raison qu'un nal épiscopalien, le Nei" York Churchmnn, juge i l'altitude presbytérienne : « Beaucoup votent .

i parce qu'ils ne voient pas où e rêterait. Tant que la confession reste un docu-| Bt archaïque, on l'interprète de mille façons; oa I , en l'expliquant, n'en rien laisser. Une révision T ) de 1900 serait moins élastique. Le credo I I moderne est le plus vieux en date. Les congri iènnalistes à Andover ont déjà aboli la signature ', qu'ils réclamaient tous les cinq ans des pro- '5 des séminaires. » nbli du dogme au profit de la morale est ce qui

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distingue les religions d'Amérique. Ce n'est pas un caractère protestant, c'est un caractère américain. En 1899, les Congrégationnalistes d'Angleterre et d'Amérique tinrent un congrès, dont un témoin rend compte ainsi : « La dilTérence la plus marquée, écrit-il, est théologique, ou plus exactement christologique : pour les Anglais, le cri u Retour à Christ ! » n'a pas le môme sens que pour nous. Leur pensée a éclaté dans le discours du D' Forsyth, et percé dans les autres. Selon lui, u le siège de l'autorité réside dans la croix do Christ, miséricordieux et rédempteur; il n'y a qu'une autorité, c'est la grâce de Dieu dans la croix de Christ; la morale de l'avenir doit être l'explicalion de la croix, conçue comme un évangile et comme une expiation ». Le D' Forsyth faisait de u l'expiation par le sang » l'âme môme de l'Évangile et tout l'Évangile; il y voyait un supplice expiatoire au sens propre des mois. Pour les Américains disciples d'Horace Bushnell (et qui n'est son disciple?) c'était comme un éclair dans un ciel serein. C'était si vieux que c'en était tout nouveau... Les paroles des pasteurs anglais touchèrent tous les cœurs ; mais cette attitude arrêtée, qui fonde tout sur une vue littérale de Texpialion, souleva un fort dissentiment qui ne s'abstint de s'exr primer que parce que ce n'était pas le moment de discuter. Mais la différence des points de vue américain et anglais eut une occasion de se manifester. U D** Gladden, dans une allusion à un orateur de ta veille, protesta que le sermon sur la montagne n'élaï pas un élément secondaire de l'Évangile. Le Révéreni Ritchie, d'Angleterre, répliqua que pour appliquer le sermon sur la montagne il fallait une force dynamique, qui ne pouvait ôtre autre que le Rédempteur

LE CR£»C5CrLI Z'i:* 3i:irJt2.-i '.W

et sa croix. II t ; li n :•.-. :':c': : •: -i- - 1.* D' Brown, d'Ans^J-K'.T* r. :*-.- .: i * •• .. v ;: * déclaration : c Nous n:-? -m : i-:-. - t .i ' * •• . • ■:•- :: :trice de Christ: t»::* i-:i- :**• ..à : .• :•* :••-.- -.• le surnaturel. L'êîèsi'*-: ii:.-i - -ïrr.. :;i- - : .r :■• fond : il découle de l'a .::r* > i . - ; -ri i . : - . . : : i . la mort de Christ q-i-^.z^z-z ::. :st :vi^^-:i .i .--.i . -. de l'homme àDieu. Ac.!:*r > -.r.iLs ::;. ^:-.:i:.:rment morale est 5^:*: r.i*-j* ». A. ::-..-i.;* . :.:-.i ^i Nouvelle-Anîfleterre- I-r* i-r-i "..r-- i-rs : •-:. ..•: .- . ■? croient à ce qu'on n:.:i.n-t: 1 .-:.T:t 't ..r.. . i .v. : •■-: t . . sacrifice de Christ : e: C'ris-n.r.v.--^ . .. « i ..-= ... sens plus littéral ^tA'^:.\ ; -r : -rr. •:-■. -..•■....:-.moral qui importe. I^-y^ir t.: -s. o-rv.r ' ..i ■• --. , : .; mère-patrie semblait s-^f.Ir ■:-?> i^r-? i- F^--^ '' ' côté le dogme, de l'autr»: [^ z:l :.-^!r . ir 1 -i. '.•: j . :: . . surnaturel, de l'autre le sr:.? ir 1 ;. -." î.l; :r . ::. ie miracle, et de l'autre la cot*-::-::. rr :....• - .: .1- : : -:-. bien là la dislance des reIL-::!i* :E-::.:-^ a ::•: : !.gions d'Amérique.

La cause n'en est pas dar.s Ir-prl: :.*.>■-. an: ::. ris dans l'esprit américai n . Le ^î-i ï = i •: :: r.. ': • i : :. i s '? > : : cicnt les catholiques des Klaî.*-L"r:i^. •:>-■. cvl j; .Je l'infaillibilité, qui leur permet de ne pa^ .^'jcciip'.T «ios autres. Autant que les proleslanls i!f; r-r;' ;-::.e:;f â la A'alectique et à la controverse. In de le-irs rafrort^ % l'apostolat par la presse ^'exprime ainsi : La mérité s'affirme d'elle-même à r^rne comme la lumière â Toeil ou la musique à roreille. <Jui::on«jue a lenlé ^e la controverse a souflcrl de ce qu'elle a de futile. ^U de nuisible môme à la vérih*. Le temps est passé ^ù les attaques contre les soi-disant erreurs proles- ^ntes pouvaient être d'aucun profit. On se dêlourno

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de la vérité abstraite vers la vérité concrète; c*esJ:' dans les actes de charité qu'on cherche la paix et kl salut. » Le catholicisme américain est une religion^ d action sociale. Aussi est-il une religion d'indifférence 1 dogmatique. Il diffère du catholicisme d'Europl' comme le puritanisme de Boston différait de celui (te Londres: le Nouveau-Monde a mis sur TÉgliae romaine la môme marque que sur TEglise protestanlô,^ et dans les conciles de Baltimore au xix° siècle,, comme dans les synodes de Boston au xvii®, ce quifrappe d'abord c'est l'absence de débats théologiques,. L'Amérique reçoit ses dogmes de la Cour de Rome? avec autant de bonne volonté qu'elle les recevait, autrefois du Long Parlement. La théologie est un de ces articles de luxe qu'elle importe tout faits d'Europe. On s'est étonné en France, ou on a douté, de la soumission dogmatique des Américains au Saint-Siège: c'est qu'on a imaginé l'américanisme un peu sur le, modèle de l'ancien gallicanisme ; mais le gallicanisme est une chose du passé, l'américanisme en est une de l'avenir ; les Gallicans avaient hérité du vieil 1 esprit de Sorbonne, il leur était dur que Rome rem- j plaçât Paris comme capitale de la scolastique : Baltimore ou Washington ne prétendront jamais à être des chefs-lieux théologiques. M. Brunetière, qui se félicite de leur docilité aux dogmes, se rend comple qu'elle est faite d'indifférence. Ils ne restent pas indifférents à ce qu'il y ait des dogmes, car les dogmes suppriment les controverses; mais ils restent indifférents à ce que ces dogmes sont, pourvu qu'ils soient. « Ils n'aiment guère, dit M. Brunetière, à s'embarrasser de métaphysique ou de théologie... Mais s'ils répugnent à enfoncer dans de certaines questions

LE CRËPU&CtILi: DES DOGMES

S les considèrent en quelque sorte comme closea t s'ils ne conçoivent pas l'intérêt qu'il pourrait j avoir à les agiter do nouveau, qui ne voit les raisons qu'ils ont eues d'applaudir à la proclamation de l'in* Taillibilité pontificale, et le secours qu'ils en ont tiré?.. Les siècles précédents ont agi comme si la vériU catholique n'était pas encore " faite » ou du n" 11 achevée », et en un certain sens elle ne l'étail puisqu'en cas de controverse on discutait toujours dl l'autorité à laquelle il appartenait d'en fixer la définii tion.... » Ainsi les catholiques d'Amérique tienneoj à ce que la doctrine soit n faite » et « achevée n : M, Bruneliére n'a-t-il pas dit quelque part qu'être (1 achevée » pour une doctrine, c'est être « morte » Au fond les catholiques américains, en gens d'action,, appliquent la division du travail : à Rome de faire lé dogme, à eux de pratiquer la morale. Ils croient qu'il 'faut à l'homme une notion du surnaturel: c'est eij cela qu'ils diffèrent des positivistes, mais ce qu'ils onl de commun avec les positivistes, c'est une sorte da répugnance instinctive et d'impuissance innée à discuter ou définir le surnaturel. 11 y a deux façons de 1^ négliger : l'une est celle d'Auguste Comte; l'autre e d'en remettre la rédaction à quelque pouvoir lointain, étranger, un peu attardé aux souvenirs du pai c'est celle des catholiques américains. « La définilioi du Vatican, dit le P. Hecker, nous donne toute liberté de tourner notre attention vers d'autres objets et de cultiver d'autres vertus, « S'il y a un américanisme, il est fait d'originalité dans les mceurs, non dans Is doctrine, et l'Eglise catholique d'Amérique peut dira' ce que disait l'Église puritaine de la Nouvel le- Angleterre : K Nous allons mettre en pratique la partie'

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positive de la religion. » « Il y en a, dit le biographe du P. Hecker, qui croient que l'autorité de FÉglise raidira leurs membres; le P. Hecker avait hâte de leur expliquer qu'elle leur rend la liberté, affranchit leurs esprits du doute, donne à leur conviction l'intensité d'une certitude instinctive, et porte les facultés intellectuelles à une activité dont la force n'est pas soupçonnée en dehors de l'Église. »

CIIAPITUE XIX

L'Église laïque.

Le Dieu des Purilaiiis, comme le Dieu des Juifs, élait un magistral qui veille au bien de son peuple. La religion en Amérique fui failc pour l'homine et non l'homme pour elle; le chrislianisme y fut toujours un humanisme inconscient fila enfin pris conscience de ce qu'il est, el l'est d'autant plus. » Aujourd'hui, dit M. Strong en Ifite de son rapport officiel pour l'Exposition de 1900, la religion se m6lo moins d^ futur et plus du présent; il y a moins de mépris de tj terre pour gagner le ciel et plus d'oil'orl pour fais descendra le ciel sur la terre. La religion, servaaS du progrès terrestre, confond son but avec celui d sciences morales ou sociales. Celles-ci prenneiq quelque chose de religieux; et la religion, quelqud^ chose de laïque. Bien de ce qui est humain ne lui est étranger. » Depuis l'origine des religions, celle des , ,&at»-Unis est la première qui supprime « la vieille

distinction entre le sacré et le profane ». Elle n'a pas de domaine réservé ; ses temples ne sont pas des sanctuaires, ses ministres ne sont pas des oints, ses paroles ne sont pas des révélations; de tout ce qu'exprimait le mot « sacer » il ne lui reste rien; c'est la fin des théosophies, des théocraties, des théologies. La « Ligue américaine de l'Église ouverte » se propose de « sauver tous les hommes et tout l'homme par tous les moyens, en abolissant la distinction entre le religieux et le laïque ».

« L'église nouvelle, dit M. Strong, est dans le quartier le plus peuplé; elle est ouverte jour et nuit, elle cherche à influencer le grand courant de la vie dont le flux et le reflux passent devant elle. » Mais il se trompe un peu quand il ajoute : « L'église à l'écart, entourée de tombes, muette et sombre six jours sur sept, symbolise une conception religieuse qui a toujours été celle des États-Unis. » Chez les premiers Puritains, comme dans la guerre de Tindépendance au xviir siècle, l'Église fut le centre de la vie nationale. Ce n'est que vers le milieu du xix^ siècle qu'elle perdit de sa vitalité, devint plus théologique, plus cléricale, plus européenne; ce fut comme un engourdissement ; c'est aux églises de 1850 que pense M. Strong quand il parle d'églises à l'écart. Aujourd'hui, c'est pour elles le réveil; c'est leur retour aux traditions des origines, et à leur rôle social des temps d'épreuves. Elles ont vu qu'elles se vidaient, et que la faute en devait être à elles, puisque « la foule qui les fuyait remplissait les salles de l'Armée du salut et que la jeunesse dont elles déploraient l'absence se pressait à l'Union chrétienne de jeunes gens. » Elles ont réagi contre leur esprit d'isolement, et sachant

que tout organe qui ne s acquitlc pas d'une fonclion s'atrophie, elles tâchent de s'accommoder aux besoins delà vie.

C'est pour elles une question de vie ou de mort. Elles ne sont qu'autant qu'elles prouvent, sans cesse et sans relâche, leur raison d'élre. Elles ne se perpétuent pas de droit divin, elles se prolongent par l'elTorl. Les Américains, qui n'ont guère le sens du respect, n'ont guère non plus la notion d'une préséance du sacré sur le profane : les églises sont comme de plain-pied avec toutes les œuvres qui se disputent le temps de l'homme; entre elles el les autres institutions, c'est la lutte pour la vie. Elles l'acceptent; elles savent que la concurrence fait la vitalité. Elles ne se scandalisent pas que dans le monde spirituel comme dans le monde commercial ou le monde animal l'cirort soiL la condition de la durée. « Aujourd'hui, dit un ministre épiscopalien, il faut aller prendre les enfants un par un comme on hameçonne la Imite; » pour les retenir il faut leur ôtre utile : B après qu'on les a pris; il faut les garder par un bon enseignement (au catéchisme du dimanche) et d'incessantes visites. « K On ne va plus à l'église pour la l'orme, ajoute-t-il, mais la présence de ceux qui y vont a plus de portée » : ils ont un but. C'est que la vie active absorbe ; l'homme, ménager de son temps, ne fait plus que ce qu'il a une raison de faire. « Tous les motifs qu'on allègue de la désertion des églises, ministre unitaire, sont superficiels. Tout est celui-ci : les hommes ne vont nulle part, nird'hui, et ne font rien, sans une raison. Si les ».ne voient pas de réel motif d'aller à l'église, ils "ont pas : ils inventeront des prétextes pour rester

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chez eux, OU ils diront bravement qu'ils ne voient pas pourquoi ils iraient. »

La légitimité des églises, c'est leur utilité. C'est à elles de se justifier par leurs services. Elles sont des moyens et non des fins en soi : la seule fin est le profit des hommes. 11 y a là pour elles une subordination qui à première vue semble humiliante ; on se scandalise que Tépouse du Christ ait à être la servante des hommes; puis on réfléchit que cette servitude même est bien dans Tesprit du christianisme; on remarque que comme les églises dépendent plus du monde elles le servent mieux, et que cet abaissement finit par faire leur grandeur.

A vrai dire, la concurrence les entraîne parfois à des attitudes qui manquent de dignité. Leur propagande devient parfois de la réclame. Mais ce sont des cas cxeptionnels. Un peu d'extravagance est la rançon de beaucoup de vitalité. Sans ses casaques rouges et ses tambourins, l'Armée du salut n'aurail pas fait le bien qu'elle a fait. Peu de ministres vont d'ailleurs aussi loin que le pasteur méthodiste d'Ashtabula, qui par des annonces en grosses lettres dans les journaux fit en une semaine monter le nombre de ses auditeurs de 150 à 400; il ne tûchait pas de les faire insérer au rabais, disant que les journaux doivent être bien payés puisqu'ils font bien la besogne, et que le pasteur qui veut atteindre les gens d'affaires doit mettre ses annonces là où les gens d'affaires les verront; il avait fait imprimer en vedette : « On demande quelques saints de plus. S'adresser à l'Église méthodiste ce soir. Sujet : Un toqué et ses compagnons; et un autre jour : « Attention! Les magasins, clubs et loges, veulent-ils avoir la bonté de fermer le

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soir celle semaine pour permelire à ioul le monde d'aller à Téglise? »> Ces bizarreries n'empêchent pas les bienfaits de la concurrence entre églises. Les procédés de propagande varient selon la clientèle à laquelle ils s'adressent : c'est affaire de goût et de lact. Il n'y a rien de choquant, avec l'habitude, à ce que toute une page des journaux, chaque samedi, donne la liste des églises avec les heures des offices pour le lendemain, les noms des prédicateurs, les textes des sermons et les programmes de musique sacrée.

Les Églises se laïcisent par leur souci des intérêts humains : il n'y esl guère question du surnaturel. « La répugnance des prédicateurs à affronter les questions dn jour, écrit un ministre unitaire, semble une lâcheté; on les soupçonne de se battre contre des ennemis depuis longtemps morts ou contre ceux que leur voix n'atteint pas, on regarde leur chaire comme le lieu que Robertson appelait : le château fort du lâche. » « Les hommes, ajoute-il, voient face à face les misères, les vices, les crimes du monde; tout, autour d'eux, est réel avec intensité; ils ont à étreindre les rudes besognes de la vie : ils veulent entendre parler d'une religion qui se rapporte à leur labeur acharné, qui soit réelle, vivante, et inspiratrice comme il l'est. Un homme qui vit en pleine réalité a vu là l'enfer; il y a vu aussi quelques lueurs du ciel; il veut qu'on fortifle et qu'on confirme en lui la vérité de ces visions; quand on lui dépeint à l'église les terreurs imaginaires de l'au-delà, ou le charme d'un paradis au goût des enfants, fait de fleurs, de rnusique et d'une oisiveté assoupissante, il voit là de la sentimentalité, et il a raison. »

La tribune des églises est une chaire d'énergie. C'est sa raison d'être. Elle se justiBe en enseignant Tart de vivre. Le pasteur presbytérien le plus en vogue de New York est une sorte de professeur de volonté. C'est un homme tout ressorts, le front carré, résolu, se ridant quand les sourcils se meuvent; un nez d'aigle avec des yeux étincelants, mais surtout une bouche d'orateur, mobile, faisant grimacer le masque rasé, avec des rictus d'acteur, et je ne sais quoi dans l'expression qui impose la pensée. Beaucoup de familiarité et d'humeur, des torsions de lèvres et des accents comiques qui rappellent le mot de Goethe : « Un prédicateur est un comédien, » mais si spontanés, si indicatifs d'un tempérament exubérant, qu'ils ne choquent pas. Un jour il prend pour texte You neverpassed this way heretofore, vous n'êtes jamais passé par là : il prêche, ou plutôt il parle, sur l'inattendu; le présent, dit-il, ne répète jamais le passé, l'homme est un acteur qui joue sans avoir jamais de répétition générale; il ne peut tout prévoir, il doit improviser et pour cela tenir toutes ses facultés et tous ses organes en état de vigueur, pour qu'ils répondent aux besoins du moment; on sent chez l'orateur l'instinct de l'action, un amour du présent et de son emploi rapide, une curiosité et comme un avant-goût de l'imprévu; qu'est-ce qu'une souffrance? dit-il : un enseignement, quelque chose de neuf qui a la saveur de l'inconnu ; dans toutes ses phrases, à peine coordonnées, d'un débit capricieux, on sent la fièvre de la vie, l'appétit de la nouveauté comme d'une pâture pour l'âme. 11 est lui-même dans sa chaire comme un mécanisme en pleine marche ; il rappelle un acteur tout muscles et tout nerfs sur la scène; à un

L'éousB laIqdb SOS

momeDt, d'un de ses bras il saisit l'autre : le geste chez lui suit !a pensée, ce qui prouve que la peusée est une image. 11 conte l'hisloire d'un prédicateur, pris d'anémie, qui eut la présence d'esprit de faire trois pas vers son assistant, et de lui montrer de la main une fentilre à fermer, en lui demandant tout bas : que viens-je de dire? Et tandis qu'il fait le récit, il quitte lui-même sa chaire, va se pencher vers son propre assistant, lève la main vers les vitraux, reproduit malgré lui tous les gestes qu'il décrit.

Le pasteur épiscopalien le plus écouté est un athlète et un cavalier; il aime à raconter que dans une chevauchée à travers l'Ouest un rough-rider s'écria devant lui : « Vous, pasteur! vous êtes pourtant assez solide pour faire autre chose! » Un critique du New YoTk Sun, plus humoristique que sympathique, analyse ainsi son inlluence : >< Il y a foule dans sa grande église; elle est remarquable par le nombre des hommes, Quelque chose en lui a le pouvoir de faire lever les hommes à une heure raisonnable, de leur faire quitter les journaux du dimanche et de les tenir assis deux heures dans un banc- Les hommes forment 30 pour 100 de sa congrégation; ce sont des bommes à l'air sain, de forts lutteurs, un type viril semble-t-il.... Le service épiscopalien est élastique : iB son église il s'expédie virilement : tout y a une Micité, presque une brusquerie militaires..,. Il ■Bomment parler aux hommes; son discours est Rovisation de l'homme du monde qui discute le weligieux de la vie du même ton qu'un journal ■e pourrait le l'aire. Ce qu'il dit est concret; sa bde dire, athlétique. C'est ce qu'aiment les gens de EYork, • Un jour il prend pour texte : « Cherchez

d^abord le royaume de Dieu, et le reste vous viendra par surcroît. » Son thème est la lin de la phrase : « le reste vous viendra par surcroît. » 11 rappelle le reproche qu'Huxley et George Eliot firent au christianisme, de cultiver Tégoïsme. C'est, dit-il, qu'Huxley et George Eliot n'ont pas compris Jésus : dans le sixième chapitre de saint Mathieu, le Maître est franc; il promet une récompense de Dieu pour les prières secrètes et les aumônes cachées; il offre un trésor incorruptible en échange d'une richesse sordide. Il n'y a pas, dit l'orateur, à biaiser avec ces paroles; elles sont vraies à la lettre; Jésus était l'homme le plus raisonnable qui vécut jamais; il n'était pas venu pour dépouiller les hommes de leur nature humaine, mais pour la diriger dans la voie droite; il savait qu'à moins d'être insensés nous faisons les choses pour le profit que nous en tirons; nous ne prions pas pour la prière elle-même mais pour ses effets sur nous. « Pourquoi, dit-il, donné-je mon temps, ma santé et ma carrière pour ma profession? ce n'est pas pour le plaisir de les donner, c'est parce que j'attends en retour la collaboration de cette paroisse pour le bien-être et la pureté de ce quartier. Nous travaillons tous pour quelque chose en retour, parce que c'est là notre nature, et Jésus n'a pas voulu la changer, il n'a voulu que la diriger sagement. Huxley et George Eliot n'ont pas compris le sens pratique cL raisonnable de Jésus. »

L'Église étant une école de vie pratique, les laïques ont autant de compétence et d'autorité que les ministres pour y donner des conseils ou des leçons. Au xviii'' siècle, les pasteurs de diverses sectes se prêtaient entre eux leur chaire : aujourd'hui ils la pré-

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tenl. il (les hommes du monde. Il se fait dans les (igliscs des cours publics et des séi'ies de conférences, où ce sont des sociologues, des professeurs, des politiciens qui parlent; orateurs et auditeurs sont de toutes sectes: la chaire devient une tribune." Quoique les conférences se fassent dans une église, dit un programme, elles ne seront ni théologiques, ni confessionnelles, non plus que politiques. Les hommes de toutes croyances sont invités. ■> Ces soirs-là l'église est comme déconsacrée; il y a de la musique à chaque séance; parfois un solo do piston accompagne l'orgue, et on applaudit jusqu'à ce que le musicien le bisse. Mais il arrive que môme dans des ïTvices religieux, aux heures régulières des offices. klaïque remplace le ministre dans la chaire. Un ir, un statisticien fit dans une église méLhodiate, ! deux chants d"hymnes, une causerie sociolonie; le lendemain, dans une fête de libres penseurs, i parla de sa » prédication » de la veille : il sourit ^jnot; visiblement il n'était pas homme d'église, p il avait pensé que de bonnes choses sont bonnes Bre partout, et on avait pensé, en l'invilanl, ^es sont bonnes à entendre.

l'La chaire, écrit un journal religieux, peut Cire llpée avec avantage par des laïques. De plus en I on a besoin de spécialistes. Le problème d'un ' bon gouvernement municipal est le domaine de celui qui a donné au sujet des années d'éludés et de recherches. Si une maladie contagieuse menace la communauté, qui peut mieux qu'un médecin spécialiste rendre à la congrégation un service public? Si les "écoles manquent de livres ou d'instruments, qui peut mieux en présenter les besoins à la congrégation que

le fonctionnaire qui a des chiffres en mains? » « C'est une chose du passé que celte déraisonnable conception de la chaire comme d'un lieu sacré, pour Tcxposition exclusive de TÉcriture. On peut saluer avec joie le jour où la chaire servira d'avenue directe vers les masses, où les laïques d'éducation et d'expérience s'y prononceront sur les questions laïques. Telle est la tendance actuelle; le changement se fait lentement; mieux vaut peut-être qu'il soit lent; il faut éviter les révolutions; tout indique qu'on est dans la bonne voie. » C'est l'Église évoluant vers l'Université populaire. C'est l'Église au service de l'intelligence humaine, ce n'est plus l'homme au se^ vice de Dieu. Le but est le progrès dans les arts et les sciences delà terre. Ce christianisme est un positivisme.

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