‹ La religion dans la société aux États-UnisChapitre 40 sur 67 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Les sociétés de culture morale.

« Si en donnant à l'homme une croyance juste on n'a pas pu l'incliner à une vie juste, peut-être un renversement de la méthode aurait-il plus «le succès. »

SlIELDON.

La « Société de Culture morale », Society for Ethical Culture est le type de l'Église sans dogme et le terme de révolution du christianisme américain. Elle fut fondée à New York, le 15 mai 1876, par M. Félix Adler. Les conférences-offices du dimanche eurent lieu d'abord dans une petite salle, et pour les prononcer M. Adler, chargé de cours à l'Université Cornell, faisait chaque samedi le voyage de New York. La Société peu à peu s'accrut jusqu'à tenir aujourd'hui ses séances dans la salle la plus vaste de New York, elle compte huit cents familles et a un budget de cinquante mille dollars. Des sociétés semblables furent fondées en 1883 à Chicago, en 1885 à Philadelphie, en 1886 à Saint-Louis, sous la direction < MM. Salter, Burns Neston et Sheldon.

Ce fui d'Amérique que le mouvement gagna l'Europe. La Sociél(5 de Londres no date que de 1891, et fut l'œuvre d'un Américain, M. SLanton Coït. Celles d'Allemagne eurent leur origine dans une conférence que M. Adler vint faire à lîerlin, et l'organe de toutes les sociétés, Vlntemation'il Journal of Elhics, dans la rédaction duquel M. Fouillée représente la France, fut créé à l'instigalion de M. Adler. Il y a en Allemagne seize groupes de la Société, comprenant près de â 000 membres. En 1893, une sociiîté a été fondée à Vienne et une en Suisse.

La Société de culture éthique repose sur vit fait.

Ce fait, c'est que toutes les croyances des hommes les divisent, sauf une, qui les met tous d'accord : la foi au bien. C'est la seule qui n'enlraîne ni divergence entre lous ni doutes au-dedans de chacun. Elle est à elle seule tout le Credo de la Société.

C'est un credo qui peuL soit se passer, soit s'accommoder de tous les autres. La Société accueille les gens sans religion et les gens de toute religion. Elle n'impose ni n'exclut aucun dogme. Elle n'affirme que l'idée du bien : elle procède de 1' « Apostrophe au devoir « de KanL et de la « Souveraineté de la morale • d' Emerson.

Mais si elle n'affirme que ce dont tout le monde convient, qu'a-L elle qui lui soit propre? oii en eslle lien?

C'est qu'elle n'affirme le bien qu'en le faisant: l'idée du bien est latente chez tous; mais la Soci6tii| de virtuelle, la fait actuelle ; de passive, active.

L'arrière-penséc qui y préaide, c'est un sens presque humoristique de la dislance qu'il y a entre profetttt el pratiquer.

roci6tii| J

)rcsque I

rofetttt I

'JiS SOCIÉTÉS DE CULTURE J

Quand M. Arfter inspira la Société de Berlin, un professeur objecta qur pour faire une communauté il îsniaaa philosopha: commune; M. Ad 1er pense qu'une volonté commune suffit : celle de pratiquer, à quelquesuns, ce que tout le monde professe.

Tandis que les idées qui divisent sont présentes parce qu'on se bal pour elles, l'idée du bien s'oublie faute de soulever des querelles : on ne lient qu'à ce pour quoi on lutte : la Société découvre des champs de bataille et combine des campagnes pour le service de l'idée du bien. C'est par là que, de latente, elle la îait présente, et qu'elle déplace du premier plan dans l'esprit toutes les pensées qui divisent, au profit de la seule qui unisse.

h'aclioH est donc la raison d'être de la société!

Mais toul est évolutiou : l'action n'a d'elTet que si elle s'appuie sur le stage présent et prépare le stage prochain de l'évolution. Elle fait servir les faits d'aï jourd'hui à liûter les faits de demain : il fautqu'elle découvre les uns et calcule les autres : elle est une science. Une science qui se refait sans cesse, à mesure que le monde change. Aussi ne s 'apprend- elle pas dans les livres, qui datent toujours de la veille : elle s'en inspire mais elle les dépasse; elle est la synthèse improvisée de l'expérience de chaque jour. On ne l'acquiert qu'à manier la vie ; et si elle éclaire l'action de demain, c'est qu'elle n'est autre, elle-même, que l'action d'aujourd'hui. Elle se forme dans les écoles, dans les clubs, dans les usines, à la Bourse; elle est faite de nos succès et de nos revers, auprès des enfants, des ouvriers, des commerçants; il faut ôtre en tête du progrès en pédagogie, en politique, en sociologie, en hygiène, en jurisprudence, et y con-

courir, pour en percevoir le sens : la garantie de la société, c'est V actualité .

Les métaphysiciens objectent qu'il faut une philosophie pour inspirer l'action. La société pense que ce qui inspire l'action, c'est l'action. Dans la nature, qui ne procède pas par sauts, le semblable engendre son semblable, des actes préparent des actes, c'est en agissant que viennent et Tart et le goût d'agir. Attendre que la vertu naisse de la spéculation, c'est compter sur une sorte de miracle, comme si l'on espérait qu'une espèce en engendre une autre. Les gens du moyen i\ge ont cru dans le dogme comme en un catholicon, au contact duquel la vertu naîtrait par génération spontanée ; les modernes confondent aussi deux ordres quand de la science ou de l'art ils attendent la vertu. Ce qui est d'ordre spéculatif n'entraîne pas ce qui est d'ordre pratique : la vertu ne naît que d'elle-même. On récolte ce qu'on a semé: créez de la conduite morale, et il s'ensuivra de la conduite morale. C'est V action qui est maîtresse d'action.

L'action étant maîtresse d'action, la vertu ne s'enseigne que par Y apprentissage et par Yexemple. Les actes que nous faisons et les actes que nous voyom préparent en nous notre conduite à venir. De là les deux raisons d'être de la société : elle crée un milieu où l'on ait l'occasion, dès t' enfance ^ et d'essayer le bien et de voirie bien.

A quoi bon une société, dira-t-on, pour faire du bien et en voir? C'est que la vie d'affaires poursuit

LES SOCIih'és DE CULTOaS MORALE

rhomme jusque chez lui, elle s'insinue dans loua ses moments, elle lui bouche tout ce qui n'est pas ellemême; il n'a de temps que pour l'égoïsme. C'est la faute du système commercial, et aux institutions qui étouffent l'homme II faut opposer des iiislUutions qui lui donnent de l'air : il n'y a que des institutions qui en puissent balancer d'autres. L'homme isolé ne peut plus se ménager d'heures calmes et d'heures bonnes : il faut lui en créer par force, et la force n'est qu'aux groupes.

La Société doit accoutumer et solliciter au bien; par ses œuvres elle offre et l'occasion et le modèle des efforts bons; son chef est un guide et un exemple; ses membres, des Initiateurs et des témoins. Elle crée une contagion de vertu.

I Quoiqu'elle enseigne l'action par l'action , elle admet la philosophie, mais au service de l'action. L'un cite Kant, l'autre Spencer, l'autre Thomas a- Kompis, et tous agissent de môme; la métaphysique est l'hypothèse dont chacun s'aide pour découvrir la loi de l'action : elle est au gré de chaque imagination, et son effet sur l'énergie la juge. Les doctrines ne disposent plus de la conduite : c'est le souci de la conduite qui décide des doctrines. Ainsi l'ordre scolastique est renversé. Il n'y a de vérité métaphysique que par rapport à la vérité morale.

L'idée morale, avec loules 1rs philosophies pour servantes, groupe les xavinls et les humbles : ceux-ci la [ reçoivent toute simple, ceux-là l'ornent d'une méta- ' physique de leur choix, mais pour tous elle reste la Lmfime; elle n'a pas k se fausser comme un dogme ■Bdur s'accommoder aux esprits de divers degrés. La ^^Bjïété a eu pour noyau des gcnn de peu de culture.

Page 1