L'UNION DANS L'ÉGLISE DE LETDE
A l'homine d'action la polémique semble une perte (le force et de Lemps : il esl plus sûr du profit quand îl a organisé un peu de bien que quand il a détruit un peu d'erreur; sa morale est posiliae. « Noire foi, écrit Robinsou, n'esl pas uëgnlive. Elle a'cst pas do condamner les autres : elle est de nous édiQer nousmêmes. Nous ne demandons à aucun de nous qu'il se prononce contre l'Église d'Angleterre, bien que le monde le réclame de nous à grands cris » : pendant un demi-siècle les Puritains d'Europe se plaindront que ceux d'Amérique dogmatisent trop peu. Robinson a une phrase de génie pour faire le silence sur l'Eglise adverse : a Notre foi, dit-il, repose sur les propliélics el les apôlres, qui ne fonl pas mention de l'Église d'Angleterre. » Plus soucieux de faits que de mots, il Juge par les actes, comme feront tes Américains. « On connaît l'arbre à ses fruits, " dit-il avec Luc. Il S'il y a parmi eux, dit-il des Anglicans, des hommes de Dieu, il n'est pas difficile, pour qui vit d'une vie spirituelle, de les distinguer s'il les fréquente. La fol, si elle n'est morte, se voit dans les œuvres. »
Pendant douze ans, Robinson avait formé le caractère de ses compagnons; quand les premiers s'embarquèrent, en 1620, il voulut une dernière fois faire passer en eux le meilleur de lui-même; c'était le moment décisif où ils devaient transporter sur la terre nouvelle, pourl'y perpétuer, l'esprit de tolérance el d'unité. Le jour du dépari, après les offices, les fidèles qui devaient resler fêtèrent ceux qui devaient partir, dans la maison du pasteur. « Après avoir pleuré, dit l'un des témoins, nous reprîmes du cœur en chantant des hymnes, et c'était une mélodie de joie dans nos cœurs aussi bien que dans notre voix, ^
car ])caucoiip étaient tiTs connaisseurs en musique, et co fut vraiinont la plus douce mélodie que j'aie jamais entendue. Puis on nous reconduisit à Deliïs llaven, où nous devions nous embarquer, on nous y fit encore fôle, et après la prière, dite par notre pasteur, parmi des flots de larmes, on nous mena jusqu'au bateau; nous ne pouvions parler les uns aux autres,à cause du chagrin du dépari. Mais sitôt à bord, nous tirAmes une bordée de mousqueterie, avec trois coups de canon, et tendant les mains les uns vers les autres, élevant nos cœurs vers Dieu pour le salut les uns des autres, nous partîmes. »
Ce fut pendant ces journées d'adieux, 21 et 22 juin 1()20, (jue Robinson adressa ses suprêmes conseils de tolérance. « Nous allons bientôt nous séparer, leur dit-il, et le Seigneur seul sait si je vivrai assez pour jamais revoir vos visages. Je serais heureux que quelque pieux minisire passât la mer avec vous; car entre les ministres qui ne sont pas de votre communion et vous, il n'y aura plus de divergence, quand il s'agira de pratiquer les ordonnances hors du royaume. » « Il nous exhorta, ajoute Winslow, à tâcher de nous rapprocher à tout prix du parti pieux dans le royaume d'Angleterre, et de nous exercera l'union plutôt qu'à la division. »
Ce discours, qui reste le testament de Robinson, était comme une prophétie de ce que devait devenir la rehgion d'Amérique, tolérante, et, par là, souplfi capable de s'élargir insensiblement, indéfiniment. Quand il oppose la flexibilité de son Église à la raideur des autres, il la caractérise déjà par ce qui la caractérisera dans l'histoire; et c'est lui qui lui fixe sa loi : la loi d'évolution. « 11 nous adjura devant
CrmOH DANS L'KGUSB DE LETOE Dieu el devant Jcs anges, dit Winslow, de ne ic suivre qu'aulanL qu'il suivrait Chrisl, et si Dieu so servait de quelque autre toBlrumenl que lui pour révéler quelque vérilé, d'être prêts à la recevoir comme nous avions reçu sa parole; car il ne doutait pas que Dieu eût plus de vérilé et de lumière à faire éclater sur le monde. Il en profila pour déplorer l'état des Églises réformées, qui ne voulaient pas aller plus loin que les auteurs de leur réforme; on ne pouvait mener les Luthériens au delà de ce que Luther avait vu : tout ce que Dieu a ensuite révélé de sa volonté à Calvin, ils mourraient plutôt que do l'adopter. Les Calvinistes, aussi, en restent là oîi il les a laissés.... Mais Dieu ne leur a pas révélé toute sa volonté, et s'ils vivaient encore, ils seraient aussi prfita el aussi prompts à recevoir de nouvelles clartés qu'ils l'ont été à recevoir les leurs,... Il n'est pas possible que le monde chrétien, si soudainement, sorte de tant d'ohscurité païenne, et que la perfeclion de la connaissance se déj^^age d'un seul coup. » De tels conseils, donnés en 1(520, étaient d'un grand esprit, el d'un grand creur; et ces artisans et paysans, devant qui leur pasteur osait de telles paroles, étaient vraiment devenus ses enfants spirituels : ils avaient longtemps pensé par lui, ils devaient continuer de sentir comme lui. Le discours d'adieu de Itobinson est comme la charte constitutive de la religion américaine.
Ses campagnons, leurs descendants, et ceux qui les rejoignirent se crurent toujours un peuple élu, En fait, leur Église fulla seule, parmi les Églises angla de Hollande, qui se perpétua : celles d'Amsterdaf passé, se déchii
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s'émiettèrent. Il y avait dans le puritanisme autant de germes de destruction que d*organisation. Ce ne fui donc pas tout à fait Tesprit puritain qui fonda les colonies d'Amérique : ce fut quelque chose de plus particulier. Les colons de Leyde n'étaient pas seulement élus entre tous les hommes, ils furent élus entre tous les Puritains. Ce fut d'abord une sélection nalu relie; plus tard, ce fut une sélection dont les premiers élus se chargèrent eux-mêmes. Ce qui les distinguait de tous les autres, ce n'était pas la foi religieuse, aussi destructive que créatrice : c'était l'esprit de cohésion, et d'indivisibilité, comme si les individus de cette grande famille avaient déjà eu la devise que devaient avoir plus tard les États de l'Union : E /?/«• ribus unum.