‹ La religion dans la société aux États-UnisChapitre 48 sur 67 · CHAPITRE XXIII L'Ëgiise Institutionnelle · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII L'Ëgiise Institutionnelle

- Le directeur itiine fabrique n'a pus besoin de plus de talenl pour l'aclloii que le chef d'une église moderae. ■ (New York Ëweniny fotl.)

La paroisse mulualisle, dont Saint-Barthélémy est le type, moitié église et moitié club, s'appelle aux Étals-Unis •< Église institutionnelle ». Le mol date d'une douzaine d'année; le Président Tuker, dans une allocution au Berkeley Temple de Boston, en avait qualifié les méthodes d'institutionnelles; un journal du matin appela le Berlieley Temple une « Éghse institutionnelle »; le nom a subsisté : « personne ne l'aime et tout le monde s'en sert, »

L'Éghse institutionnelle a créé un nouveau type de pasteur : le pasteur homme d'affaires. « Le directeur d'une usine, dit VEve7iinii Posl, n'a pas besoin de plus de talent pour l'action que le chef d'une Église moderne, avec la multiplicité de ses œuvres. « Tant ; d'activité pratique doit un peu nuire aux facultés contemplatives, il 11 y a peu de place pour la théologie chez un homme qui préside six comités dans une

après-midi et a trois écoles du soir à visiter. L'Église institutionnelle ne formera pas de Thomas d'Aquin. » Le journal qui note ainsi le danger de Faction en voit le remède dans ce qui est la loi de tous les pro grès modernes, dans la spécialisation, dans la division du clergé en prédicateurs et gens d'affaires. L'Église laïque réalisera-t-elle cette distinction d'un clergé spéculatif et d'un clergé administrateur qu'Ignace de Loyola avait établie dans la compagnie de Jésus et qui ne put s'y maintenir?

La naissance d'une nouvelle institution baptiste, à New York, montre les caractéristiques d'une Église institutionnelle, sa formation presque spontanée en réponse à des besoins locaux, la nécessité de spécialistes gens d'affaires pour l'organiser, l'intérêt qu'elle inspire aux gens assez riches pour la soutenir : il y a deux ans, un pasteur baptiste fonda un asile de jour et une école maternelle dans un quartier nommé « la cuisine du diable ». C'était une petite maison quil intitula « l'Ermitage ». Elle fut vite insuffisante. Le pasteur intéressa à son œuvre le jeune Rockefeller, le fils du plus riche millionnaire américain, qui est son paroissien et dirige chaque dimanche une classe de catéchisme. Le jeune homme promit les fonds; on fît venir du Kentucky un spécialiste qui y avait dirigé une sorte de colonie populaire ; on le fit vivre un an dans le quartier où on voulait bâtir, et quand il en eut étudié tous les besoins, il fit son rapport au conseil d'administration de l'Église, et donna son avis sur les plans. La « colonie » aura des baifls publics, une école professionnelle, des cours de cuisine, des bibliothèques, un amphithéâtre, un gymnas«l^j complet, huit chambres pour les « résidents », ^"^iu^

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sont des gens de bonDe volonlé, se chargeant de marcher la maison. Lecoùl eosera de 500 000

Les œuvres des Églises sonl-eJIes une ou onl-elles pour but des conversions? Sont-elles un acte de philanthropie ou un moyen de propagande? Les Églises d'Europe ont le dogme tant à cœur que tout ce qu'elles font d'humain semble à leurs adversaires un chemin secret qui mène au dogme ; mais il ne vient guère k l'esprit d'un Américain de soupçonner dans une bonne œuvre une arrière-pensée dogmatique. H est vrai que les œuvres des Éghses sont leur condition d'existence : bientôt elles ne reliendrant leurs paroissiens que par l'altrail de services réciproques; elles ne se perpétueront qu'en se justifiant par un rôle social; c'est pour elles une question de vie ou de mort. Il leur faut être actives ou ne pas être. Mais il ne s'ensuit pas qu'elles ne le soient que par expédient; il se peut qu'un homme qui vit d'un art l'exerce pourtant par amour de l'art, et que cet art qui est la condition de sa vie devienne sa vie même, toute sa -vie : les œuvres sociales, qui sont la condition d'existence des Églises, deviennent leur existence même. Pour les jeunes ministres de la nouvelle école, ce sont les œuvres qui fout le charme de leur mélier. Le clergé américain n"a jamais beau- , Coup prêché le dogme, il ne le prêche plus du tout, K«t il s'en soucie si peu qu'on ne peut soupçonner ses ■■witreprises d'être une voie déguisée qui mène au Kdogme; toute sa tâche a toujours été d'enseigner la B^erlu; mais, avec son bon sens et son sens pratique, KU sait qu'aucune prédication morale ne vaut une yilmosphère saine, et dans la vie d'un pasteur un

de faire ^M I francs. ^|

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d'offrir plus d'intérêt qu'un sermon. Il y a des pasteurs qui n'ont choisi leur métier que par goût des œuvres. Un étudiant de Jersey-City, sorte de faubourg de New York, après avoir Iravadlé pour une « Ligue de quartier », ne se fit ordonner que parce qu'il crut qu'il pourrait faire plus comme ministre; 11 est attaché à l'Église la plus à la mode de Jcrsey- City, qui a pour annexe un « Institut populaire «, et il vient d'y introduire des legons de boxe, données par un avocat, de la ville. L'œuvre religieuse et l'œuvre mutualiste des églises sont menées parallèlement, mais elles restent indépendantes; elles s'entr aident mais ne se mêlent pas. u Dans nos clubs et nos classes, écrit le recteur de Saint- Barthélémy, les considérations de culte et de credo sont laissées de cAté entièrement. >• Dans la pensée du clergé son œuvre humanitaire n'est pas subordonnée à son œuvre ecclésiastique; quand l'équipe de foot-ball est représentée au service du soir, il s'en félicite, mais quand la quête du soir fournit de l'argent pour le fool-ball, il ne s'en félicite pas moins.

11 y a, à New York, une preuve du désintéressement des Eglises dans leurs œuvres : c'est leur situation même. La ville de New York, entre son fleuve et son bras de mer, est un boyau, tout en longueur; le bas de la ville est un quartier d'affaires et d'ouvriers : une « Cité » de Londres flanquée d'un White Chapel ; près du quartier des bureaux, déserl le soir, le quartier des garnis, où on couche six par chambre ou cinquante par dortoir. Tout ce qu'il y a de gens à l'aise va se loger dans le haut de la ville; du bas au haut, n long voyage. Il n'y a pas plus de vingt ou k trente ans, Ne'w York occupait le cinquième de son

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espace actuel; le bas de la ville était loulc la ville : là où il n'y a plus que des bureaux il y avait des maisons de familles riches, et là étaient les Ëglisea à la mode. A mesure que la ville s'allon^a, le quartier élégant émigra vers le nord, comme à Paris il a sans cesse émigré vers l'ouest. Les Églises riches furent isolées parmi Jes bureaux et les logements ouvriers; leurs congrégations de gens du monde durent descendre chaque dimanche pour l'office vers les quartiers pauvres. La solution naturelle était de vendre les anciennes Églises et de les reconstruire plus au nord. En dix ans vingt- trois Ëglises émigrèrent ou disparurent. Beaucoup plus auraient suivi, si ne s'était alors répandue la conception de l'Église institutionnelle, dont la nature est d'être bienfaisante et missionnaire, d'exercer son ministère parmi les pauvres. Quelques-unes des plus grandes Eglises restèrent où elles étaient; elles bâtirent des clubs populaires; elles se changèrent en centres d'éducation pour le voisinage; elles se créèrent une clientèle de gens du peuple et gardèrent leur congrégation de gens du monde; les riches continuèrent d'y descendre malgré la distance, et en vrais Américains qui aiment les clfcts visibles et les résultats sociaux, ils s'éprirent d'autant plus de leur paroisse qu'ils en touchaient du doigt les bienfaits dans un milieu autre que le leur. Grace- Church, en plein quartier des affaires, à un coin do rue sur Broadway, où le sol est d'une valeur immensi eut le choix entre deux politiques: se faire un capiti à jamais suffisant pour l'entretenir, en vendant 90 terrain, et en suivant ses paroissiens vers le nord, o retenir à elle et stimuler à la générosité sa congrégation en la passionnant j)Our son œuvre de bîenfai-

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sancc dans le voisinage : Grâce Church prit le second parti. Les sept Eglises épiscopaliennes de New York, qui comprennent une grande partie des vieilles familles, sont aussi celles qui font le plus pour les classes pauvres. L'une d'elles, Trinity Church, comprend vingt-deux chapelles, réparties dans divers quartiers. Sur sept mille paroissiens de Saint-Georges, cinq mille vivent dans des logements ouvriers, tandis que parmi les auti*es sont quelques-unes des personnes les plus considérables de la ville. Les quêtes des sept paroisses produisent par an environ cinq millions de francs.

Les membres des œuvres les aiment pour ellesmêmes; c'est la seule forme de religion que beaucoup aiment ; les Américains ont une tendance à ne pas comprendre d'autre culte que l'action ; les œuvres ne sont pas pour eux une aide à la religion, elles sont la religion même. Le rapport de Saint-Barthélémy noie, sans en voir peut-être toute la portée, un fait curieux: c'est que beaucoup de paroissiens, au lieu d'assister au service, assistent à la classe de catéchisme : « beaucoup en font le seul lieu où elles prennent part au culte ; > c'est que dans ces classes il y a un effort pour enseigner, une influence exercée, une action tentée : l'Américain aime à être où quelque chose se fait. Dans une classe le lien est plus direct entre tous que dans un service : la classe est plus sociale, hs. substitution d'une classe à un office est un pas vers la laïcisation, mais le clergé se prête si volontiers aux goûts des fidèles que loin de voir avec jalousie cette préférence de l'école à l'Église, il Ta encouragée en complétant le catéchisme d'une lecture à haute voix, d'une allocution et d'hymnes; il a greffé sur la classe comme un service en miniature, juste assez de service pour consacrer l'enseignement;

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il a créé un type nouveau de réunion, aux trois quarts leçon et au quart office, pour répondre aux besoins de ceux dont la façon de prier est de s'instruire : c'est bien un phénomène d'évolution, c'est le besoin créant l'organe. La religion américaine a une merveilleuse faculté d'accommodation; elle est organisée pour la lutte pour la vie.

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