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CHAPITRE XXIV Le christianisme des Jults

Les sociétés de culture morale semblenl le couronnemenl et le point d'aboutissement du libéralisme américain. Peul-éire sont-elles le type vers lequel évoluent les églises des Étals-Unis. Elles sont le symbole de l'esprit américain dans ce qu'il a de moderne et de dégagé du passé. Or leur fondateur est fils de rabbin et elles n'eurent d'abord pour membres que des Hébreux. De sorte que parmi les insli- Uons religieuses d'Amérique la plus américaine est d'origine juive.

C'est qu'entre Américains et Juifs il y a comme une harmonie préétablie. Le christianisme et le juda'i'sme, aux États-Unis, semblenl faits pour se comprendre et destinés h se conrondre. L'histoire de

Tun est parallèle à Thisloire de Tautre : leurs débuts dans le Nouveau-Monde furent les mêmes; ils y reçurent tous deux la même déformation, cause de leur originalité : ils devinrent « congrégationnalistes », c'est-à-dire qu'il se décentralisèrent. Les hasards de la dispersion et de la colonisation firent chaque communauté autonome, et souveraine en matière de dogme ou de culte. 11 n'y eut plus que des églises au lieu d'une Église, des synagogues au lieu d'une symgogue. Là fut l'accident qui détermina leur évolution nouvelle.

Le judaïsme, comme le christianisme, d'Amérique est l'épanouissement à l'air libre d'une tendance que l'air d'Allemagne avait étouffée. Le mouvement libéral, préparé par Moses Mendelsohn dès 1780, s'était borné en Allemagne aux recherches de philologie et n'y avait tenté que peu de réformes dans le culte, quand la crise anti-sémite de 1880 eut pour contre-coup de ramener tous les Juifs de TEmpireà l'orthodoxie. Mais les émigrés du milieu du siècle avaient transporté aux États-Unis le ferment philologique, et ce fut dans les synagogues américaines que fructifièrent les germes du libéralisme allemand, de môme que l'esprit de la Réforme n'a peut-être eu tous ses effets qu'aux États-Unis. L'émigration aux États-Unis est le quatre-vingt-neuf des Allemands.

L'évolution du judaïsme américain commença vers 1850. En 1843, on fonda les premières synagogues réformées, le temple Emmanuel à New York et le temple Ilar-Sinaï à Baltimore. Les innovations furenl l'effet de l'autonomie locale : chaque rabbin coupaii le service et les prières à sa guise. Les réunions d* rabbins qui se tinrent en 1856, 1669, 1871 et 1885,

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dans diverses villes, ne purent fixer les bases d'aucun accord et d'aucune discipline.

Le pr(!curseur le plus en vue du mouvement réformateur fut Isaac M. Wise, qu'on appela « le pape juif d'Amérique ». Vers 1840 son libéralisme le fit traîner à bas de sa chaire et jeter hors du temple par sa congrégation, à Albany, capitale de l'Etal de New York. En 1834, on lui offrit une chaire à Cincinnati. Là commença sa propagande. Seul à savoir l'anglais parmi les rabbins de l'ouest, il se mit à voyager de rOhio au Pacifique et des grands lacs au golfe du Mexique, prêchant, discourant, bénissant, inaugurant. Il fonda trois œuvres qui devinrent le centre de la réforme juive : la conférence des rabbins, l'Union des congrégations israélites, le séminaire hébreu de Cincinnati.

La déclaration de Pittsburgb, acceptée en 1883 par la réunion des rabbins réformés, n'est qu'une profession de libéralisme, qui, loin de limiter l'autonomie locale, ne peut que la stimuler. Elle proclame que le judaïsme contient la plus haute forme de l'idée de Dieu, que la Bible est un puissant instrument d'instruction religieuse et morale; qu'elle révèle pourtant les idées surannées d'un âge primitif, que ses loi.s d'ordre moral sont les seules qui aient force de loi ; que les cérémonies contraires aux tendances et aux coutumes de la civilisation moderne doivent être rejelées; que les décrets rabbiniques sur 1 régime et le costume ne s'acordent pas avec l'éli d'esprit actuel; que les .luifs ne sont plus une natîo et ne doivent plus compter sur un retour en Palet lïne; que le judaïsme est une religion progressiste qui s'efforce de se mettre en harmonie avec les exi-

gences de la raison; qu'il faul rejeler la croyance à la résurrection des corps, à l'enfer cl au paradis; el que c'est le devoir des Juifs de prendre pari à l'efforl des Icmps modernes pour résoudre selon la justice el le droit les problèmes que soulèvent les transformations sociales. Substitution de l'esprit à la lettre dans l'interprétation biblique, suppression des dogmes du paradis et de l'enfer, souci des questions sociales : ce sont là -les caractéristiques du proies tan lis me libéral aussi bien que du judaïsme libéral.

Les juifs en 1900 se divisent en trois grands groupes : les Orthodoxes, qui ne comprennent guère aux États-Unis que les derniers venus des immigrants; les conservateurs, dont la théologie est traditionnelle mais dont les mœurs sont modernisées; enfin les Réformés. 11 semble que dans l'Europe occidentale ce soient les conservateurs qui dominent; en Amérique, ce sont les Réformés; tout ce qu'il y a de Juifs éclairés et influents aux Étals-Unis appartient au groupe réformé : les familles d'émigrants se pénètrent de l'esprit de la réforme dès la seconde génémlion, à moins qu'elles n'aillent tout droit à la libre

Les Réformés sont les vrais représentants du judaïsme aux États-Unis. Us le représentent atm prestige. Venus de Pologne et d'Allemagne, où ta persécution cl l'anti-sémilisme paralysaient leur progrès et faussaient leur développement, ils pensenl i que l'Amérique étant le premier pays oii ils soient libres, c'est le seul ob leur foi ail repris sa forme ' normale : ils regardent leur religion réformée comme 1 un retour à l'esprit des prophètes; elle leur semble le ^ fruit naturel, sur un sol neuf et dans un air libre, dfr

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la tradiLion de leur race. Ils se présentent, aux chrétiens d'Amérique nourris de la Bible, comme les dépositaires séculaires de la pensée biblique. , La pensée biblique, telle qu'ils la définissent, c'est un peu la pensée américaine. Sont-cc les Américains dont l'esprit depuis 1620 s'est modelé sur la Bible? Sont-ce les Juifs dont l'interprétation de la Bible s'est accommodée depuis 18oU au milieu américain? Y a-til eu, entre les colons de la Terre promise et les colons duNouveau-Monde,une analogie préexistante? Quelle qu'en soit la cause, il y a, entre les Américains et les Juifs d'Amérique, une communauté de traditions et de tendances.

Les caractères communs de la religion américaine et de la religion juive d'Amérique peuvent se ramener à deux : le posilivistne el le civisme. Selon les Israélites réformés, l'esprit hébreu ne fut jamais métaphysique, u Les lois de Moïse, dit M. Grossman, tendaient à l'intégrité nationale plus qu'au dogmatisme clérical... U n'y eutjamais de divisions dans le judaïsme sur ce qu'on nomme, dans la terminologie Ihéologique, articles de foi. Un catéchisme hébreu serait chose impossible. Les synodes juifs n'ont jamais rien établi que ce dont tous les laïques étaient d'accord. Les discussions contemporaines entre orthodoxes et réformés portent sur la pratique bien plus que sur le dogme. » Le moindre souci du dogme entraîne le moindre souci de l'autre monde, à moins que ce ne soit l'indifférence à l'au-delà qui permette la négligence du dogme : dans un cas comme dans l'autre, lo complément de l'esprit positif est l'esprit social, qui a plus souci du salut collectif sur la terre que du salut 1 , incUviduel au ciel. 11 caractérise l'Américain : il carae*

térise aussi le Juif, selon les Juifs réformés. La Décla- .ralion de 1885, rédigée par une réunion de rabbins à Pilisburgh, rejette les dogmes du paradis et de Tenfer, que la plupart des pasteurs chrétiens en Amérique nient aussi ou passent sous silence. Mais elle insiste, comme les églises chrétiennes, sur le devoir de faire descendre le ciel sur la terre : « C'est, dit-elle, le devoir des Juifs de prendre part à Teffort des temps modernes pour résoudre selon la justice et le droit les problèmes que soulèvent les transformations sociales. » Tel est, selon les Juifs libéraux comme selon les chrétiens libéraux, Tesprit même de la Bible, dont les uns comme les. autres prétendent relever. C'est aussi l'avis de bien des Israélites français, imbus de ce positivisme d'Auguste Comte, qui est ce qu'il y a de plus proche du christianisme américain : « Les prophètes d'Israël, écrit Darmesteter, n'ont point dit à Thomme : le monde ne vaut. Ils lui ont dit : Le monde est bon, et toi aussi, sois bon... Ils ont jeté sur l'avenir, par-dessus les orages du présent, l'arc de paix d'une immense espérance: une vision radieuse d'une humanité meilleure, plus affranchie du mal et de la mort. Rêves de voyants, aujourd'hui rêves de savants. »

L'attente du Messie, pour les Réformés, n'est que l'espoir d'un monde meilleur. Le mot u Messie », qui divisait juifs et chrétiens, les rapproche : pour les^ Juifs libéraux il n'est que le symbole du progrès;! pour les chrétiens libéraux, il ne clôt pas à la venucl du Christ la série des communications d'en haulf Pour tous, Jésus est le point central, pour aucunsi n'est le point Gnal de la révélation éternelle. « Il venu, il va venir, il viendra : nuances de temps qï

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n'ont plus de sens, dît ie docteur Gottheil ; on ne parle plus de lui qu'au présent; il vient; dans tous les âges on eût pu dire de lui ; il vient. Selon la leçon d'un des talmudistes : •> les " jours du Messie dalent d'Adam ». C'en est fini de toute lutle sur sa date entre la synagogue et l'église. »

Pour le Juif comme pour l'Américain, ce positivisme optimiste prend la forme du cioUme. L'un, comme l'autre, attend de sa race le salut de la terre. Cl L'Ancien Testament, dit Reich, ne prOche pas l'autre monde : pour le Juif la foi en la restauration de l'État juif a le caractère sacr<5 de la foi des chrétiens en l'autre vie. Le salut pour l'individu n'est possible que par l'intermédiaire du salut pour tout le peuple. C'est la croyance fondamentale du judaïsme, » Le salul de chacun par le salut de tous : c'est la solidarité des vieux colons puritains; les États-Unis ont été d'abord, comme Israël, des tribus. " Le Juif, ajoute Reich, ne prétend à la bénédiction spéciale de Dieu que par la vertu de sa nalionalité juive. Celui qui croit que son médiateur est le peuplé juif est un Juif, " L'Américain croit qu'entre Uieu et lui le peuple américain est médiateur : il sent sa propre moralité inséparable des mœurs de sa race; la civilisation qui l'enveloppe lui semble quelque chose de sacré qui le relève; la société est, selon le mot de James, sa « rédemptrice ». Il croit sa nation « l'élue de Dieu ».

Dans la confiance patriotique des Américains, les Juifs ont reconnu la leur. Leur orgueil national est venu se fondre en celui de leurs nouveaux corapa- i triotes. Ils ont reporté sur leur pairie d'adoption les j espérances messianiques. Dans leur vision séculaire I

k RELIGION DANS LA SOCIÉTÉ AUX ÉTATS-UMS

d'un peuple élu, l'image du peuple d'Amérique se substitue peu k peu <i l'imapje du peuple d'Israël. Un soir, sur un paquebot d'Anvers à New York, la brise était si douce, la mer si calme, que les mousses mêmes, h l'avant, regardaient le vaisseau glisser; ua émigrant chanta un« tyrolienne; cet air des Alpes sur la mer unie, dans la nuit claire, Ht taire toutes lescauseriesflurlepont; mais c'était l'heure où « pour les bonnes mœurs » les matelots poussaient par des trappes les passagères de troisième et les mettaient sous clef dans la cale des femmes; parmi elles il y avait une jeune Juive, qui suivait le troupeau, résignée; un jeune homme parlait avec elle de religion : « Altendea-vous un Messie? lui demanda-il. — Pas tout à fait, dit-elle, mais je crois que viendra le royaume de Dieu sur la terre. — Partout en même teraps^ Non, répondil-elle, en Amérique d'abord. » Le Nonveau-Monde, pour les Juifs, est la Terre Promise.

La République des Étals-Unis est pour eux la a Jérusalem future ». Ils l'aiment de toute la leodresse mystique et séculaire qu'éveilla toujours en eux le nom de Sion. L'espoir d'un retour à la vieillt Palestine leur semble une trahison envers leur nouvelle pairie : ils sont d'ordinaire anti-sionistes, bas-< tiles à l'idée de refaire dans le Levant un État jutf. Leur précurseur, Isaac Wise, a toujours réduit li; patriotisme juif au patriotisme américain, a Lm^ Israélites, dit un de ses successeurs, sont Américain! en Amérique, Anglais en Angleterre, Français France. La Palestine, comme possession future, ni pas d'atirait pour nous : elle ne nous est chère i] comme le berceau de notre foi; ce n'est plus no pays. Notre patrie est notre lieu de naissance;

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natioD qui nous aLrîle est noire nation. > Son successear Lilïenlbal refusa d'assisicr aux oflïces de deuil pour raniversaire de la deslruclion tie Jérusalem. Dans une étude sur l'histoire des espérances messianiques, M. Schwab conclut ainsi : " La révolte d'Israël contre les Romains fut le prololj-pe de la lutte de l'Amérique pour l'indépendancp. Mais elle échoua. L'une fut impuissante à établir sur la terre le royaume du ciel, l'empire de la religion, du droit et de la justice, sous le gouvernement des représentants du peuple. L'autre a amené à sa suite le règne du Messie et l'union de la République américaine sur les bases de l'égalité et de la liberté. Sous la conduite de ce Messie impersonnel, mais qui suffit au bonheur des hommes, la nation américaine n'a pas cessé de proclamer au monde l'éternel credo de la liberlé. »

Ce qu'il y a de solidarité entre les Juifs a pour objet et pour Du leur solidarité avec le peuple américain : s'ils s'aident entre eux, c'est à s'américaniser. Les [riches descendent vers les pauvres, les anciens vont liaii-devant des nouveau-venus : leur but est de faire iéd leurs frères des citoyens. Leur charité est typique de cette mutualité américaine qui tend au progrès I.BOcial parla culture civique et qui tâche de faire en licommun le aalut moral de tous. Les Juifs, dès qu'ils iBortenl de la misère inséparable de l'émigration, sont nax États-Unis des citoyens d'élile. Dans un pays où [loutesles institutions semblent faites pour permettre Ikux laborieux de s'élever, les Juifs sonf peut-fllre les 'i^us prompts et les plus opiniâtres à tirer parti de tous les instruments d'éducation professionnelle, morale et sociale. Dans les écoles publiques, leur»

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enfants remporleut une majorilé de récompenses. Daua les clubs, dans les universités populaires, ils sont lo plus grand nombre. Dans une démocralie qui repose sur l'instruclion populaire, ils sont la partie du peuple la plus avide de s'instruire. Dès le milieu du siècle, leurs premiers rabbins étaient devenus des spécialistes dans les questions scolaires, comme s'ils pressentaient que l'école ferait la force de leur race. IsaacWise était une autorité à Cincinnati sur la question des écoles publiques. Son successeur Lilienthal fut rame de l'administration scolaire; il connaissait par leur nom des centaines d'enfants dans les écoles qu'il vîsilail, et à sa venue on l'y acclamait. Quand on lui offrit une chaire à New York, les laïques de Cincinnati lui envoyèrent une délégation pour le prier de ne pas quitter la ville. Les Juifs libéraux sont surtout Juifs par l'aide infatigable qu'ils apportent à leurs frères pauvres et ignorants. Leur mission religieuse n'est plus qu'une mission civilisatrice. Leur judaïsme est d'américaniser les émigrants juifs. Leur Eglise devient, comme tendent à le devenir les Églises cbrétiennes, une œuvre de mutualité sociale. Juifs libéraux et chrétiens libéraux ont tant marché dans le même sens qu'il se sont trouvés au même point. La rencontre les a un peu surpris, sans leur trop déplaire. M. Cobb ayant cru que leur évolution mènerait les Juifs à la plus avancée des sectes chrétiennes, l'unitarisme, le rabbin Silvermann dit qu'au contraire c'étaient les Unitaires qui glissaient vers l'Église juive. La vérité est que tous glissent sur la m6me penle.

Les Sociélés de culture morale sont le dernier terme de l'évolution qui a transformé les synagof^uea t^n

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