‹ La religion dans la société aux États-UnisChapitre 59 sur 67 · XA TC · texte numérisé non relu

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L TOLÉRANCE DANS L'INTERPRÉTATION BIBLigUE 2"5

touche de leur esprit de tolérance. Uoe atteinte à la Bible est pour elles plus grave que l'attaque d'aucun dogme; la révélation biblique est l'essence du prolestanlisme : les dogmes n'en sont que les accidents. L'Église unitaire même, après avoir fait bon marché de tous les dogmes, maintint celui de l'inspiration de la Bible, et après avoir permis à Chanoing de douter de la divinité du Christ exclut Emerson pour douter de la communion : c'est qu'il avait mis en question le verset de l'Évangile qui l'institue : il s'en était pris à quelque chose de plus que la doctrine : au texte.

Pour l'imagination positive des Américains, la Bible est quelque chose de plus tangible et de plus consistant que la doctrine. Il y a dans ses versets lapidaires, qui ont deux fois pris corps, par l'ûge et par l'imprimerie, comme un terrain ferme, qu'ils aiment à sentir sous eux, et qu'ils croient, par sa fermeté même, un terrain de conciliation et d'attente, jusqu'à l'unité finale du monde chrétien. La Bible est pour eux le gage de la fraternité chrétienne; elle en est aussi le symbole. Elle a dans leurs églises la place I qu'a le tabernacle chez les catholiques; dans les Btemples Swedenborg! en s, un dais la recouvre. Dans ^jKécoles, sur les vaisseaux, et partout ofi les sectes ^^Bt mêlées, la prière commune est une lecture de ^^^Sible. Elle est vraiment pour eux le « Livre ». De ^^Bâ-là leur est venu le goût des autres. Des écoliers ^^B^ se battent sur leur banc à une lecture du ^^^pter Scott se redressent el teudent l'oreille dès que ^^Bdaltre signale dans le texte une imitation de la

^^JUg^yanlemeot d'aucun dogme ne pouvait iea tou-

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cher comme les toucha, dans les dernières années, la critique biblique. Elle émul les Églises prolesianlca d'Amérique bien plus à fond que l'Eglise catholique d'Europe. Ce qui consUluc l'Église catholique, c'est sa propre infaillibihté, mais ce qui a jusqu'ici coostitué les Églises protestantes c'a été l'infaillibilité de la Bible. Quand le D"" De Costa, qui personnifiait le dogmatisme et le conservatisme, quitta la confession épîscopalienne parce qu'elle tolérait la critique biblique, «t passa à l'Église romaine, quelqu'un remarqua finement qu'il trouverait dans sa nouvelle communion ce qu'il avait fui dans l'ancifione, et que Rome laissait le champ plus hbre aux philologues que les Églises protestantes.

L'Américain aime à la fois l'indépendance et la discipline. 11 a la superstition do la règle, pourvu qu'il çn ait eu le choix. Il a besoin d'obéir, mais il veut d'abord choisir ce à quoi il obéira. Il aime la Bible parce qu'il l'interprète en libre penseur et s'y conforme ensuite en dévot. Il est souverain tant qu'il débat la loi : une fois fixée, c'est elle qui devient sou- Teraine, parce qu'elle est divine. La Bible, c'est Dieu traduit par l'homme, c'est l'organe de la voix divine au service de la pensée humaine. Dieu, chez les Puritains, était le premier magistrat de la République; il communiquait de sa majesté aux chefs que l'État s'était élus : il prête maintenant de son autorité aux que chaque conscience s'est choisie. La Biblo ro testante joue un peu le rôle que peut jouer, chez philosophe, l'impératif catégorique de Kant: elle détermine pas la vérité ou le devoir, mais elle leur lonne, une fois déterminés, un caractère sacré. C'est 'obligation dans la liberté. Quelque voie que la cons-

BA TOLÉRANCE DANS L'INTERPBÉTATrON BIBLIQUE 277 kce se choishse, elle sent sa Bible derrière soi, un K comme les héros grecs, de quelque côlé que leur Knté les menât, avaient toujours au-dessus d'eux HT déesse protectrice, il y a là un anthropomor- Hsme qui peut choquer les logiciens ; mais chez les néiicains l'esprit moral l'emporte sur l'esprit dog- ■Uque, le sens pratique sur le sens logique, Be là le goûl, chez les Américains, de ce que les Beiens catholiques nomment avec raison l'interpré- Km arbitraire des livres saints. Si le but de la Kpon est la vMté méln physique, qui ne peut ôtre Bla même pour tous, une révélation à interpréta- K libre est illogique; mais si le but de la religion Bti vérité morale, l'interprétation doit être multiple Hersonnelle comme l'action. Les interprètes les H hardis de la Bible sont peut-être les plus sou- Ht (le maintenir son prestige, parce qu'étant le Bgens d'action et d'initiative ce sont eux qui sen- Btle plus quel soutien dans la conduite est la pré- Be de Dieu ; de sorte que ceux que la tradition ne Brait pas à retenir dans le culte de la Bible y permit par le besoin personnel qu'ils en ont; et le Wk Saint reste ainsi le symbole commun autour Kel se serrent les plus conservateurs et les plus

■^double besoin d'autorité et de liberté explique Hade des Américains en face do la science bibli- Htieur émotion fut un mélange de crainte et d'es- KtX.a critique menaçait l'autorité de ta Bible, mais H(<nidant elle élargissait la liberté d'interprétation ; ^bqaaît une perte irréparable, mais jusque-là fout ^Bgain; les Américains, optimistes, pratiques Ht-se mirent à profiler du gain et à s'assurer couLse

la perte possible. Il s'agissait de mettre en lieu sOr rauloriti^ delà Bible; la critique gagnait du terrain, elle emportait les naots, puis les versets, puis les chapitres, puis les livres, puis les époques ; de refuge en refuge le caractère sacré s'établît dans l'ensemble. On sacrifia les parties pour sauver le tout; ce fut comme la retraite d'une armée, dont tous les corps un à un tombent en la couvrant ; elle arrive enfin en lieu inaccessible; l'armée n'a plus d'hommes, mais elle est sauve. On renonça peu à peu, on renonça d'avance aux parties de la Bible; une à une, sans compter, on les abandonna aux savants, mais on maintint la sainteté du tout.

C'est dans l'Eglise unitaireque cette lactique a été la plus consciente et la plus systématique. Les Unitaires ont pressenti les premiers les suites de la critique biblique. « J'entendis dire au D' Mac Kenzie, écrit un de leurs ministres, M. Penn, que le prochain grand débat, dans l'Église chrétienne, porterait sur la nature et les limites de l'autorité biblique : la prophétie est manifestement accomplie à la face d'Israël et du soleil. « Il ajoute : « La façon dont les sujets interprètent une proclamation du roi importe assez peu tant qu'ils sont prêts à suivre la volonté du roi une fois connue : mais c'est un mauvais jour pour le roi, et avant-coureur d'une révolution, que celui où on se demande: quel droit d'abord a-t-il d't^tre roi? . Quand Thoreau entendit un de ses auditeurs deniank der: D'abord, pourquoi fait-il des conférences? cela B le Gl frissonner jusqu'à la plante des pieds. « Les pre- B miers à comprendre qu'il fallait sauver la Bible, H les Unitaires furent les premiers à en sacrifier le ■ détail : ils en vinrent ft la comparer à la natuçe^

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comme à l'autre révélation de Dieu, et ils laissèrent autant de liberté dans l'inlerpré talion des textes qu'en laisse le monde physique dans l'interprétation de ses mystères.

Pourquoi tant tenir à un ensemble dont on sacrifie les parties? 1" par esprit d'action, 2° par esprit de moralité.

Chacun façonnant l'esprit de la Bible, on n'en adore plus en commun que la lettre. Elle n'est plus qu'uu symbole. Mais le culte d'un mCme symbole est un lien. Le drapeau éveille autant d'idées diverses qu'il y a de têtes dans une armée, et il n'y a pas de commentaire orthodoxe du drapeau : il n'est qu'un signe ; c'est ce qui en fait une force. La Bible aussi est un signe : elle est pour les chrétiens américains ce que fut le signe de la croix pour les chrétiens de la primitive Église. Les gens d'action ont besoin d'un emblème plus que d'un programme ; c'est si vrai que quand ils ont un programme ils ne s'en servent que comme d'emblème. Le seul nom de la Bible est un appel au cœur des Américains. « Quaid Arnold, dit encore M. Penn, parut en larmes sur le champ de bataille de Saratoga pour rallier les troupes américaines, pas un soldat ne demanda si après sa querelle avec Gates il avait le droit de donner des ordres; il menait où tous voulaient aller: tous suivirent. Son droit de les conduire, c'est qu'il les conduisait à ce moment-là dans le droit chemin. Il y a de même des hommes dont la défaite morale, à un appel déchirant I de la Bible, s'est changée en une victoire spirituelleil y en a dont les tendres promesses biblique éclairé le désespoir. Us ne peuvent pas... [m chérir]... le livre auquel ils doivent tant. >i

La Bible csl plus qu*une tradition commune: elle est Tex pression de la moralité américaine. Entre Tesprit de la Bible ci le leur, les Américains ont recimnu une affinité. « Les Hébreux, dit M. Briggs, ont été aussi réalistes que les Grecs ont été idéalistes. » « Dans toutes leurs envolées de cœur et de cerveau, écrit M. Penn, leurs pieds tenaient ferme au sol natal. Ils voient les faits en relief dans leurs proportions vraies, comme des solides dont Dieu serait la troisième dimension. Leur pensée religieuse est une pensée morale. » La Bible est un manuel de conduite plus qu*un traité de métaphysique. « Le principe directeur en est : Dieu est saint et veut que son peuple soit saint. » « Le Dieu d'Israël a toujours incarné ce qu'il y avait de meilleur dans Tidéal éthique du peuple. Il n'y eut jamais chez les Hébreux, comme souvent ailleurs, de Dieu dont la moralité fût au-dessous de celle de l'honnôle homme du temps. C'est pourquoi, plus nous absorbons Tesprit de la Bible, plus nous évitons de nous évaporer et de nous attarder dans la spéculation, pour insister au contraire sur la moralité dans la religion. » De là le culte persistant de la Bible. « L'étude des Livres Saints dans les écoles et dans les collèges, les leçons internationales pour les écoles du dimanche, les écoles de correspondance orientent vers la Bible, plus que jamais peut-être, l'esprit des Protestants de langue anglaise. »

Les Unitaires se placent donc, pour défendre l'ensemble de la Bible, sur le môme terrain où ils s'étaient placés avec Ghanning pour défendre le christianisme : sur celui de la moralité, et il semble bien que cette fois comme l'autre ils soient les interprèles

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conscients d'une évolulion qui se fait inconsciemment dans toutes les sectes. Toutes les Églises peu à peu renoncent à défendre le détail de l'Ancien Teslanicnl, cl n'en gardent que l'esprit d'ensemble, qu'elles défi- !nt un esprit de moralité.

L'Eglise épiscopale se laissa pénétrer sans peine : ta conception nouvelle de la Bible. Elle admit [j'1893 M. Briggs, le fondateur de la critique bi- [Ue, quand il se sépara de l'Église presbytérienne. Briggs personnifie l'esprit des Rpiscopaliens libé- II a le souci de l'action; il envie à l'Ëglise ^ine et à l'Armée du salut leur discipline ; il a dit jjOis que c'étaient les deux seules branches du Bstianisme qui eussent le sens des besoins réels ■ inonde soufTrant et pécheur. Il a foi en l'unité à r du christianisme. La Hible lui semble comme itiurc une inspiratrice qui n'a jamais dit son derï mot. Elle renferme de la vérité pour tous les ; elle en rcnlermera de plus en plus à mesnre ^'les progrès de la science en élargiront l'interpré- II compare le rajeunissement do la science lîque h la découverte d'un monument sous de K débris qu'y ont enta.ssés les siècles.

l réception du D' Briggs dans l'Église épisco- I entraîna une polémique qui remua beaucoup inion et dont l'issue fut un symptôme décisif de bril nouveau. En ordonnant M. liriggs, l'évéqne fiew York, M. Potter, avait approuvé de toute son ' rilé officielle et personnelle la critique biblique; les ministres de l'Église, M. de Costa, fit ressortir B la portée de cet acte dans la lettre ouverte qu'il Idressa pour lui donner sa démission, n Vou.s vous B Monseigneur, engagé sur le terrain h une heure

décisive, en déclarant clairement que le système de négation incarné dans la « haute critique » forme une méthode permise d'interprétation.... Vous avez approuvé des hommes qui déclarent que rÉcriture se trompe et n'est pas un guide infaillible, qu'elle abonde en mythes, en fables, en erreurs scientifiques et historiques. Ils déclarent en propres termes que ce que nous avons jusqu'ici appelé la Bible n'est pas la Bible, mais que la vraie Bible gît ensevelie sous les décombres des siècles, attendant qu'on la restaure.... Le pis est que l'Église approuve votre attitude; les candidats au ministère peuvent maintenant se moquer de l'histoire de la Pentecôte telle qu'on y a cru depuis le temps des Apôtres.... La « haute critique » a frappé tous les diocèses du pays; de tous les États de TUnion vient un courant d'opinion ingouvernable qui donne à votre attitude tout son sens : elle n'est pas une attitude isolée. Vous ôtes porté par le pouvoir de la richesse profane. Votre convention, qui vient de se clore, est avec vous ; à une majorité écrasante elle a soutenu la politique du laissez-faire [en français dans le texte) de votre comité permanent. Des hommes vénérables et saints, comme Tévêque du Minnesota, des hommes d'un jugement supérieur et d'une influence dominante, applaudissent « à votre sagesse et à votre bon sens » tandis que le silence criminel d'autres évêques parle plus haut que des paroles. La presse, étant sans foi, est en grande partie avec vous, et vous salue comme l'interprète du libéralisme naissant. Un article de fond, dans un journal éminent, décrit la société d'aujourd'hui comme une société qui a « dépassé l'âge de la foi au dogme » et tient voire position pour invincible. Humainement, elle est sûre.

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