CHAPITRE III
La religion civique des Puritains.
» du tyKode purilaiR),
La religion des Purîlains est faite pour l'homme et noa pour Dieu. Leur propre prospérité leur semble la raison d'être de la Providence. Leur Dieu n'a pas d'intérêt distinct du leur. C'est un Dieu citoyen, comme ceux des cités antiques, ou comme celui des tribus bibliques. Il est l'artisan de la colonie; il en est l'ouvrier comme les colons eux-mêmes, mais c'est un ouvrier qui commande aux autres, et les surveille. De là tant de respect et aussi tant de familiarité envers lui : les Américains n'ont jamais cessé de traiter la Providence un peu en compagnon; deux siècles plus tard, Henry James écrira que « Dieu a'est que ce qu'il fait «, et qu'il ne devient vénérable qu'autant qu'il collabore au progrès de l'humanité comme une personne sans privilège, comme un honnête ouvrier n. Il est au service de la colonie ^st le législateur et le policier. Quand il in'
vient, c'est pour rappeler aux autres serviteurs qu'^ veille à Tintérôt commun. Un nommé Mason, qui a écrit à des amis pour prédire la ruine de la colonie, tombe malade et meurt : avant sa mort il reconnaît la main de Dieu et fait vœu, s'il guérit, de porter au pays autant d'amour qu'il lui a porté de haine. Un nommé Austin, las de l'Amérique au bout d'un an, vend ses biens et s'embarque malgré l'avis des colons : les Turcs le prennent avec sa famille : ainsi, le découragement seul est un crime que Dieu punit. Le Seigneur ne commande pas qu'on l'adore mais qu'on serve sa colonie ; il « montre son mécontentement, dit Winthrop, contre ceux qui, quoique pieux, ont mal parlé de cette contrée et découragé par là le peuple de Dieu. La sentence de Dieu sur ces dédaigneux, prouve qu'il a fait sienne cette œuvre, et maintenu son peuple par des voies qui dépassent son ordinaire providence ». Un bateau de Londres, qui devait amener un gouverneur-général pour l'oppression des colonies, se brise lors du lancement. Un vaisseau, dont l'équipage a raillé les colons, prend feu deux heures plus tard et saute. Les gens de Providence ont médit de Boston pour attirer les émigrants : les Espagnols prennent la ville. Le ciel même ne travaille que pour le progrès de la plantation. La besogne commune a quelque chose de sacré : c'est la tâche tracée par Dieu. Le succès de l'établissement est le but et la raison d'être de la religion : « Le grand service, dit Winthrop, qu'ont rendu ces Églises par leur gouvernement, en domptant et embellissant une solitude, est ce qui leur vaut le respect. » Aussi les récompenses sont-elles les progrès de la colonie, et comme la dévotion
lA BKUQION CIVlgrE DES PrUITAlNS 8 pris la forme du travail, la grSce doit descendre sous la forme de moissons. Le gain devient une "larque d'élection. Le succès est un gage de sainteté. "e là, chez les Américains, le culte du succès ; "■n 1900 les victoires de Manille el de Santiago leur semblent encore le prix de leurs vertus et le chfilimenl des vices espagnols. Ils rayonnent dans leurs Iriomphes comme un saint sous la grâce : ils s'y complaisent comme en la récompense d'efforts au-dessus du commun. * Frères, écrivait Wise en 1700, imaginez-vous Otre quelque chose au-dessus do l'ordinaire, et vous y êtes : vous êtes une combinaison évangélique. » C'est la divinisation de la race ; c'est l'apothéose de la communauté.
C'est à elle que va la dévotion. Tout tend an bien social. La piété est une vertu publique; on la préserve pour le salut commun. Le rftle de la religion BSt d'être une conslilution. Elle est une inslilution ^civique. C'est pourquoi les magistrats civils en ont ils garde. Mais l'exclusif souci du bien social, en fon- 'dant leur droit de contrôle, le limite : ils ne surveîl- 'KQl de la religion que la parlie pratique; la partie ^do^atique ne relève de personne parce qu'elle n'importe à personne. « Les magistrats, écrit Johnson 10 1651, n'exercent pas leur pouvoir civil pour amener Jsscsprils, par obéissance, â l'uniformité de religion 'Sur tous les points, mais pour les retenir dans l'unité 'l'esprit et dans l'alliance de paix, a La religion n'est Pas propagandiste, elle est conservatrice, parce lu'clle n'est au tond qu'une garantie de Tordre établi. L'inquisition catholique est toujours inquiète de ce [dÎ se pense; l'inquisition puritaine, de ce qui se fait. "est ce contraste do la discipline morale avec la
licence dogmatique qui encore au xix* siècle étonnait Brownson : « Cette Église, dit-il, si autoritaire dans la pratique, refusait de prendre la responsabilité do mes croyances. » C'est que les premiers colons avaient eu moins besoin de la vérité pour elle-même que de la sagesse qui garde les sociétés naissantes; la curiosité dogmatique n'est qu'un besoin de Findividu : la religion des Puritains est toute sociale.
Elle est toute pour la communauté. L'État monopolise et réquisitionne le surnaturel. On ne permet que le surnaturel administratif, et le pasteur Wilson, qui recommande à sa congrégation « l'exercice delà l prophétie », désigne pour y présider le gouverneur Winthrop et le futur gouverneur Dudley. Les Puritains d'Amérique ne croient pas moins aux miracles que ceux d'Angleterre, mais le puritanisme anglais avait été une révolte de l'individu contre un État fort, le puritanisme américain est le dévouement à un État naissant : aussi les manifestations de Dieu ne sont-elles plus en faveur d'un particulier, mais en faveur de tous ; ce ne sont plus des révélations personnelles, mais publiques; les communications ne sont plus entre Dieu et ses élus, elles sont entre Dieu et son peuple. Toute prétention d'un fidèle à un pri- , vilège divin fait scandale, par la crainte secrète qu'on a d'un relâchement des liens sociaux. En 1631 Mrs Hutchinson, accusée d'irrévérence envers le clergé, était à la veille d'un acquittement, quand dans un accès d'orgueil elle s'écria : «Je suis dans les mains de Jéhovah, qui m'inspire ces prédictions. » « C'est une illusion du diable, » dit gravement un des juges; on lui demanda quelle preuve elle avait que Dieu et non Satan l'inspirât : « Une révélation directe, »