‹ La religion dans le temps et dans l'éternitéChapitre 14 sur 19 · DIX-HUIT CENTS ANS LE MONDE ADORE UN JUIF CRUCIFIÉ · texte numérisé non relu

DIX-HUIT CENTS ANS LE MONDE ADORE UN JUIF CRUCIFIÉ

Qui dit Juif, et Juif crucifié, dit tout ce qu'il y a de plus méprisable et de plus vil. Ainsi depuis dix-huit cents ans le monde, et remarquez bien, le monde civilisé est témoin d'un fait qui atteint les dernières limites de l'absurde. Ce fait, le monde l'a réalisé librement à la voix de douze pêcheurs, grossiers et mal famés.

Pour avoir l'honneur d'adorer ce Juif crucifié des millions d'hommes de tout âge, de toute condition et de tout pays ont accepté gaiement la mort au milieu des tortures : encore aujourd'hui, en Orient comme en Occident, leur exemple trouve des imitateurs lorsque Toccasion s'en présente.

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En adorant un Juif crucifié, le monde s'est élevé en lumières, en vertus, en libertés dans des proportions étonnantes. Témoin tous les peuples de l'Europe et de l'Amérique, qui, autrefois barbares ou sauvages, sont devenus, en adorant le Juif crucifié, les princes de la civilisation.

Toutes les nations qui n'adorent pas le Juif crucifié demeurent ensevelies dans les ténèbres de la barbarie, enchaînées dans les liens de l'esclavage, stationnaires dans les voies de la civilisation. Témoin les Chinois, les Indiens, les- Turcs, les Arabes, les Nègres de l'Afrique, les sauvages de l'Océanie.

Aucune nation ne sort des ténèbres de la barbarie, ne brise les chaînes de l'esclavage. ne marche dans la voie du progrès qu'en adorant le Juif crucifié. Témoin toutes les nations qui viennent d'être nommées, témoin l'histoire universelle.

Toutes les nations qui cessent d'adorer le Juif crucifié commencent par perdre leurs mœurs, leur paix, leur prospérité, et finissent par retomber dans la barbarie et dans l'esclavage. Témoin toutes les anciennes nations de l'Asie et del'Afrique, chez lesquelles l'ignorance le dispute à la dégradation; témoin les nations de l'Europe moderne ob. tout devient trouble, malaise, confusion d'idées et de systèmes, révolutions, despotisme et anarchie.

LK CHIUSTI.VMSME ACCOMPLI 1 i'I

Un Juif crucifié se maintient depuis dixhuit cents ans sur les autels du monde civilisé malgré les attaques les plus formidables et sans cesse renouvelées; il s'y maintient malgré les ravages des siècles qui vingt fois ont emporté les empires et les institutions les plus fermes ; en un mot, il s'y maintient malgré l'inflexible loi de mort qui pèse sur toutes les œuvres humaines.

Quels moyens d'expliquer ce fait impitoyable ? deux seulement, le délire ou le miracle : Jésus-Christ est Dieu, ou le genre humain est fou ; choisissez.

Si Jésus-Christ est Dieu, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse , depuis la messe jusqu'à l'eau bénite, le christianisme est vrai et toute objection fausse.

Si le genre humain est fou, prouvez que vous êtes sage.

Le Christianisme conservé

La divinité du christianisme rendu aussi visible que l'existence du soleil par le seul fait de son établissement, il reste à parler de ses effets admirables sur le monde. Pour cela, comparant l'homme sous le paganisme à l'homme devenu chrétien, nous voyons le christianisme réhabilitant toutes choses : Dieu, en rendant au monde la vraie notion de ce g-rand être ; l'homme, en l'éclairant, le sanctifiant, le soulageant ; la Religion, en renouant ce lien sacré affaibli ou rompu ; la société, en rétablissant la vraie notion du pouvoir et du devoir ; la famÂlle, en la ramenant à sa perfection primitive par l'abrogation du divorce et de la polygamie ; le père, en faisant de lui non plus le despote, mais le lieutenant vénérable, et chéri du Père qui est dans les Cieux ; la ferrnne, en la déclarant compagne et non esclave de l'homme ; V enfant, en le présentant comme un dépôt sacré et abolissant le droit barbare de l'exposer, de le tuer ou de le vendre ; V esclave, en le proclamant frère de son maître

LE CHRISTIANISME CONSERVÉ l4o

et son égal devant Dieu ; le pauvre, le prisonnier, en les déclarant frères du Christ ; [étranger, le prochain de son hôte. Enfin, nous voyons le christianisme relevant partout l'être faible, en substituant au droit brutal du plus fort la douce loi de charité'.

Comparant ainsi, dans le détail, le monde

{)aïen au monde devenu chrétien, nous voyons a face nouvelle que toutes choses ont prises sous l'influence de l'Evangile. Chacun en particulier apprend ce qu'il doit au christianisme, et se trouve forcé d'aimer, comme un fils aime son père et sa mère, cette religion bien faite et le Dieu qui en est l'auteur.

Grâce à l'Église, voilà le monde devenu chrétien. Après que tant d'améliorations salutaires sont accomplies, et après que les peuples, enfants du vieil Adam, sont devenus les fils du nouvel Adam, ne semble-t-il pas que, reconnaissant de tant de bienfaits, l'univers doit reposer dans le sein d'une paix profonde et le christianisme jouir sans peine de son laborieux triomphe ! Oui, il semble ; mais dans la réalité il n'en peut être ainsi.

Les suites du péché , relativement à l'homme, sont affaiblies, non pas détruites : l'œuvre de la rédemption ne sera consommée que dans le ciel. En attendant, il y aura

1 Ce grand tableau n'est qu'ébauché dans Je Catéchisme; nous l'avons achevé dans l'Histoire de la Famille, 2 vol. in-8o.

lutte : lutte intellectuelle, il faut qu'il y ait des hérésies ; lutte morale, il faut quily ait des scandales ; lutte physique^ il faut quil y ait des misères publiques et particulières * . Il faut tout cela pour que notre vie temporelle reste ce que Dieu veut qu'elle soit, une épreuve et une épreuve méritoire, par conséquent laborieuse. L'homme est un soldat ; il doit conserver son union avec le nouvel Adam et croître en perfection les armes à la main '.

L'enfer et le vieil homme feront de persévérants efforts pour rendre cette lutte périlleuse et ruiner l'œuvre de la rédemption à l'égard des individus et des peuples. Tantôt ils susciteront des hérésies pour altérer la vérité et ruiner la rédemption dans rhomme intellectuel; tantôt ils susciteront des scandales pour substituer la concupiscence à la charité, la vie des sens à la vie surnaturelle, par conséquent pour ruiner la rédemption dans Vhomme moral ; enfin, le double crime du scandale et de l'hérésie ou d'autres causes particulières attireront sur les peuples des épidémies, des guerres, des calamités qui tendront à ruiner l'œuvre de la rédemption

1 Oportet et haereses esse. I Cor., xi, 19. Necesse est ut veuiat scandala. Matth, xvin, 7.

Per militas tribulationes opoi^tet nos intrare in regnum Dei. Act., XIV, 21.

2 Militia est vita hominis super terram. Job, vn, 1.

LE CHKISTIANISME CONSEUVÉ 147

dans t homme physique, en faisant revivre la loi brutale du plus fort et replongeant le monde dans l'état de souffrance et d'abjection où il était sous le paganisme.

Sur tous ces points d'attaque le nouvel Adam place une sentinelle. Ici vient le développement de son admirable système de défense et de conservation. Heureux celui qui le comprend I pour lui l'histoire n'a plus de secrets ; il voit clairement le plan, le but, l'importance de chaque événement ; plus il l'étudié, et plus il voit que Jésus-Christ est le Roi immortel des siècles, l'alpha et l'oméga, le centre auquel tout aboutit. Grâce à ce lumineux principe, sa raison s'éclaire, son jugement se forme, son cœur s'enflamme; une religieuse admiration devient le sentiment habituel de son âme , et il se rend compte de tout avec une supériorité et une justesse que n'obtiendront jamais les philosophes sans foi.

Puissent nos efforts, soulever un coin du voile qui cache tant de merveilles !

Défenseur-né , conservateur universel et permanent de l'œuvre de la rédemption, le sacerdoce ou le prêtre portera les mêmes caractères, remplira les mêmes fonctions que Jésus-Christ lui-même, dont il est le substitut. Comme le Yerbe incarné, il sera :

1° Expiateur, afin d'appliquer à toutes les générations, soit en offrant à l'autel, sur tous

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les points du globe et à chaque instant de la durée du siècle, le sang rédempteur ; soit en le faisant couler goutte à goutte sur les consciences au tribunal de la réconciliation. Par cette expiation non interrompue le sacerdoce empêchera les crimes des hommes de jamais reconstruire, entre le ciel et la terre, le mur de séparation élevé par la révolte du premier Adam et renversé par le sacrifice du second.

Telle sera la fonction sacerdotale, qui dominera toutes les autres ; tel aussi le premier devoir imposé par le Rédempteur luimême aux continuateurs de son œuvre :

Faites ceci en mé?noire de 7noi * .

2° Docteur, afin d'empêcher par l'enseignement perpétuel de la vérité chétienne, la ruine de la rédemption dans l'intelligence. Vous êtes la lumière du monde ; allez, enseignez toutes les ?iations^.

3° Modèle, afin d'empêcher, par l'exemple éclatant de la vertu, c'est-à-dire par l'amour pratique des biens surnaturels, la concupiscence ou l'amour déréglé des choses sensibles; de ruiner l'œuvre de la rédemption dans la volonté de l'homme : Vous êtes le sel de la terre. Que vos œuvres brillent devant

1 Luc, XXII, 19.

2 Matth., XVIII, 19; xxviii, 18.

les hommes, afin qu'ils glorifient votre Père, qui est dans les cieux^.

4° Médecin de toutes les misères humaines, afin (le prévenir par une charité infatigable la ruine de la rédemption dans l'homme physique et le retour à la dégradation païenne et aux souffrances qui en étaient la suite : Purifiez les lépreux, guérissez les m.alades, faites du bieîi à tous^.

Le prêtre est donc le conservateur-né du christianisme. Est -il possible d'en donner une idée plus juste et plus haute? de lui rappeler à lui-même d'une manière plus efficace l'obligation de toutes les vertus, et d'inspirer plus sûrement aux peuples le respect et l'amour dont ils doivent l'environner? Or, comme le principe mauvais qui combat contre le christianisme est partout 011 il y a des hommes, toujours armé, toujours cherchant à miner et à corrompre l'œuvre divine, le prêtre se trouve aussi partout; partout veillant la nuit et le jour, comme le pasteur sur sa bergerie ou comme la sentinelle sur les murs d'une ville assiégée. Voilà pour les temps ordinaires.

Mais quelquefois les dangers deviennent plus grands. Les loups cruels rôdent plus nombreux et plus acharnés autour du bercail ;

d Matth., V, 13, 16.

2 Id.,x, 8.

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les ennemis pressent plus vivement la place, déjà même ils mettent le pied dans son encemte. Le pasteur isolé devient trop faible pour défendre le dépôt sacré. C'est alors que se fait entendre le cri d'alarme, et que les pasteurs particuliers recourent au Pasteur des pasteurs, ou que, se réunissant de toutes parts, ils emploient le moyen solennel de chasser les ennemis de la forteresse, les loups de la bergerie, c'est-à-dire d'arrêter les hérésies et les scandales : les conciles.

L'histoire de ces augustes assemblées, de leurs causes, de leurs décisions et de leurs succès ne prouve pas seulement l'accomplissement littéral de la promesse divine : Je suis avec vous tous les jows jusqu'à la consommation des siècles * ; elle montre encore l'absurdilé du reproche fait à l'Eglise de créer de nouveaux dogmes.

Témoins de la foi antique, les pasteurs se contentent de rendre térnoignage àla croyance perpétuelle de leurs Églises particulières ; leur unique crainte est qu'on n'ajoute, qu'on ne retranche, en un mot qu'on n'innove dans la doctrine. Voyez ce qui se passe à ISicée : le même exemple se reproduit dans tous les conciles.

Arius attaque la divinité du Sauveur. L'évêque d'Alexandrie jette le cri d'alarme ; les

\ MaUh.. xxvHi. m.

LE CHRISTIANISME CONSERVÉ ISl

évêques des quatre coins du monde sont convoqués : ils arrivent à Nicée. Disent-ils : Nous avons découvert, nous jugeons pour la première fois que le Fils de Dieu est consubstantielà son Père? Non; mais ils disent : Nous rendons témoignage de la foi de nos Eglises, et nous déposons qu'elles ont toujours cru et qu'elles croient encore la divinité du Verbe. La doctrine d'Arius est opposée à la doctrine ancienne, c'est une nouveauté : gardiens de la foi antique, nous condamnons la nouveauté et le novateur. Ainsi ce n'est pas une foi nouvelle qu'ils établissent ; c'est l'ancienne croyance qu'ils professent.

De même, lorsque les évêques assemblés à Trente de toutes les parties de la chrétienté, ont condamné les erreurs de Luther et de Calvin, ils ont fondé leurs décrets non seulement sur l'Ecriture sainte, mais sur les décisions des conciles précédents, sur le sentiment constant des Pères et sur les pratiques établies de tout temps dans l'Église.

Est-ce ici un acte de despotisme ou d'autorité absolue exercé par les évêques ? Loin de là ; c'est, au contraire, de leur part un acte de docilité et de soumission à une autorité plus ancienne qu'eux. Ils reçoivent la loi avant de l'imposer aux autres. Le simple fidèle qui se soumet à leur décision ne cède donc pas à l'autorité personnelle des pasteurs, mais à celle du corps entier de l'Église, dont

il est membre ; et TÉg-lise elle-même obéit d l'autorité de son divin fondateur en accomplissant l'ordre de lui rendre témoignage à Jérusalem, à Samarie, aux extrémités de la terre, jusqu'à la consommation des siècles ^

CHAPITHE XIX Le Christianisme oonservé

(suite)

Dans les temps ordinaires, la sacerdoce suffit à la défense du christianisme. Mais voici des jours où, le principe mauvais prenant une nouvelle énergie, la lutte deviendra plus vive, la mêlée plus générale. C'est alors que du sein toujours fécond de son Église, Dieu fait naître de nouveaux défenseurs de l'Œuvre réparatrice. Nous venons de nommer ces hommes puissants en œuvre et en paroles, ces héros seuls dignes de ce grand nom, ces saints extraordinaires qui apparaissent

1 Voyez Bergier, Dict. théolog., art. Église.

de loin en loin au jour de l'épreuve. Leur mission est tellement visible qu'ils sont toujours doués, dans le degré le plus éminent, de la qualité réclamée par le besoin des circonstances.

Or, comme nous l'avons vu, l'enfer ne peut attaquer le christianisme que par trois endroits : dans l'homme intellectuel , par l'erreur; dans l'homme moral, par le scandale; dans l'homme physique, par le retour à la servitude et à l'abjection païenne. Voilà pourquoi, chose frappante Ml y a trois espèces de saints, et il n'y e7i a que trois :

1° Les saints apologistes, pour la défense et la propagation de la vérité, c'est-à-dire pour empêcher l'erreur de ruiner l'œuvre de la rédemption dans l'homme intellectuel.

Toujours l'histoire nous les montre apparaissant au moment précis où la vérité court le plus pressant danger. Cyprien, Athanase, Augustin, Jérôme, Bernard, Thomas et tant d'autres sont la preuve éclatante de cette loi providentielle.

2° Les saints contemplatifs. Nés pour la défense de la rédemption dans l'homme moral, ils foulent aux pieds les honneurs, les richesses, les plaisirs, toutes les passions, et, par le mépris solennel des choses sensibles, ils rappellent le cœur humain à l'amour des choses surnaturelles.

Certes, si tous les maux du monde vien-

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nent de l'amour désordonné des créatures, de quelle utilité ne sont pas au repos de la société et au bonheur des peuples, ceux qui, par leurs exemples, contribuent à étouffer ce coupable amour plus efficacement que tous les philosophes avec leurs livres et les législateurs avec leurs lois ? L'histoire nous les montre encore apparaissant toujours au moment précis où, l'amour humain se dégradant par le scandale et le relâchement^ la concupiscence va ressaisir son sceptre tombé.

Chose admirable 1 à côlé du vice vous remarquez toujours la vertu contraire destinée à lui servir de contre-poids, et la victime innocente chargée de l'expier. C'est ici une des plus belles harmonies du monde moral et la preuve de cet oracle : Le Seigneur a tout disposé avec nombre, poids et mesure ; profonde parole dont le monde des esprits offre des preuves bien plus éclatantes que le monde des corps. Nous le savons, la création physique serait à l'instant bouleversée si la loi de proportion dont elle vit venait à cesser un instant ; il en serait de même de la société si la main qui tient en équilibre tant de forces contraires se retirait.

3° Les saints i?i/irmiers, suscités pour le soulagement du grand malade qui git sur la terre, c'est-à-dire pour la défense de la vie et du bien-être corporel , pour empêcher conséquemment l'homme physique de re-

tomber dans l'état d'abjection, de servitude et de misère d'où le Rédempteur l'a tiré. Leur existence est un long dévouement au soulagement de toutes les douleurs. C'est ainsi qu'ils conservent les fruits de la rédemption dans l'homme physique. L'histoire est encore là qui nous les montre apparaissant sur la terre comme des anges consolateurs au moment où des calamités et des fléaux menacent de plus près le bien-être ou la sûreté des petits et des faibles.

Tous ces saints ont leur mission particulière. Cela toutefois ne les empêche pas de porter les autres caractères de ceux que Jésus-Christ a choisis pour travailler à la conservation de son empire; mais nous les distinguons par leur caractère dominant, et ce caractère, nous le connaissons à leurs œuvres. Chaque siècle se glorifie de quelquesuns de ces hommes providentiels, et présente leur vie à l'admiration et à Timitation des générations futures : est-il un itinéraire plus sûr de la terre au ciel?

Si cette partie du plan divin pour la conservation du christianisme est admirable, en voici une autre qui ne Test pas moins. Il se rencontre, dans la vie de l'Église des époques terribles où l'on dirait que les puissances de l'enfer vont prévaloir. Tous les vents contraires se déchaînent avec une violence inconnue ; les furieuses , tempêtes battent la

barque de Pierre, menacent d'eng-loutir avec elle l'œuvre de la rédemption et de replonger le monde dans la dégradation païenne. L'hérésie, le scandale, l'injuste oppression, ligués ensemble , attaquent sur tous les points l'homme régénéré. La lutte sera longue, acharnée, la mêlée générale : jamais le monde n'aura couru de dangers plus pressants.

C'est dans cette extrémité que Dieu tire du trésor de son amour un nouvel auxiliaiie de la rédemption : vous avez nommé les ordres religieux.

Réunis sous le même drapeau, manœuvrant comme un seul homme, nés au jour précis oh leur présence devient nécessaire, ces grands corps durent aussi longtemps que la lutte dont ils ont mission d'assurer le succès. Or, comme nous l'avons déjà remarqué, il n'y a que trois points par où l'enfer puisse attaquer le christianisme : l'homme intellectuel, l'homme moral et l'homme physique. Voilà pourquoi, chose frappante ! il y a trois espèces d'ordres religieux, et il ny en a que trois :

1° Les ordres apologistes ou savants, pour la conservation, la défense, l'enseignement de la vérité, c'est-à-dire pour empêcher l'erreur de ruiner l'œuvre de la rédemption dans Fhomme intellectuel. Comment raconter leurs bienfaits? Qui nous a conservé les sciences et les arts? qui a fondé, dirigé,

illustré les grandes universités du moyenâge ? d'où sont sortis les apôtres de la vérité en Europe et au delà des mers? quelles mains ont écrit les nombreux in-folio qui sont comme les réservoirs de la science, les bases de la civilisatien chrétienne et les arsenaux où se trouvent encore les meilleures armes contre l'erreur ? L'bistoire nomme les couvents et leurs humbles habitants,

2' Les ordres contemplatifs, pour la défense de la rédemption dans l'homme moral; et vous les voyez, par un noble mépris de toutes les choses sensibles, relever l'amour humain vers les biens surnaturels, faire contre-poids au scandale et empêcher la concupiscence de reprendre son empire. Victimes pures, toujours immolées et toujours vivantes, anges de la prièro, nuit et jour prosternés entre le vestibule et l'autel, ils font plus pour le repos du monde et la pureté des mœurs que les rois avec leur police, les magistrats avec leurs arrêts et les philosophes avec leurs maximes : un pauvre couvent de Carmélites prévient plus de désordres que les bagnes n'en punissent.

3° Les ordres infirmiers. Consacrés au soulagement de toutes les misères humaines, on les trouve veillant sur le berceau de l'enfant nouveau-né et auprès du vieillard expirant, dans la chaumière de l'indigent et dans le cachot du prisonnier ; attendant le

voyag-eur au sommet des Alpes et suivant le mineur dans les souterrains du Potosi ; en un mot, ils sont postés sur tous les points par où l'enfer peut attaquer l'œuvre de la rédemption dans l'honimo physique.

Que vous êtes donc bcJle, religion sainte, envisagée dans vos moyens de conservation! Tour de David, mille boucliers protègent vos murailles. Sacerdoce, maison de Dieu, camp d'Israël toujours veillant sur les murs de Jérusalem, ou priant sur la montagne, ou combattant dans la plaine, soyez béni ; et vous, saints de Dieu , astres bienfaisants qu'il fait lever sur l'horizon de la terre coupable pour dissiper les sinistres nuages de l'erreur et du vice, soyez bénis; et vous aussi, ordres religieux, puissants auxiliaires de la rédemption, soyez bénis !

Prier Dieu et se dévouer à son service, donner au monde l'exemple du détachement et de toutes les vertus, défricher des déserts, cultiver et embellir des terres réputées inhabitables , créer des ressources pour des milliers de familles, enseigner gratuitement la jeunesse, répandre l'instruction et toute sorte de secours dans les campagnes, entreprendre et achever d'immenses travaux scientifiques qui excéderaient les forces d'un seul homme; offrir une retraite au repentir, un refuge à l'infortune, un asile à l'innocence; exercer une hospitalité douce et affectueuse,

liéberger et guider les voyageurs, soigner les pauvres et les malades, consoler les affligés, satisfaire les besoins spirituels et temporels d'une population délaissé : voilà vos œuvres. Est-ce donc là une vie oisive et inutile *^1

Le sacerdoce, les saints, les ordres religieux, tels que les trois moyens établis par le nouvel Adam pour la conservation du christianisme. Ces trois moyens se résument dans un seul, qui est l'Eglise : car c'est dans l'Eglise et par l'Eglise que naissent les saints ; c'est dans l'Eglise et par l'Eglise que se forment les ordres religieux.

Conserver l'œuvre de la rédemption sur la terre, jusqu'à la consommation des siècles, contre les attaques sans cesse renaissantes de l'enfer et du vieil homme, telle est la première chose que le Sauveur se devait à lui-même : la propager est la seconde.

1 M. de Haller, Histoire de la révolution religieuse ou de la Réforme protestante dans la Suisse occident, p. 244.

Le Christianisme propagé.

Tous les hommes sont enfants de Dieu.

Pour tous, sans distinction de pays, le sang rédempteur a coulé sur le calvaire *. Autour de la nature et de la grâce, le Père céleste veut que le Soleil de Justice éclaire toutes les races, toutes les tribus dont se compose le genre humain, comm*e il veut que le soleil matériel éclaire toutes les parties du monde physique, afin que tous les hommes parviennent à la connaissance de la vérité et participent aux bénédictions dont le Médiateur est la source *. Si donc le plus grand témoignage d'amour que Dieu puisse donner aux peuples chrétiens c'est de leur conserver la foi, la plus grande preuve de miséricorde qu'il puisse donner aux nations assises encore dans les ombres de la mort c'est de faire briller à leurs yeux le flambeau salutaire de rÉvano-ile.

\ Il Cor., V. 15.

2 Gen., xxii, 18.

De là les missions, leur nécessité, leur existence perpétuelle dans le monde depuis la descente du Saint-Esprit et la sortie du Cénacle. L'histoire des principales missions qui ont eu lieu dans les différents siècles, à partir de l'établissement de l'Eglise jusqu'à nos jours, est un champ immense. Rien, ce nous semble , n'est plus propre à élever l'âme que ce magnifique tableau des conquêtes évangéliques. Tout y intéresse ; tout y parle à l'imagination et fait battre le cœur.

D'une part, les peuples inconnus auxquels les missionnaires vont porter la bonne nouvelle, les ténèbres épaisses, la dégradation profonde dans laquelle ils les trouvent, les premiers progrès de l'Evangile, le changement de ces hommes barbares en chrétiens fervents ; de l'autre, les industries, le dévouement héroïque, la patience infatigable des missionnaires, les dangers sans nombre auxquels ils s'exposent, les privations incroyables auxquelles ils se condamnent; tout dans ce récit, conspire à ranimer la ferveur et à faire bénir le Dieu bon qui, nous ayant tirés, nous aussi, dans la personne de nos pères, de la nuit du paganisme, a placé notre berceau au milieu des lumières admirables de son Evangile.

Ajoutez que les époques et les succès des différentes missions nous donnent une nou-

vellc démonstration de cette Providence infaillible qui veille sur l'Eg-lise. Quand le flambeau sacré s'éteint chez un peuple coupable, on le voit à l'instant passer chez un peuple nouveau. Il n'est pas dans l'histoire de fait plus constant ni plus instructif.

Et puis, ces anthropophages qui, plongés dans les eaux du baptême, deviennent des hommes et des chrétiens, ces pierres brutes qui, sous l'action de l'Evangile, se transforment en enfants d'Abraham, ces martyrs qui versent leur sang pour la foi, tous ces miracles dont brille l'histoire des premiers âges du christianisme et que la philosophie moderne osait bien révoquer en doute ne sont-ils pas éminemment propres à confondre l'incrédulité et à ranimer la foi, quand nous les voyons s'accomplir sous nos yeux et par les seuls missionnaires catholiques?

Enfin, quel sujet de méditation pour un esprit sérieux dans l'étrange spectacle dont notre siècle est témoin! Depuis quelques années l'Esprit du Cénacle semble, comme aux premiers jours, redescendu sur l'Eglise. De toutes les parties de la chrétienté se lèvent à l'envi des légions de missionnaires, qui s'en vont à la découverte de nouveaux rivages. C'est le lendemain d'une révolution, rapide comme l'éclair, terrible comme la foudre, qui, dans trois jours, brisant trois générations de rois, avait enseveli sous des

LE CHRISTIANISME PUOPAGÉ 163

ruines sanglantes l'antique trône de saint Louis, regardé par plusieurs comme le piédestal nécessaire de l'autel ; c'est le lendemain, disons-nous, de cette révolution que le zèle de l'apostolat se manifeste au milieu de la tribu sainte, avec une ardeur inconnue depuis les temps apostoliques.

Ici les chiffres sont plus éloquents que les paroles. Tandis que de 1815 à 1830 le Séminaire des missions étrangères n'avait envoyé aux nations infidèles que quarante-six apôtres, dans le court intervalle de 1830 à 1839 il en a fait partir soixante-seize ; à^ son côté, la Congrégation de Saint-Lazare n'avait compté de 1815 à 1830 que sept départs; de 1830 à 1835 elle en a eu plus de quarante. Et comme si cela ne suffisait pas, les anciens ordres missionnaires se réveillent; il s'en forme de nouveaux; tous rivalisent de zèle, et bientôt le monde manquera à Tambition de ces nouveaux conquérants.

Depuis les montagnes glacées de l'Amérique septentrionale jusqu'aux plaines brûlantes arrosées par le Gange, depuis les îles de rOcéanie et de la Malaisie jusqu'à la Mantchourie et à la Corée, depuis le Thibet jusqu'au cap de Bonne-Espérance, trouvez, si vous pouvez, quelques terres reculées ou terribles sur lesquelles ils ont craint de planter l'étendard de la rédemption et do l'arroser de leur sang.

164 CHAPITHE XX

Il est une circonstances dont Tà-propos ajoute encore au merveilleux de cet élan apostolique. Lorsqu'en 1830 le gouvernement ' français retirait aux missions les aumônes accordées par la Restauration et que par suite de cette mesure on songeait à fermer le séminaire des missions étrangères, voilà qu'une œuvre évidemment providentielle, une œuvre inconnue dans les fastes de TEglise, une œuvre jusque-là faible et obscure prend tout à coup et contrairement à toutes les prévisions humaines un accroissement inexplicable. L'œuvre de la propagation de la foi, qui en 1830, recevait à peine quelques centaines de mille francs, compte aujourd'hui ses recettes par millions.

Nous sommes témoins d'un autre miracle plus grand encore ; c'est l'apostolat de la femme. Jusqu'ici on avait vu la femme renfermée dans l'intérieur du foyer domestique. Les soins de la famille, quelques bonnes œuvres locales, tout au plus le soulagement des malades et l'instruction des pauvres dans les pays civilisés absorbaient l'activité des filles et des sœurs de la nouvelle juve. Aujourd'hui l'esprit de l'apostolat les anime, sa force les soutient; et transformées en de nouvelles créatures elles volent, comme les missionnaires, à de lointaines conquêtes!

Timidité, délicatesse, préjugés, liens du sang, tout disparaît : la femme fait place à

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