‹ La religion dans le temps et dans l'éternitéChapitre 15 sur 19 · LK CHR1STIA>"]SME PROPAGÉ · texte numérisé non relu

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]'héroïne. Comme ces graines légères qu'aux jours d'automne le vent promène dans toutes les directions, afin de donner naissance à des pépinières de fleurs et d'arbustes, on voit nos vierges catholiques, joyeusement portées sur l'aile de la Providence , traverser les mers et se reposer aux quatre coins du monde. A leur vue l'Arabe, le Chinois, le Turc, le sauvage sont frappés de stupeur. Il leur demandent naïvement si elles sont des femmes, et non pas des anges descendus du ciel en ligne droite ! Tant d'héroïsme, tant de vertus dans un sexe qu'ils n'ont su jusqu'alors que mépriser et flétrir est un mystère palpable qui les dispose à croire tous ceux que les Marabettes * sont venues leur annoncer.

Il faut le dire à leur gloire, les femmes accomplissent dignement leur noble mission; et de son côté, le Dieu qui les appelle à l'apostolat se plaît à couronner de succès inespérés leur héroïque dévouement. Grâce à elles, la religion pénètre là où le missionnaire lui-même ne peut avoir accès ; la Sœur complète le Père, et le nouvel Adam voit son règne s'étendre avec rapidité et ses filles aussi bien que ses fils participer aux bienfaits de la rédemption.

1 C'est le nom que les Turcs [donnent à nos religieuses.

166 CHAPITHE XXI

C'est ainsi que, docile au conseil de saint Augustin, nous formons d'anneaux solides comme le diamant, brillants comme le rubis la longue chaîne des siècles chrétiens, et que nous conduisons l'histoire de la religion depuis Torigine du monde jusqu'à nos jours.

Le Christianisme rendu sensible.

Pour s'emparer de l'homme tout entier, ce n'est pas assez d'enseigner la religion à son esprit ni même de la présenter à son cœur ; il faut encore la montrer à ses sens. « L'homme étant ce qu'il est, dit le saint concile de Trente, il ne peut que difficilement, sans le secours des signes sensibles, s'élever à la méditation des choses divines *. » Voilà pourquoi Dieu a écrit la religion dans des signes palpables.

Ce que le monde visible est au monde invisible, le culte extérieur l'est aux dogmes et aux préceptes du christianisme : c est un

1 Sess. XXII, 5.

LE CHraSTIAXISME RENDU SENSIBLE 167

miroir dans lequel nous voyons de nos yeux, nous touchons pour ainsi dire de nos mains les vérités de l'ordre surnaturel : la chute de l'homme, sa rédemption, ses espérances immortelles, ses devoirs, sa dignité. Le culte extérieur est encore à la religion ce que la parole est à la pensée ; il en est 1 expression vraie, c'est-à-dire tour à tour douce, joyeuse, terrible, lugubre, suivant la nature des vérités qu'il exprime; en un mot, le culte extérieur catholique est le christianisme présenté aux sens.

Après être remonté aux anciens jours et avoir vu les origines vénérables du culte catholique, sa nécessité, sa touchante et complète harmonie avec nos besoins ; après avoir visité les lieux augustes où s'accomplissent nos cérémonies saintes et reconnu qu'il n'est aucune partie dans nos églises qui ne soit riche des plus intéressants souvenirs, il faut expliquer en détail l'office du jour solennel si bien nommé le jour du Seigneur. Afin de pénétrer le sens intime et découvrir tous les trésors du culte catholique, bénédictions, prières, langage, chants, cérémonies, sacrifice auguste de Tautel, tout doit être passé en revue. En contemplant cette magnifique galerie de tableaux animés, nous voyons combien le culte de TEglise romaine est digne de la vraie religion, c'està-dire raisonnable, noble, saint, propre à

captiver les sens et à les purifier en les élevant à la contemplation des choses divines ; nous voyons surtout combien il est instructif et vénérable.

Supposez qu'un navigateur digne de foi s'en vienne, au retour d'un voyago dans des archipels inconnus, annoncer à l'Europe savante l'existence d'un peuple qui depuis dixhuit cents ans conserve invariables sa langue, sa foi, ses mœurs, ses lois, ses usages, ses rites, jusqu'à la forme de ses édifices et de ses vêtements ; que toutes ces choses, étonnantes de grandeur, de sagesse et de génie, ont leurs racines dans des traditions plus anciennes, dont la plupart remontent à l'origine des temps et se rattachent aux plus grands événements de l'histoire; de telle sorte qu'il suffit de connaître ce peuple, d'entrer dans ses temples, d'assister à ses cérémonies religieuses , d'en pénétrer le sens et la cause pour être transporté comme par enchantement à dix-huit siècles au delà, avoir l'intelligence de tous les mystères de l'homme et assister au spectacle vivant de l'antiquité la plus reculée.

L'inexplicable ardeur qu'on manifeste aujourd'hui à fouiller les ruines du passé nous en est un sûr garant, au récit du navigateur, Toulon, le Havre, Brest, Marseille, nos différents ports et ceux des autres nations verraient accourir de nombreux amateurs,

empressés de partir pour visiter ce peuple monumental. Qui sait? les gouvernements eux-mêmes enverraient peut-être chez ce peuple des expéditions scientifiques pour recueillir des traditions plus vraies, lire des inscriptions plus intéressantes et explorer des ruines plus vénérables que les traditions, les inscriptions et les ruines de Thèbes et de Memphis.

Eh bien ! ce peuple existe : c'est le peuple chrétien, c'est l'Eglise catholique. Jeunes amateurs de l'antiquité, assez longtemps vous êtes restés en admiration sur le seuil de nos cathédrales, entrez dans le sanctuaire. Là vous découvrirez la pensée mystérieuse et puissante dont l'expression merveilleuse vous ravit ; vous comprendrez V esprit du monument dont vous ne connaissez que la lettre morte, et votre admiration doublera en devenant chrétienne ; de simples spectateurs que vous étiez, vous serez poètes de l'art ; car ne l'oubliez pas, dans les arts celui-là est mort dès cette vie qui ne croit pas à l'autre.

Quand un jour du dimanche vous voyez le prêtre à l'autel, faisant avec une précision mathématique certains mouvements qui vous paraissent étranges, répétant certaines paroles dont peut-être voiis ignorez la valeur, loin, bien loin de vos esprits la critique ignorante ; bien loin de vos lèvres le sourire impie du mépris. Recueillez vos pensées, pé-

nétrez le mystère, et dites-vous à vousmêmes : Yoilà devant mes yeux la vénérable antiquité de la foi ; voilà l'immobile perpétuité du christianisme. Tandis que tout change autour d'elle, cette religion demeure immuable. Ce qu'il fait ce prêtre se fait de même en ce moment sur tous les points du globe par des milliers d'autres prêtres ; ce qu'ils font tous ensemble se faisait de même il y a cent ans, il y a mille ans, il y a dix-huit cents ans. Les basiliques de Constanlinople et de Nicéc, les Catacombes de Rome furent témoins du même spectacle. Dans ce prêtre je vois Chrysostome à Antioche, Augustin à Hippone, Denis à Lutèce, Ambroise à Milan, Clément à Rome.

Il étend les bras pour prier, je vois le chrétien des anciens jours ; il place ses mains sur l'offrande sacrée, je vois Aaron prenant possession de la victime; il développe un linge blanc sur lequel il repose l'hostie sainte, je vois le linceul du calvaire, où fut enveloppée la grande Victime du genre humain. Toute l'antiquité se déroule à mes yeux. Dix-huit siècles sont franchis, et j'entends la voix du Fils de l'Eternel disant : Jamais un iota ne sera retranché de ma loi^ et je vois de mes yeux l'accomplissement de son immortel oracle : Le ciel et la terre passeront ; mais mes paroles ne passeront pointa

1 Matth.,v. 18; Marc, xm, 31.

Non-seulement les cérémonies de l'auguste sacrifice font briller aux yeux la vénérable antiquité de l'Église, les usages les plus vulgaires de nos saintes assemblées nous la racontent aussi dans leur langue pleine de candeur et de charité. Citons un exemple :

« Tous les souvenirs du dimanche primitif se sont conservés parmi nous. A nos grand'messes on trouve ce pain rompu entre les fidèles, ces lectures des livres saints, ces dons faits aux pauvres et aux captifs ; ce que saint Justin confessait à Marc-Aurèle, après seize cents ans nous le faisons encore.

(( En mémoire du pain distribué aux fidèles, voici le pain bénit que deux choristes portent sur un brancard orné de blanches draperies et illuminé do cierges.

« En mémoire des dons volontaires des premiers chrétiens pour le soulagement des pauvres et le rachat des captifs, voici le prêtre et les confréries qui font leurs quêtes : ceux-ci demandent pour les malades et les petits orphelins, ceux-là pour les prisonniers. Cette jeune fille avec sa bourse de veloins rouge est une enfant de J/«ne; c'est poiul'autel de la Vierge qu'elle s'adresse à vous, afin d'avoir de blancs bouquets de fleurs. Co vieillard, avec sa bandoulière noire seniée de larmes d'argent, c'est un membre de la confrérie de la bonne mort; c'est pour avoir

des cercueils pour les pauvres qu'il s'en va quêtant.

(( En mémoire des Actes des Apôtres et des livres de Prophètes que les Lecteurs lisaient autrefois aux fidèles assemblés, écoutez, voilà le sous-diacre et le diacre qui font la même lecture; écoutez encore, voici le curé en chaire; il lit l'évangile du jour; et, suivant la recommandation de l'Apôtre, il prie tout haut pour les pontifes et les rois, les riches et les pauvres, les malades et les infirmes, les voyageurs et les exilés.

« La religion a arrangé les choses ainsi : il n'y a pas une douleur sans consolation, une misère sans soulagement, un besoin sans secours ; et chaque dimanche elle nous montre toutes ces bonnes œuvres liées ensemble comme un faisceau.

« Si de superbes esprits dédaignent une grand'messe, c'est qu'ils ne savent pas tout ce qu'elle rappelle de vieilles mœurs et de sairttes coutumes. Chose admirable ! il n'y pas dans toute la chrétienté un village, un petit hameau qui ne puisse offrir, tous les huit jours, aux savants et aux érudits des réminiscences de l'antiquité, des souvenirs des Césars et du Cirque, des Catacombes et des martvrs \ »

1 Tableau poétique des Fêtes chrétiennes, par le vicomte Walsh.

Ainsi s'explique et se justifie cette étonnante parole de l'âme la plus aimante et peut-être la mieux inspirée du seizième siècle : « Je donnerais ma tête, disait sainte Thérèse, pour la plus petite cérémonie de l'Eglise. »

Le Christianisme rendu sensible (suite).

Nous connaissons lanécessité et les beautés du culte extérieur, ses avantages religieux et sociaux ; nous connaissons l'église et le cimetière, cette double demeure où s'accomplissent tous les mystères de la vie et de la mort ; nous connaissons la profonde sagesse de l'épouse de Jésus-Christ dans l'usage constant qu'elle fait de la langue latine, puisqu à une doctrine immortelle il faut une langue invariable : il nous reste à parler du temps dans lequel l'Eglise exerce son culte initiateur et la religion son influence salutaire.

Image mobile de l'immobile éternité, le temps est le délai accordé par la Justice divine à la race humaine pour faire pénitence

et se réhabiliter. Tel est l'oracle infaillible de la vérité*. Que d'erreurs dissipées, que de systèmes renversés, que de lumières répandues, que de regrets peut-être excités dans plus d'une âme par cette définition catholique du temps ! Combien de vieillards apprennent ici qu'on peut mourir à cent ans sans avoir vécu un jour !

Quand on réfléchit à cette simple définition et qu'on jette un regard sur la face du monde, n'y a-t-il pas de quoi se cacher le visage dans les mains, et s'asseoir, comme Jérémie, pour pleurer surles ruines de l'intelligence, Homme, fils d'un père coupable et coupable toi-même, tu n'as qu'un jour pour laver les taches qui souillent ton âme, et ce jour tu l'emploies à te souiller davantage ; roi déchu, tu n'as qu'un jour pour reconquérir ton trône, et ce jour tu l'emploies à poursuivre des fantômes, à tisser des toiles d'araignée ; esclave du démon, tu n'as qu'un jour pour briser ton joug, et ce jour tu l'emploies à river tes chaînes, et voici la nuit qui vient, la nuit noire, profonde, immobile de l'éternité, o\!i nul ne pourra plus travailler, et tu n'y penses pas !

A la définition du temps succède la division de l'année adoptée par l'Église, division émi-

{{\.. Totius christiansB vittB quae perpétua pœniteutia esse débet C. Trid.. sess. XVI, 9.

nemment philosophique, dont les trois parties correspondent d'une manière admirable oux trois parties de cet ouvrage, comme celles-ci correspondent aux trois états de la religion, avant, pendant et après la prédication do Jésus-Christ.

La première partie de l'année, qui comprend le temps de l'Avent jusqu'à la Nativité du Messie, nous retrace les quatre mille ans de préparation, les soupirs et les espérances du monde ancien, tels que nous les avons expliqués dans cette introduction.

La seconde, qui s'étend depuis Noël jusqu'à l'Ascension, renferme toute la vie mortelle du Rédempteur et correspond à notre seconde partie.

La troisième enfin, qui commence à la Pentecôte et finit à la Toussaint, rappelle la vie de l'Égiise, développée dans notre troisième partie *.

Ainsi cette vie de l'Ég-lise, cette succession de fêtes, ces différentes divisions de l'année, qui nous retracent toute la vie du genre humain et toute l'histoire du christianisme, se terminent par la fête du Ciel. En

1 II n'y a point ici de lacune. Autrefois l'Avant durait six semaines et commençait à la Saint-Martin, immédiatement après l'octave de la Toussaint. L'église de Milan, fidèle à scj; anciens usages, conserve encore les six semaines de l'Avant primitif. Il en est de même en Orient, chez les Grecs-Unis. Annal, de la Prop. Op la Foi. no 47, p. 537,

effet, tout conduit là ; car le ciel est le dernier mot de toutes choses.

Fêtes. — Avec nos maîtres dans la science sacrée, nous envisageons les fêtes chrétiennes comme un apprentissage du Ciel, comme une image faible, il est vrai, mais souvent reproduite, de la fête éternelle. Soyez bénie, relig-ion sainte, dont la bonté maternelle a répandu de distance en distance quelques fleurs et planté quelques arbres au frais ombrage sur la voie douloureuse que l'homme exilé parcourt si péniblement avant d'arriver à sa patrie !

Ce nom de fêtes est à lui seul une leçon de haute philosophie. Ce nom, qui contraste d'une manière si pénible avec les larmes, le travail et les maux do la vie terrestre, redit à l'homme toute son histoire passée, présente et futur(> ; il le porte à la crainte de de Dieu, l'encourage, le console en lui rappelant et sa destinée primitive, et sa chute, et sa rédemption, et les joies sans mélange et sans fm (jui l'attendent.

Les fêtes font plus encore : elles préparent l'homme à la vie future en le détachant peu à peu de la vie sensuelle, en même temps qu'elles sont pour lui un soulagement, une trêve à ses pénibles travaux.

Oh ! qu'il y a eu d'amour et de sagesse de la part de l'Église, ou plutôt du Père céleste, qui l'inspire, dans l'institution des

i.I-: tlHIUSTIANLSXfK RENDU SENSIBLE 177

fêtes ! Qu'il v a de cruauté et de déraison dans ceux qui veulent les abolir, dans ceux qui les dégradent par leur conduite ou qui les font violer par leurs exemples ! Quel mal ils font à l'humanité ! Tristes enfants d'Adam, pauvres, artisans, laboureurs, mercenaires, vous tous qui gagnez votre pain à la sueur de votre front, les jours de fêtes étaient principalement établis pour vous. Ce n'est pas seulement l'intérêt de votre âme, c'est aussi le bien de votre corp'i que l'Eglise s'était proposé dans l'institution de ses solennités. L'homme n'est pas une machine; un travail incessant l'épuisé avant l'ùge. Ce n'est pas assez qu'il ait du pain, dit Rousseau, il faut encore des jours de repos où il puisse le manger en paix.

La société elle-même n'est pas moins intéressée à les observer fidèlement. Cette vérité, que la cessation du travail à certains jours touche au fondement des Etats et que la violation des jours de repos compromet le bien-être même matériel de la société ; cette vérité, méconnue aujourd'hui plus que jamais, nous ne négligeons rien pour la rendre palpable *. On ne saurait trop le redire, la religion, qui ne semble avoir d'autre but que

1 Voir notre ouvrage La profanation du dimanche considérée au point de vue de fa santé, de la liberté, de la dignité humaine, etc., in-18.

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la félicité de l'autre vie, fait encore le bonheur de celle-ci.

Quoique notre principal objet soit d'étudier les fêtes chrétiennes sous le point de vue historique, dogmatique, moral et liturgique, nous n'avons garde de négliger leur admirable harmonie avec les saisons et leur harmonie plus admirable encore avec les besoins de notre cœur.

Chacune de nos grandes solennités se célèbre dans la saison la plus propre à développer les sentiments qu'elle a mission d'inspirer. C'est ainsi que la création physique concourt au but de la religion, et que l'une et l'autre se rapportent au bien de celui pour qui elles ont été faites, au bien de l'homme ; et par l'homme elles se rapportent à Dieu, principe et fin de toutes choses. Un exemple pris au hasard suffit pour faire toucher au doigt cette vérité trop peu connue.

Supposez qu'au lieu de se célébrer en hiver la fête de Noël se célèbre dans les beaux jours de l'été. Ne sentez-vous pas aussitôt s'affaiblir cette pitié compatissante qu'inspire le nouveau-né de Bethléem? Quelle difficulté d'exciter en notre cœur, au milieu des chaleurs brûlantes, ces sentiments si vifs pour ce petit enfant transi de froid! Replacez Noël au vingt-cinq décembre, et vous éprouvez, comme malgré vous, cette tendre compassion pour l'enfant divin qui naît au milieu

d'une longue nuit d'hiver, dans une grotte humide, ouverte de toutes parts au souffle glacé de l'aquilon. Ne vous en étonnez pas; dans la première supposition il y a désaccord entre la fête et la saison; dans la seconde l'harmonie existe, l'ordre est rétabli, les obstacles disparaissent, et sans peine le cœur éprouve tout ce qu'il doit éprouver *. Descendant encore plus avant dans ces mystérieuses harmonies, nous voyons que, durant le cours de l'année, il n'est pas une vérité que lÉglise ne nous prêche, par une vertu qu'elle ne propose à notre imitation, pas une fibre de notre âme que cette admirable variété de fêtes ne remue, tellement qu'on est porté à dire de chaque solennité ce qu'on est forcé de dire de chaque vérité chrétienne : Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Esprit d-e la Religion.

Partis de l'origine des temps, nous avons

1 Cette harmonie se manifeste plus sensiblement dans notre hémisphère, où se trouve Rome, la mère, la maîtresse et le modèle de toutes les autres Églises : il en devait être ainsi.

180 CHAPITRE XXII l

assisté à la naissance de la religion, contemporaine de la naissance de l'homme ; avec elle nous sommes entrés au Paradis terrestre. Nous avons avec elle voyagé sous la tente des Patriarches ; nous l'avons vue comme le soleil qui éclaire le monde, attirant dans son orbite et faisant graviter vers elle tous les empires et tous les événements; passant de son aurore à (son lever, de son lever à son midi, et du haut du Calvaire rayonnant éternellement sur le monde, semant sur la terre les bienfaits et les miracles, comme Dieu lui-même a semé les astres dans les plaines du firmament, bravant les siècles et les orages, et, toujours jeune, chantant sur la fosse de tous ses persécuteurs le cantique de son immortalité : Depuis les jours de mon enfance les rois et les peuples se so7it souvent ligués contre moi; souvent ils ont forgé sur m,on dos comme sur une enclume; mais ils ne ni ont rien pu, et non potueriint . C'est ainsi que, suivant le conseil de saint Augustin, nous enseignons la lettre de la religion.

En présence de cette lettre magnifique, on se demande quel esprit l'anime; quelle loi unique , perpétuelle , immuable préside à l'existence et à la conservation de ce fait unique, perpétuel, immuable? Or, toutes les merveilles que nous avons contemplées sont produites par un seul et même esprit,

par une seule et même loi, l'amour ; et parce qu'elle est la loi de la religion, cette loi est la loi fondamentale de toutes les sociétés. Ecoutons l'Apôtre, chargé spécialement de la promulguer.

Dieu est charité, dit saint Jean, Deus chantas est; donc toutes ses œuvres, ajoute saint Léon le Grand, sont amour et miséricorde, Deus, cujus natura bonitas cujus opus misericordia ; car Dieu ne peut manifester que ce qu'il est. Ainsi, Dieu aimant l'homme, l'aimant toujours, n'ayant de toute éternité et depuis le commencement du monde qu^un seul dessein, celui de rendre l'homme heureux en le couronnant de gloire, en le comblant de biens, en réparant le mal qu'il s'est fait à lui-même et en faisant concourir à Taccomplissement de cette unique pensée le ciel et la terre, les peuples et les rois^ le monde ancien et le monde moderne ; en un mot, Dieu aimant l'homme : voilà toute l'histoire du monde, voilà toute la religion, et, s'il est permis de le dire, voilà tout Dieu.

De ce fait révélateur les preuves brillent de toutes parts. Ainsi, création, conservation, rédemption, glorification , ces quatre mots résument le temps et l'éternité. Or, créer, c'est aimer; conserver c'est aimer; racheter, c'est aimer ; glorifier, c'est aimer. Pour ne parler ici que de la rédemption, n'est-elle pas le centre vers lequel tout gravite, le but

auquel tout se rapporte? Pour qui sait lire, chaque page de l'histoire n'expose-t-elle pas quelqu'un des moyens employés de Dieu pour préparer ce fait immense, le réaliser, le maintenir et l'étendre ? et la rédemption n'est-elle pas le grand mystère de la charité de Dieu pour l'homme * ?

N'est-ce pas à ce conseil immuable de la charité de Dieu que l'homme innocent dut toute sa félicité , toute sa gloire ? N'est-ce pas au même conseil que l'homme déchu est redevable de ce qu'il a conservé ou recouvré de lumières, de vertus, d'espérance, par conséquent de bonheur?

Et d'abord, veuillez nous dire d'où partait le rayon lumineux qui éclaira le genre humain durant la longue nuit du paganisme. D'où lui vint originairement la faible connaissance de la Divinité, de la distinction du bien et du mal, des peines et des récompenses d'une vie future et de toutes ces vérités fondamentales qui distinguent Thomme de la brute? — De la raison ! — Vraiment, et dites-nous donc quel jour la raison inventa Dieu, inventa les vérités et les devoirs qui découlent de la notion de cet Etre souverain. La raison inventer Dieu! autant vaudrait dire que le fini inventa l'infini, le fils son père.

1 I Timoth., m, 16.

Ensuite qui entretint parmi les hommes, plongés dans le gouffre de l'idolâtrie, un reste de justice, d'équité, de mœurs et de subordination?— La philosophie, dites-vous. Où sont-elles ces lumières que le monde ancien dut à la philosophie? Que lui apprit-elle que la tradition religieuse ne lui eût enseigné la première? Que dis-je? quelles notions encore un peu justes sur Dieu, sur l'âme, sur la création de la matière, sur le souverain bien, sur la fin de l'homme, conservées aux peuples idolâtres par la religion, comme le faible héritage qu'un père conserve à son fils dissipateur et rebelle, que la philosophie n'ait pas altérées, niées, discréditées dans l'opinion à force d'y mêler des absurdités et des sophismes?

Mais voici le jour où cette vérité , que l'homme doit tout à la religion, va briller d'un plus vif éclat. Vous rappelez-vous ce qu'était le monde il y a dix-huit siècles? La nuit de l'erreur était -elle assez profonde et assez universelle? l'esclavage assez dur et assez abject?rhomme assezcorrompu etassezmisérable?la femme, l'enfant, l'esclave, le pauvre, le prisonnier assez dégradés, assez foulés, assez anéantis?

Eh bien! dites-nous, est-ce des écoles de la philosophie ou bien du Cénacle qu'est descendue la lumière qui a dissipé les ténèbres de l'erreur, et fait rentrer dans l'om-

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bre, comme des oiseaux lugubres, ces millions de dieux aux pieds desquels le monde antique se prosternait tremblant et dont il baignait les autels de sang humain? Qui a brisé les fers de Tesclavage d'un bout du monde à l'autre, aboli les combats de gladiateurs , appris à l'homme à respecter l'homme, sauvé l'enfant du meurtre, de l'exposition et de la vente autorisée par des lois antiques, relevé la femme de son abjection profonde, et d'esclave dégradée, avilie en a fait la noble compagne de l'homme? Qui a changé le droit des gens, et, de féroce qu'elle était, rendu la guerre aussi humaine qu'elle peut l'être ? Qui a ennobli le pauvre au point d'en faire un être sacré, préparé des palais à sa misère et doté sa vieillesse? Qui a fait descendre au chevet du malade inconnu et dégoûtant de jeunes princes et de jeunes princesses, nés sur les marches du trône, et les a rendus fiers de porter le nom de serviteurs et de servantes des pauvres ?

Parmi toutes ces œuvres, philosophes, laquelle revendiquez-vous? laquelle avez-vous inspirée? laquelle accomplissez-vous? Dites à qui en est la gloire.

On vous entend quelquefois parler de différentes religions et les comparer entre elles ; vous allez même jusqu'à discuter leur valeur et leurs avantages : on dirait que vous ne savez à quel autel offrir votre encens. Il est

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vrai, plusieurs sociétés se disputent l'honneur d'être les dépositaires de la charité de Dieu. Voulez-vous fixer vos incertitudes, suivez-nous, le travail ne sera ni long ni difficile. Voyez laquelle de ces sociétés a répandu sur le genre humain les bienfaits dont nous avons déroulé devant vous le rapide tableau. Concluez sans hésiter que celle à qui le monde en est redevable est la véritable société, la seule dépositaire de la charité de Dieu et de la bonne doctrine. Car une doctrine qui seule civilise les hommes, qui seule les rend meilleurs, c'est-à-dire pieux envers Dieu , justes et charitables envers leurs frères, cnastes et humbles à l'égard d'eux-mêmes, est une doctrine bonne ; mais elle n'est bonne que parce qu'elle est vraie, elle n'est vraie que parce qu'elle est divine ; et vous avez trouvé la véritable religion et la véritable Église.

Or, quelles sont les sociétés qui depuis dix-huit siècles se sont présentées comme les véritables dépositaires de la doctrine vivifiante? Je vois l'Église romaine, l'arianisme, le mahométisme, le protestantisme; enfin, après toutes les autres, je vois revenir la philosophie.

La main sur la conscience, étaient-ce des ariens, des mahométans, des protestants, des philosophes qui descendaient dans les amphithéâtres de Rome païenne pour cimenter

avec leur sang- les fondements de la société moderne, et créer l'ère nouvelle de civilisation qui a fait la gloire et le bonheur du monde? Non ; c'étaient des enfants de l'Église catholique romaine.

Étaient-ce des ariens, des mahométans, des protestants, des philosophes qui peuplèrent les vastes solitudes de la Thébaïde, pour donner au monde ces miraculeux exemples de toutes les vertus et lui apprendre à appliquer à la société, à la famille et à tout le détail de la vie privée les grandes leçons du christianisme? Non; c'étaient des enfants de l'Eglise catholique romaine.

Etaient-ce des ariens, des mahométans, des protestants, des philosophes qui, au prix de tous les genres de fatigues et de privations', au mépris des tourments et de la mort, s'en allaient arborer chez les nations d'alors l'étendard de la civilisation et de la religion, la croix? Non; c'étaient des enfants de l'Église catholique romaine.

Ariens, mahométans, protestants, philosophes, comment auriez-vous opéré ces merveilles? vous n'étiez pas nés. Tout était fait quand vous êtes venus.

Quand enfin vous êtes arrivés , qu'avezvous fait? Quelle vérité l'arianisme a-t-il apportée ou conservée? Quel principe social a-t-il proclamé , lui qui niait Jésus-Christ, principe de toute vérité, de tout devoir, par

conséquent de toute société? Quel peuple a-t-il tiré de la barbarie? Quelle partie du globe a-t-il rendue plus morale, plus florissante et plus heureuse? Je vois le monde divisé; je vois la haine, les disputes, les violences reparaître partout où il passe. Voilà les œuvres de Farianisme ; sa doctrine n'est donc pas bonne ; elle n'est pas bonne , parce qu'elle n'est pas vraie ; elle n'est pas vraie, parce qu'elle n'est pas divine : l'arianisme n'est donc pas la véritable société, la société dépositaire de la charité de Dieu, conservatrice de la bonne religion.

Et le mahométisme, quelles sont ses œuvres ? Fils d'un Arabe voleur et libertin, il s'avance le sabre d'une main et la coupe de la volupté de l'autre, disant : Grois ou meurs. Et je vois au loin l'incendie des villes depuis les extrémités de l'Asie jusqu'au centre de l'Afrique, Je vois l'homme transformé en machine sous la main de fer d'une aveug-le fatalité. Je vois l'esclavage des peuples conquis, l'opprobre de la femme, le mépris des arts et des sciences. Je vois la barbarie avec son ténébreux chaos, et les nations soumises à la doctrine musulmane, subitement arrêtées dans leur marche, devenir comme une pétrification vivante de l'humanité. Voilà les œuvres du mahométisme ; sa doctrine n'est donc pas bonne ; elle n'est pas bonne, parce qu'elle n'est pas vraie; elle n'est pas vraie,

188 CHAPITRE xxin

parce qu'elle n'est pas divine : le mahométisme donc n'est pas la véritable société, la société dépositaire de la charité de Dieu et conservatrice de la bonne religion.

Réformateurs prétendus du seizième siècle, Luther, Zwingle, Calvin, Henri VIII, vous vous donniez pour réformer l'Eglise romaine, qui elle-même avait réformé et civilisé le monde ; vous accusiez d'ignorance et de barbarie celle qui depuis quinze siècles conservait à l'Europe sa supériorité intellectuelle et morale; eh bien! dites-nous, quels abus avez-vous réformés? De quelle vertu nouvelle avez-vous doté la terre? Quelles consolations avez-vous apportées aux misères humaines ? Où sont les Sœurs de charité que vous avez envoyées au chevet du moribond, au berceau de l'enfant abandonné, au pauvre couché sur la paille? Quelles vérités nouvelles avez-vous enseignées? Quels principes conservateurs de la société et de la religion avez-vous proclamés? Quelle sanction sacrée avez-vous donnée à la foi? à la foi, base de l'ordre religieux, politique, civil et domestique? Que dis-je, sanctionner la foi ! vous l'avez anéantie en déifiant l'orgueil humain et en proclamant l'infaillibilité individuelle.

Et puis quel peuple avez-vous civilisé?

Quels sauvages avez-vous retirés du milieu de leurs forêts? Depuis un siècle, des mil-

lions d'Indiens sont courbés sous le joug du protestantisme. Allez voir s'ils ont fait un pas, un seul dans la route de la civilisation. Pour civiliser les peuples il ne suffit pas d'avoir des Bibles à leur donner et des comptoirs pour recueillir le prix de leurs sueurs ; il faut avoir les deux choses qui seules civilisent, sur les lèvres la vérité et dans les veines du sang à répandre. Et de ce sang- de martyr vous n'en eûtes jamais, et vous n'en avez point encore.

Ainsi, à l'égard des peuples civilisés, division, doute, scepticisme, meurtre, pillage, révolutions; à l'égard des peuples sauvages et barbares, impuissance absolue. Point de bien et beaucoup de mal, voilà les effets de la doctrine protestante. Cette doctrine n'est donc pas bonne ; elle n'est pas bonne, parce qu'elle n'est pas vraie; elle n'est pas vraie, parce qu'elle n'est pas divine : le protestantisme n'est donc pas la société véritable, la société dépositaire de la charité de Dieu et conservatrice de la bonne religion.

Parlerons-nous de la philosophie? Nous pourrions nous en dispenser. Ce que nous avons dit de la philosophie ancienne s'applique de tout point à la philosophie moderne. Même chaos d'opinions, mêmes variations, mêmes contradictions, et, comme conséquences, mêmes désordres moraux, mêmes bouleversements politiques, même

mépris de toutes les vérités et de tous les principes qui ont civilisé le monde. Au reste, les philosophes modernes se sont condamnés par leur propre bouche, La vérité, disent-ils, n'est jainah nuisible : c^est répond l'un d'entre eux, la meilleure preuve que ce que vous dites n'est pas la vérité^.

Frappée de stérilité pour toute espèce de bien, qu'a fait la philosophie? Où est le jeune homme dont elle a purifié les mœurs, corrigé les désordres, le père qu'elle a rendu plus vigilant, plus équitable, l'épouse plus ficlèle, le citoyen plus dévoué, le mag-istrat plus intègre, le nég-ociant plus loyal? Que diraije ? 011 est la vertu, si petite, si humble qu'elle soit, qu'elle a enseig-née, sanctionnée, pratiquée ?

Mais si la philosophie fut impuissante pour le bien, elle est toute-puissante pour le mal. C'est elle, disent ses adeptes, qui a fait tout ce que nous voyons *. Et que voyons-nous? Le monde ébranlé jusque dans ses fondements, tous les liens de la société politique, civile et domestique brisés, méprisés ; des ruisseaux de sang, des débris et des ruines; l'homme devenu chair, sans autre vie que celle des sensations animales : voilà les œuvres de la philosophie, car qui, dit philo-

1 J.-J. Rousseau.

2 Condorcet.

KSPRIT DK LA RELIGION 191

sophe dit un homme qui se croît le droit de ne rien croire et la liberté de faire tout ce

3u'il veut. Cette doctrine, grosse d'erreurs, e crimes et de bouleversements, n'est donc pas bonne; elle n'est pas bonne, parce qu'elle n'est pas divine : la philosophie n'est donc pas la véritable société, la société dépositaire de la charité de Dieu et conservatrice de la bonne religion.

Il est donc vrai, l'Église catholique romaine seule avait civilisé le monde avant la naissance de l'arianisme, du mahométisme, du protestantisme et de la philosophie ; elle était donc, avant leur naissance, la seule véritable société, la seule dépositaire de la bonne doctrine, par conséquent de la charité de Dieu et conservatrice de la bonne religion.

Et depuis que ces nouvelles venues ont paru sur la terre, a-t-elle cessé sa mission bienfaisante ? Hurons, Iroquois, sauvages de tous les genres et de toutes les tribus, qui planta au milieu de vos vastes forêts l'étendard civilisateur? Qui vous apprit à cesser vos horribles festins de chair humaine et vos sacrifices sanglants ? Qui vous réunit en corps de nation et vous fit asseoir au vaste banquet de la civilisation? De nos jours, qui encore civilise les peuplades inconnues de rOcéanie, et les restes des sauvages américains, et les Indous, courbés sous le joug d'horribles superstitions, et les Galles, et les

GafTiesetlesHottentots? ariens, mahométans, protestants, philosophes, est-ce vous?

Et sans sortir de notre Europe, qui couvre nos royaumes, du nord au midi, de toutes ces institutions dans lesquelles on ne sait ce qu'il faut admirer davantage, ou le bien immense qu'elles opèrent à Tég-ard de tous les âg-es, de tous les sexes et des malheureux de tout genre, ou le dévouement héroïque et la gaieté céleste des anges visibles qui, jour et nuit, veillent sur ce ramas dégoûtant de toutes les misères humaines avec une sollicitude plus tendre que la jeune mère sur le berceau de son premier né? Et puis, dans les fléaux qui sont venus naguère décimer l'ancien et le nouveau monde, qui a volé au chevet des malades ? Qui a collé son oreille sur leur bouche empestée pour recueillir leur dernier soupir?

Il est donc vrai, depuis l'apparition des prétendues sociétés dépositaires de la vraie religion, la seule Église romaine a continué, elle continue magnifiquement la mission d'amour qu'elle avait commencée avant leur naissance. Sa doctrine n'a donc pas cessé d'être bonne privativement à toute autre ; mais elle n'est bonne que parce qu'elle est divine. L'Église catholique n'a donc pas cessé d'être l'unique société dépositaire de la charité de Dieu et conservatrice de la bonne religion.

Connaissez -VOUS maintenant la société dépositaire de la vraie religion ? Et cependant pour vous la faire distinguer de toutes les sectes menteuses nous n'avons employé qu'une seule preuve, la plus palpable, il est vrai, et par conséquent la plus populaire ; savoir, que l'arbre se reconnaît à ses fruits.

De là découlent trois propositions, résumé de toute démonstration religieuse :

Il y a une religion vraie, ou depuis six mille ans le genre humain est frappé de démence.

La vraie religion se trouve dans le christianisme, ou elle n'est nulle part.

Le christianisme se trouve dans l'Église catholique, ou il n'est nulle part.

Esprit de la Religion.

(suite)

Dieu est charité et Dieu a fait l'homme à son image. Si donc Dieu est charité, l'homme est amour; aimer, c'est vivre; ne pas aimer.

c'est mourir ^ Si aimer l'homme, c'est, pour ainsi dire, tout Dieu, aimer Dieu, c'est tout l'homme. Telle est l'essence de la religion et de la société. Grâce à ce trait de lumière, un des mystères les plus impénétrables pour la philosophie se révèle clairement à nos yeux. Tandis que des volumes entiers suffisent à peine pour contenir les codes des législateurs humains, on comprend très-bien pourquoi le Législateur suprême ne donne à l'homme qu'une seule loi : Tu aimeras, lui dit-il, le Seigneur ton Dieu de tout cœur, et to?i 'prochain comme toi-même. A cela se réduisent toute la loi et les prophètes, TAncien et le Nouveau Testament, le temps et l'éternité. L'histoire de la religion nous a montré Dieu obéissant exclusivement et toujours à la loi de charité ; voyons par un juste retour cette loi unique imposée rà l'homme orientant sa vie, disciplinant toutes ses affections et, selon qu'elle est accomplie ou violée, produisant le bonheur ou le malheur du monde. Avant tout et par-dessus tout est-il dit à l'homme : Tu aimeras Dieu ton créateur, ton rédempteur, ton principe et ta fin ; puis en Dieu et pour Dieu toutes les créatures, toimême compris. Monarque de la créatien, reçois l'hommage de tes sujets ; profite de leurs services ; mais n'oublie jamais que, si tu es le roi de la terre, tu es le vassal du

1 Qui non diligit manet in morte. I S. Joau., III, 14.

Fv^ -"

ESPRIT DK LA KELKVIO.N 195

ciel. Tu aimeras Dieu, ton bienfaiteur et ton père, dans toutes ces choses qui te parlent de lui et qu'il a faites pour toi ; tu le respecteras dans toutes les choses qui sont à lui, et non pas à toi. Moyens de perfection pour toi et de gloire pour lui, que jamais dans tes mains les créatures ne deviennent des instruments d'outrag-es pour lui et d'iniquité pour toi. Comme l'aiguille aimantée gravite incessamment vers le pôle, tu graviteras incessamment vers Dieu, portant le tribut de reconnaissance que tu dois à ton souverain, et ce tribut c'est la création tout entière, ennoblie par ton amour et parlant par tes lèvres.

Cette lumineuse parole donne à l'amour de l'homme pour les créatures des règles certaines. La première des trois concupiscences qui tourmente le cœur humain et qui bouleverse la société, la soif de l'or, est frappée du coup mortel.

Il est une autre concupiscence non moins funeste que la soif de l'or ; c'est la soif du plaisir. A cette nouvelle passion la loi de charité met un frein en disant à l'homme : Réglé sur la volonté de Dieu, ton amour pour toi-même sera plein de sagesse et d'équité. Ce qu'il y a de plus noble en toi sera le premier dépôt de ton amour. Tu aimeras ton âme plus que ton corps ; tu aimeras ton corps comme on aime un serviteurnécessaire,

mais suspect ; tu le respecteras comme un vase d'honneur destiné à l'immortalité ; en un mot, tu aimeras ton corps pour ton âme et l'un et l'autre pour Dieu. Et voilà tous ces ignobles penchants, tous ces vices odieux qui tendent à faire de l'âme l'esclave humiliée du corps et à jeter la perturbation dans la société en y faisant régner le sensualisme, les voilà foudroyés jusque dans leur racine.

Reste à tuer la troisième concupiscence, l'orgueil de lavie,régoïsme,cet autre élément de dissolution sociale. D'un seul mot la loi de charité l'immole en disant à l'homme riche ou pauvre, puissant ou faible : Parce que tu dois t'aimer toi-même, tu ne peux pas ne pas aimer l'homme ton semblable et ton frère ; qui donc peut haïr sa propre chair ? L'un et l'autre, images vivantes du même Dieu, vous êtes de plus l'un et l'autre le prolongement du même homme. Le sang qui coule dans tes veines est le sang qui coule dans les siennes. Les combats que tu livres, il les livre ; la couronne que tu attends, il l'attend ; soldats ensemble, ensemble vous devez triompher: le bonheur de l'un comblera le bonheur de l'autre. Pendant la durée de la lutte tu feras pour lui ce que tu veux qu'il fasse pour toi ; car tu l'aimeras comme toimême.

L'esprit de la religion, la charte du genre humain est donc dans la loi de charité.

Établir, propager, défendre cette loi unique, tel est l'objet de toutes les œuvres de Dieu depuis l'origine des siècles, dans le monde ancien comme dans le monde moderne ; tel aussi, en dernière analyse, l'objet de tous les codes humains ; car tel doit être le but de tous les efforts de l'homme, religieux et social, la fin des sciences, des arts, des lettres, des royaumes et des empires. L'accomplissement de cette loi étant l'impérieuse condition de salut pour Thomme et pour les sociétés, faut-il s'étonner s'il ressort comme conclusion pratique de tout notre enseignement?

Heureux si, en ramenant tant de fois l'esprit et le cœur des jeunes chrétiens sur ce point fondamental, nous avons pu inspirer à quelques-uns l'inébranlable résolution d'être constamment fidèles à cette loi de la charité, dernier mot de Dieu, de l'homme et du monde.

Ainsi une seule loi, celle de V attraction, qu'on pourraitdéfinirr«moz<rmi</î<^/6^escorjos, régit le monde physique ; et cette unique loi le maintient dans une constante et magnifique harmonie : une seule loi, celle de la charité, régit le monde moral ; et cette unique loi, bien comprise et bien observée, suffit pour entretenir parmi tous les hommes et tous les peuples une paix inaltérable et les conduire au double bonheur du temps et

de l'éternité. Si la simplicité dans les moyens et la fécondité dans les résultats sont le cachet incommunicable des œuvres de Dieu, comment ne pas tomber à genoux et ne pas reconnaître dans le silence de l'admiration la divinité du christianisme et la généalogie également divine des sociétés humaines?

Mais la charité est un don. Si le rayon est en l'homme, le foyer est en Dieu. Ce qu'est le sang dans le corps humain, la charité l'est dans le corps social. Pour entretenir la vie il faut que le sang parte du cœur et se porte aux extrémités, et pour se réparer il faut que des extrémités le sang revienne au cœur. S'il veut conserver en lui la charité, l'homme doit se mettre de temps à autre en communication directe, immédiate avec le foyer même de la charité. Ici vient se révéler une merveille plus grande que toutes les autres.

Comme l'arbre de vie au milieu du paradis terrestre, comme le soleil au centre du firmament, l'Eucharistie brille au milieu du monde moral ; et l'Eucharistie est l'amour en personne, l'amour accessible à tous, l'amour éternellement fécond en miracles de transformation et de dévouement. Tous les prodiges de charité sont fils de l'Eucharistie. La preuve en est que partout où l'on cesse de croire ou de participer à ce mystère d'amour la charité s'éteint pour faire place àl'égoïsme. Promenez vos regards sur la mappemonde : excepté

chez les peuples catholiques, et dans les catholiques qui communient, nulle part vous ne trouvez un dévouement réel : plus de prêtres, plus de missionnaires, plus de sœurs de charité. L'homme qui ne communie pas peut bien donner quelque chose, mais se donner jamais : sa reîig-ionne vapasjusque-là.

Il en est autrement du catholique. Mystérieusement ému après la communion, il se dit : Mon Dieu en personne vient de se donner à moi ; pour son cœur il me demande mon cœur ; pour sa vio, ma vie; que puis-je lui assurer? Pour lui, il n'a besoin de rien ; il a cédé ses droits à mes frères, les pauvres, les malades, les pécheurs. Pour eux il me demande mon cœur, il me demande ma vie. Pour payer son amour je n'ai que cela, et c'est bien peu ; mais il s'en contente, et le catholique ravi à lui-même se donne. Et voilà, suivant que Dieu le demande, un missionnaire, un martyr, une servante des pauvres, toute une vie de dévouement.

Le feu q^ui a consumé l'holocauste vient-il à se ralentir, le catholique sait le rallumer au foyer de l'amour ; il revient à la table sacrée. C'est, comme nous l'avons dit, le sang qui des extrémités retourne au cœur, d'où il était parti, pour en repartir encore réchauffé, purifié, et faire circuler dans tous les membres la chaleur et la vie.

Ce simple aperçu élève tout à coup le

précepte de la communion à la hauteur d'une loi sociale, aussi nécessaire aux nations civilisées que le cœur est nécessaire au sang-, la source au fleuve, le foyer lumineux au rayon qui en émane. Un illustre protestant, lord Fitz Williams, a démontré cette vérité fondamentale avec la plus remarquable supériorité de logique : voici une courte analyse de ses déductions.

Ce n'est pas seulement aux individus et en vue du salut éternel que le Rédempteur du genre humain a dit : Si vous ne mangez la chair du fils de V homme et si vous oie buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous ; ses paroles s'adressent aux sociétés, et leur révèlent la loi nécessaire de leur existence et de leur perfection. En effet, la vertu, la justice, la morale sont les seules hases solides des gouvernements.

Or, il est impossible d'établir la vertu, la justice, la morale sur des fondements tant soit peu solides sans le tribunal de la pénitence, parce que ce tribunal, le plus redoutable de tous les tribunaux, est le seul qui s'empare de la conscience et par conséquent la dirige d'une manière réellement efficace.

Mais il est impossible d établir le tribunal de la pénitence sans la croyance à ï Eucharistie, sans ïobligation de la recevoir, parce que si vous ôtez cette croyance la

communion perd toute sa valeur, et si vous supprimez cette obligation l'Eucharistie est abandonnée.

Si dans une société personne ne s'écartait jamais ni de cette croyance ni de cette obligation, la question ne serait pas : quel est le meilleur des gouvernements? mais plutôt : dans un tel gouvernement quel besoin y a-til d'autres lois ? Peut-être que toutes les lois humaines y seraient aussi superflues qu'elles sont impuissantes partout où le dogme de l'Eucharistie ne leur sert pas de fondement. L'histoire des nations modernes est la preuve de ce que j'avance*.

La loi divine de la communion existe ; mais l'accomplissement de cette loi sera-t-il laissé à l'arbitraire de chacun? Qui ne voit que ce serait rendre le commandement illusoire ; car les passions, qu'il contrarie, trouveront toujours mille prétextes pour se dispenser de le remplir.

Dans sa maternelle sollicitude, l'Eglise catholique a donc fixé une époque pour l'accomplissement du précepte divin. Afin de consacrer les mystérieuses harmonies de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel, c'est au moment précis où, sous l'influence du printemps, tout se renouvelle dans la nature qu'elle veut que, sous l'influence de l'Eucha-

1 Lettres d'Atticus.

ristie,toutse renouvelle dans le monde moral. Ainsi les nations rajeunies par le pain de vie, par ce pain qui conserve les sociétés en produisant le double miracle de la force et de la virginité j peuvent continuer d'une manière digne de Dieu et digne d'elles-mêmes leur marche ascendante vers le règne absolu de l'amour dans l'éternité.

En trois mots : La Chanté comme loi, le Décalogue comme commentaire , X Eucharistie comme moyen, voilà le résumé de toute la législation divine et la seule base solide des sociétés humaines.

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