‹ La religion dans le temps et dans l'éternitéChapitre 16 sur 19 · CHAPITRE XXV La Religion dans l'éternité · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV La Religion dans l'éternité

L'Eucharistie est le paradis de la terre. La communion est un mystère qui s'accomplit sur les frontières du temps et de l'éternité ; quand il est à la Table sainte, le chrétien se trouve sous le vestibule de l'éternelle Jérusalem. Que les voiles eucharistiques viennent à tomber, et il est face à face devant Dieu : son bonheur est complet. Un jour ces

LA RELIGION DANS l'ÉTERMTÉ 203

voiles tomberont : que verrons-nous alors, que serons-nous? Il nous reste à le dire.

Après avoir parcouru les soixante siècles qui nous séparent de la naissance de l'homme, après avoir suivi ce fleuve majestueux de la religion, qui, descendant des hauteurs des cieux porte par toute la terre la fraîcheur, la fécondité et la vie, après l'avoir vu, par la pensée, traversant tous les â^es futurs, nous arrivons au seuil de l'éternité. Là s'arrête le temps; là finit tout ce qui est du temps : en sera-t-il de même de la religion? non ; elle subsistera quand les siècles ne seront plus.

D'une part, les rapports dont elle est l'expression sont immuanles comme la nature de Dieu et de l'homme, sur laquelle ils sont fondés. Un lien sacré existera entre Dieu et l'homme tant qu'il sera vrai que Dieu est le Créateur et le Père de l'homme, et l'homme la créature et l'enfant de Dieu. Or, cela sera vrai aux siècles des siècles et au-delà, in œlernum et ultra. D'autre part, l'œuvre de la religion n'est pas complète dans les bornes du temps. Que veut cette religion d'amour en civilisant les peuples, en les formant à la vertu, en soulageant leurs besoins? elle veut réparer peu à peu, à l'égard de toutes les générations destinées à passer sur la terre, les suites funestes du péché. Elle veut rétablir autant qu'il est en elle le règne de la

grande, de l'unique Loi dont l'empire fit le bonheur des jours de la primitive innocence, et dont la violation inonde la terre de torrents de crimes et de torrents de larmes. Cette restauration de la loi de charité, cette réhabilitation du genre humain n'est et ne peut être que commencée sur la terre, lieu de combats et d'épreuves. La perfection, c'està-dire le règne tranquille de l'ordre, est réservée pour l'éternité.

Lors donc que le temps finira, l'ordre religieux et social, les distinctions de nations et de familles, les lois, les menaces et les promesses, les prescriptions de la pénitence, les fêtes, les sacrements, en un mot tout le système de l'univers, qui n'avait été organisé que pour établir, développer, protéger la charité pendant la durée de Fépreuve, s'évanouira à l'aurore de l'éternité. Les plus nobles vertus , la foi même et l'espérance resteront sur le seuil de l'immortel séjour : la charité seule le franchira.

La raison de ce glorieux privilège est que la charité est tout, l'âme des vertus et comme l'essence des choses : les premières ont en elle leur mérite, et les secondes leur raison d être. Ainsi nous avons vu que, du côté de Dieu, l'amour est tout, puisque créer, conserver, racheter et glorifier, c'est aimer ; de même, du côté de 1 homme, répondre à l'amour de Dieu en pratiquant la vertu, c'est

LA RELIGION DANS l' ÉTERNITÉ 203

aimer. En effet, toutes les vraies vertus ne sont que la charité elle-même se manifestant de différentes manières.

Écoutons l'admirable saint Augustin définissant toutes les vertus par l'amour. '< Si la vertu, dit-il, nous conduit à la vie bienheureuse, j'affirme que la vertu n'est pas autre chose que l'amour de Dieu. Je n'hésite pas à définir la foi, l'amour qui croit; l'espérance, l'amour qui attend ; la prudence , l'amour qui discerne; la justice, l'amour qui rend à chacun ce qui lui appartient; Vhumilité, l'amour qui s'abaisse ; l'obéissance , l'amour qui se soumet ; la force, l'amour qui combat ; ainsi des autres *. »

De là vient que le Souverain Juge établira son éternelle sentence sur la fidélité ou Fin fidélité à la loi de charité; en sorte que la Cité bienheureuse ne comptera que trois sortes d'habitants : Dieu, la charité par essence; l'ange et l'homme, devenus cnarité. Ainsi se vérifieront et la parole de l'Écriture : Dieu est charité, et Dieu a fait

1 Quod si virtus ad beatam vitam nos ducit, nihil omnino esse virtutem affirmaverim, nisi summum amorem Dei... Sic" etiam definiri non dubitem, ut temperantia sit amor integrum se praebens eiquod amatur; fortitudo, amor facile tolerans omniapropter quod amatur, etc., etc., De Morib. Eccl. Cath., cxv, n. 25, edit. novis.; id. Enarrat. in Ps. xxxi, n. 5, 6, et passim ; id. saint François de Sales, Esprit, part. VIT, sect. XXI; id. saint Thomas, II, art. 2, 9, XXIII, art. 6, 7, 8, etc.

Vhomme à son image, et l'appel mystérieux que Dieu et l'humanité s'adressent continuellement depuis le commencement du monde, l'Esprit et V épouse disent : Viens *, Cet appel est le dernier mot de toutes choses, comme il est le mot final des derniers des livres inspirés. Quand pour la dernière fois l'épouse aura dit : Je viens, tout sera fini,

A ce moment solennel sont révélées dans tout l'éclat de leur lumière, aux anges et aux hommes assemblés, et la sublime unité du plan divin et la simplicité non moins sublime de la philosophie de l'histoire. Semblable à l'édifice débarrassé de son échafaudage, la charité, dégagée de tout ce qui était fait pour elle, mais qui n'était pas elle, apparaîtra comme l'unique loi du monde, l'âme des vertus, le centre des événements, comme la reine auguste dont les siècles et les empires ont été les tributaires et qui, survivant seule aux ruines du temps, entrera triomphante dans la glorieuse Cité, pour y développer éternellement, sans obstacle et sans rival, son règne commencé dès l'origine du monde et laborieusement continué à travers les siècles.

Appuyés sur l'autorité de la foi et sur les enseignements des Pères, essayons de bé-

1 Spiritus et sponsa dicuut : Veui... etiam veniocito. Apdc, c. ultim, v. 17 et 20.

LA «ELFCrION DANS L ÉTERNITÉ 207

gayer quelques mots sur cette éternité bienheureuse, dernier bienfait de la relig-ion, ineffable récompense de nos courtes souffrances et de nos légers travaux, couronnement brillant de l'œuvre de la rédemption, délicieuse explication de toutes les énigmes de la vie, repos éternel dans l'ordre troublé par le péché, rétabli par la grâce et consommé dans la gloire.

La charité étant essentiellement expansive, elle se répandra sur les élus en torrents d'immortalité , en torrents de lumière , en torrents de voluptés; elle se répandra sans autre limite que la mesure des êtres destinés à la recevoir. Or, les êtres sortis victorieux de l'épreuve du temps n'offriront aucun obstacle à son action. Cette action incessante, éternelle consistera à continuer, en les élevant à leur plus haute puissance, les trois bienfaits commencés dans le temps : la création, la conservation et la rédemption, réunis alors dans un seul, la glorification.

Glorification de Dieu créateur, conservateur et rédempteur, connu et aimé comme tel;

Glorification des créatures, restaurées, embellies et immortalisées * ;

Glorification de l'homme perfectionné dans

1 Resurrexit in Christo mundus, resurrexit in eo cœlum, resurrexit in eo lerra, Erit enim cœlnin novum et terra nova. S. Ambr., Lib. de Beftnrrerf.

son corps et dans son âme, dans chaque organe de son corps et dans chaque faculté de son âme.

Toutes ces choses s'accompliront par l'amour. Air, feu, lumière, l'amour pénétrera tout, embellira tout, s'assimilera tout, transformera tout, au point de nous rendre semblables à Dieu et participants de sa nature*; ce n'est pas assez, au point de nous consommer en un avec Dieu, sans altérer toutefois la distinction des êtres.

Or, l'amour c'est la vie. Le ciel, où IV mour régnera dans toute la plénitude de sa puissance, sera donc un océan de vie, la vie dans son acception la plus élevée, vie des créatures et vie de l'homme, vie du corps et des sens, vie de l'âme, de l'intelligence et du cœur, vie avec toutes les, jouissances qui lui donnent du prix, avec la pleine sécurité qui fait le charme des jouissances, vie près de laquelle toutes les vies d'ici-bas ne sont qu'une mors vitalis, comme dit saint Augustin.

Aimer pour vivre et vivre pour aimer ; si c'est là tout l'homme, le ciel est donc pour l'homme le bonheur complet. De plus, chose trop peu remarquée, quoique fort remarquable, le ciel doit être, et il est réellement l'unique désir de l'homme ici-bas, et cela

1 Joan,, XVII, 23.

I,A KKLIGION DANS l' ÉTERNITÉ 209

depuis l'origine du monde. Après comme avant sa chute, que fait-il en effet sur cette terre d'exil? Il fait aujourd'hui ce qu'il faisait hier, ce qu'il fera demain, une seule chose : créé pour le bonheur, il gravite incessamment , irrésistiblement vers sa fin , comme l'aiguille aimantée vers le pôle , comme tout dans la nature vers son centre. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, cet être malheureux cherche sa délivrance du mal ; ce roi détrôné cherche son trône ; ce dieu tombé se souvient des cieux, et, poussé par une force irrésistible, il s'en va demandant le ciel, c'est-à-dire le bonheur, à tout ce qu'il rencontre.

Priez-le de vous dire le dernier mot de ses labeurs, de ses soucis, de ses agitations, de ses sacrifices, de ses vertus, de ses crimes même; toujours et partout il vous répondra : le bonheur, c'est-à-dire le ciel. Depuis six mille ans qu'il respire sur le globe, rien n'a pu arrêter ou ralentir ce mouvement impétueux qui le pousse vers le bonheur, c'està-dire toujours vers le ciel. Au contraire, plus il vieillit, plus son ardeur devient dévorante ; car plus il s'éloigne en se corrompant du véritable ciel, plus il redouble d'efforts pour trouver le ciel imaginaire que ses passions ont rêvé. Pourquoi ces montagnes de ruines dont il a jonché la terre, surtout depuis quatre siècles? Pourquoi ces boule-

versements inouis, ces révolutions sans cesse renaissantes qui n'aboutissent qu'à d'amères déceptions sans lasser jamais son opiniâtre désir de bonheur? Quel est le dernier mot de toutes ces choses? Le bonheur, le ciel, que l'homme mendie à tout ce qu'il suppose capable de le lui donner.

Désirs légitimes , mais efforts superflus ! S'il désire le ciel, il le désire mal, ou plutôt il met le ciel làoîi il n'est pas; et c'est là une terrible suite de sa dégradation. On dirait un grand enfant qui, placé sur le bord d'un lac tranquille, aperçoit tout à coup dans le miroir des eaux l'image de la lune. Il la prend pour Tastre lui-même , et dans son erreur il se précipite dans le lac, et l'image se brise, et plus il s'agite pour la saisir, moins il l'atteint; et tout ce qu'il retire de ses pénibles efforts, c'est la fatigue, le désespoir, la mort au milieu des flots. Grand enfant, lève donc la tête, et ne cherche pas à tes pieds ce qui est au-dessus de toi ; ce que tu poursuis n'est que l'image du bonheur. De tes yeux mouillés de larmes, une fois du moins regarde le ciel, la patrie du bonheur véritable. De sa main maternelle, la religion va essayer de soulever un coin du voile qui en cache les éblouissantes splendeurs et les ineffables délices.

LA ItELIGION DANS l'ÉTERMTÉ 214

La Religion dans l'éternité.

{Suite.)

Comme l'eau, le feu, l'air, l'élément dans lequel vivent les êtres leur communique ses propriétés; ainsi l'immense océan d'amour et de lumière, cet élément divin dans lequel vivront les élus, produira dans tout-es les parties de leur être des merveilles que l'homme ici-bas ne saurait comprendre, mais qui satisferont et au-delà tous nos désirs, tous nos rêves de bonheur, si étendus et si brillants qu'ils soient.

Le fer plongé dans la fournaise prend les qualités du feu, ainsi le corps de l'homme, plongé dans le foyer de l'amour divin, prendra des qualités divines. De corruptible, il deviendra spirituel; maintenant affaiblis ou malades, ses sens et ses organes acquerront alors un degré de vigueur, de beauté, d'agilité, de vitalité sans comparaison dans la nature : quelle indicible félicité! Jugeons-en par ce que nous faisons tous pour conserver ces biens si imparfaits ici-bas, ou pour les

recouvrer lorsque nous les avons perdus. Il faudrait écrire, depuis la première page jusqu^à la dernière, l'histoire du genre humain si on voulait raconter tout ce que l'homme fait pour son corps. Que de voyages entrepris, que de privations supportées, de fleuves de sang répandus, de montagnes d'or et d'argent sacrifiées, de vies consumées pour la santé, la beauté, la vie !

Mais il est pour le corps un bien que l'homme désire, aujourd'hui surtout, avec une inconcevable ardeur, c'est l'agilité : il ne veut plus de distance. Le poids de la matière le gêne; à tout prix il veut s'en affranchir. Et son génie est mis à contribution, et d'étonnantes merveilles couronnent ses efforts, et la vapcui' lui prête sa force toute-puissante, et l'éloctricité sa rapidité fabuleuse, et le fer sa solidité, et les montagnes s'abaissent devant lui, et, plus rapide que l'oiseau, il frandiitenmi clin d'œil des espaces immenses. 11 aspire à faire le tour du monde avec la promptitude de la pensée, et les succès qu'il a obtenus et ceux qu'il rêve encore lui procurent une incroyable jouissance. Eh bien ! le ciel est le complément de ce désir d'agilité qui nous tourmente. Devenus spirituels, nos corps ne seront plus un obstacle à l'activité de l'âme, qui les transportera partout 011 elle voudra avec une facilité et une promptitude merveilleuses.

LA RELIGION DANS l' ÉTERNITÉ 213

Pour son corps, l'homme désire aussi la vie. Oh ! s'il pouvait espérer l'immortalité.

Sue ne ferait-il pas pour se la procurer? •emandez-le à l'empressement extrême (ju'il apporte à prolonger ses jours et à la crainte excessive qu'il a de mourir. Voyez comme il lutte contre la maladie, comme il se débat contre la mort. La mesure des efforts qu'il fait pour s'y soustraire est la mesure de son amour pour la vie. Eh bien ! le ciel est le complément de ce désir le plus indestructible et le plus impérieux du cœur humain.

La beauté, la santé, l'agilité, la vie, tels sont les grands biens que l'homme désire pour son corps, qu'il poursuit, qu'il recherche, qu'il achète à tout prix. La religion le conduit à les posséder, elle les lui donne dans le ciel.

Si notre corps , réforme sur le modèle même, du corps glorieux du nouvel Adam, deviendra si beau, si lumineux qu'il ne le cédera pas au soleil en beauté et en éclat, comment dire la perfection à laquelle sera élevée, au contact de l'amour éternel, notre âme et chacune de ses facultés ? Ici encore la satisfaction surabondante de tous nos plus chers, de nos plus vastes désirs.

Pour son esprit, l'homme désire connaître. Le voyez-vous entreprenant de lon^-s voyages, traversant les mers, gravissant les montagnes dont la cime se perd dans les nues.

descendant jusque dans les entrailles de la terre, se consumant dans des veilles prolongées, s'usant avant le temps ! Pourquoi ? pour connaître quelque vérité de plus ; et puis, heureux et fier lorsqu'il a entrevu à travers un voile épais quelqu'une des beautés du monde spirituel, chantant son bonheur sur tous les tons et le publiant partout.

Cependant qu'est-ce que cette vérité ?

qu'est-ce que cette beauté? que sont toutes les vérités que nous pouvons découvrir icibas, toutes les créatures où nous pensons voir des beautés si ravissantes ? Des vestiges du Créateur, dit saint ThomB.s, vestigiâ Creatoris.

Si donc les seules impressions de vos pieds, marqués comme sur le sable, ont une beauté qui anime tous les courages, un éclat qui excite toutes les passions, des charmes qui enchaînent tous les esprits, des attraits qui captivent tous les cœurs et qui bouleversent le monde entier, qui peut concevoir ce que c'est de voir votre face, ô source intarissable de beautés * !

Eh bien ! le ciel , c'est la satisfaction pleine, entière, éternelle, de ce désir insatiable de voir ce qui est beau. Là nous verrons la Beauté source de toutes beautés ;

Valde mirabilis es, Domine; faciès tua plena pratiarum. P. d'Argentan, Grandeurx de Dini.

Page 1