‹ La religion dans les limites de la raisonChapitre 16 sur 44 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Réalité objective de l'idée du bon principe.

Cette idée, sous le rapport pratique^ a sa rëalilë complète en elle-même, car elle se trouve dans notre raison moralement législative. Il faut que nous nous conformions à cette idée; nous devons par conséquent aussi le poui^oir. S'A fallait préalablement démontrer la possibilité d'être un homme selon ce tjpe^ comme il est absolument nécessaire de procéder pour les idées en matière physique afin de ne point courir le risque d'être abusé par des idées vides de sens^ il nous faudrait de même hésiter à accorder à la loi morale le droit d'être un principe inconditionné et pourtant suffisant de détermination de notre arbitre; car comment est-il possible que la seule idée d'une légalité en général soit un nlobile plus puissant pour l'homme que tous les mobiles terrestres tirés de l'intérêt? cela ne peut être ni pénétré par la raison ni prouvé par des exemples pris de l'expérience. La raison ne peut pénétrer cette possibilité parce que la loi ordonne d'une manière inconditionnée^ et l'expérience ne peut servira prouver cette même possibilité, parce que,

90 DOCTRINE RFXIGIEUSE

lors même qu'il n'y aurait jamais eu un homme qui eût accordé une obéissance absolue à cette loi^ la nécessité'objective de lui obéir sans réserve n'en serait pas moins puissante et évidente d'elle-même. Il n'y a donc pas besoin d'exemple empirique pour nous représenter l'idée d'un homme moralement agréable à Dieu ; cette idée est déjà à l'état de représentation dans notre raison. -^Mais celai qui, pour reconnaître dans un homme un exemple correspondant à l'idéal moral à attein-dre, a besoin, dans son incrédulité, de quelque chose de plus que ce qu'il a sous les yeux, c'est-àdice plus qu'une conduite irréprochable autant qu'on peut le désirer, plus qu'une vie de tous points méritoire; celui qui a besoin, eti outre, de miracles accomplis par lui ou pour lui, celui-là confesse par là son impiélé. jnorsAe^ son manque de foi à la vertu que nulle croyance fondée sur des miracles , nulle croyance purement historique ne peut établir. La foi à ce que peut valoir pratiquement l'idée rationnelle d'homme agréable à Dieu, a son importance morale, et la raison ne peut garantir de miracles comme tels que ceux qui procèdent vraisemblablement du bon prin-^ cipe, maià elle ne peut point leur emprunter sa garantie.

Toutefois, il doit être possible de faire une expérience qui fournisse^ autant qu^on peut at--

tendre d'une expérietice externe en génëral des preuves^ de sentiments moraux purement internes, l'exemple d'un homme dont la moralité soit conforme à l'idée de la raison; car, selon la loi, tout homme devrait présenter en lui un exemple vivant de cette idée; mais le type en demeure constamment au sein de la raison, parce qu'il n'y a aucun exemple dans l'expérience externe qui soit adéquat à cette idée et qui révèle l'intérieur de lame; elle ne donne lieu- qu'à des conclusions peu rigoureuses et toujours incertaines : même Texpérience interne de l'homme par lui-même ne lui permet point de pénétrer la profondeur de son cœur au. point de pouvoir acquérir une connaissance parfaitement sûre du principe des maximes qu'il professe, ni de leur pureté et de leur stabilité.

Or, si a une certaine époque il était descendu, pour ainsi dire, du ciel sur la terre un homme vraiment animé de sentiments divins, un homme qui, par ses enseigniements , sa conduite et ses souffrances, eût donné Felcemple d'un homme agréable à Dieu, un exemple aussi complet qu'on peut le désirer d'une expérience externe, attendu que le type d'un tel homme ne doit être cherché nulle part ailleurs que dans notre raison ; si cet homme, par tous ces moyens » eût produit un inmaiense bien moral dans le monde et eût régé-

gi . DOCTRINE RliLIGlKUSE

nëré le genre humain par une réTolution, nous n'aurions pourtant pas de motifs d'admettre qu'il eût été engendré autrement que les autres hommes , car ceux-ci mêmes se sentent obligés d'offrir en eux un exemple semblable ; mais on ne peut cependant pas nier absolument que cet homme n'eût élé engendré d'une. manière surnaturelle. Car, sous le point de vue pratique, l'hypothèse d'une siirn^aturelle génération ne peut être d'aucune utilité ; le type que nous donnons' pour base à ce phénomène doit toujours être cherché en nous , tout hommes ordinaires que nous sommes; et l'existence de ce type dans l'âme humaine est déjà assez incompréhensible en soi, sans qu'on ait besoin, outre son origine surnaturelle, de le supposer encore dans un homme particulier. Je dis plus : placer un être si saint au-dessus de la nature humaine, qui est si faible, serait tout à fait contraire à l'application pratique du type moral aux actions successives que nous pourrions inéditer d'accomplir. £n effet, bien que la nature de cet homme agréable à Dieu , en tant que nature humaine , dénonce les mêmes besoins, par conséquent aussi les mêmes souffrances, les mêmes inclinations, par conséquent encore les mêmes tentations de transgresser que chez nous; et bien que^ en tant que nature surhumaine, elle suppose que la pureté

PHILOSOPHIQUE. qS

inaltérable, non acquise mais innée^ de sa volonté ne lui laisse la possibilité d'aucune transgression absolument; la distance entre lui et l'homme tel que le fait la nature serait si grande^ que l'homme divin ne* pourrait plus servir d'exemple au second. Celui-ci pouiTait dire : Si j'eusse reçu une volonté parfaitement sainte^ toutes les tentations au mal échoueraient d'elles-mêmes en moi ; si j'acquérais la certitude la plus parfaite que, après une courte vie sur la terre, je dusse (en conséquence de ma ^sainteté^ avoir une part si grande dans le beau et éternel royaume du ciel, je serais prêt non-seulement à supporter toutes les souffrances, si cruelles qu^elles fussent, jusqu'à la mort la plus honteuse, mais à les supporter même avec joie, pourvu que j'en visse de mes yeux, devant moi, l'issue magni« fique et splendide. La pensée que cet homme divin était en possession effective de la grandeur et de la béatitude de l'éternité ( car il n'avait pas besoin de chercher tout d'abord à les méi;iler par ses souffi'ances),.puis la pensée qu'il se montrait bon pour les plus indignes, et même pour ses ennemis, afin de les arracher à leur perte éternelle , devrait certes exciter noire âme à l'admiration, à l'amour et h la reconnaissance pour lui ; aussi l'idée d'une conduite selon une règle de moralité si. parfaite aurait-elle pu nous être représentée comme

g4 DOCTRINE RELIGIEUSE %

une prescription h suivre ; mais jamais il n'eût fallu nous représenter l'homme divin comme un modèle à imiter, ni par conséquent comme une preuve de ta possibilité de pratiquer et d'atteindve un bien moral si pur et si élevé (i).

(i) C'est sans doute une limitation de la raison humaine , limitation qui ne doit même pas être distinguée de la raison , que de ne pouvoir penser la valeur lùorale des* conséquences des actions d'une personne , sans aussitôt nous les expliquer , elles ou leurs manifestations > d'une manière humaine ; bien que l'on ne prétende nullement pour cela qu'il en soit srîn^ en soi {xmt «cA^éti^y); car nous avons besoin, pour saisir les 'manières d'être supra-sensibles , du secours de l'analogie avec la nature. Un poëte philosophe assigne à rhomme , en tant qu'il a à combattre un penchant au mal en lui , un rang plus élevé sur l'échelle morale des êtres qu'aux habitants même du Ciel , qui , à cause de la sainteté de leur nature , s'ont à l'abri de toutes les séductions possibles. ( u Le monde ^ avec ses défauts , est préférable à un royaume peuple d'anges sans volonté. » Haller.) — Avec cette limitation delà raison , avec cette manière de juger s'accorde parfaitement aussi l'Écriture , quand , dans' le but de nous faire comprendre l'amour de Dieu pour le genre humain et le degi:!^ de cet amour, elle suppose de la part de Dieu le plus grand sacrifice que puisse faire un être aimant pour rendre heureux même le plus indigne («( Dieu a donc aimé le monde , » etc.) ; l'Ecriture dit cela , quoique nous ne puissions avec notre raison concevoir comment un être qui se suffît et est indé^ pendant peut sacrifier une partie de son bonheur et se dépouiller d'une possession. C'est là le schématisnte de fanor' logie ( l'explication ) dont nous ne pouvons nous passer. Mais

PHILOSOPHIQUE. gS

Cet homme, animé de divins sentiments , mais de condition entièrement et seulement humaine, ne pourrait pourtant rien enseigner lui-même

le transformer en un schématisme de la détermination de r objet IpouT l'extension Ae notre connaissance), c'e£t de V anthropomorphisme qui , sous le rapport moral ou reli-* gienx , a les conséquences les pli/s funestes. — Je veux faire remarquer ici seulement en passant , que l'on peut bien schématiser (expliquer une idée par analogie avec quelque chose de sensible ) en s'élevant du sensible au suprasensible , mais que l'on ne peut absolument point conclure par analogie , que de ce qu'une qualité appartient au sensible elle appartient aussi au supr^a-sensible , et cela en vertu du principe extrêmement simple qu'une conclusion est contre toute analogie quand , ayant besoin d'un schème de notre idée pour la rendre compréhensible (d'un' exemple', en d'au» très termes ) , nous tirons de ce besoin la conséquence que la qualité se trouvant dans le schème , se trouve nécessairement aussi , comme prédicat , dans l'objet q\ife le schème servait à expliquer. Je ne puis donc pas dire : de même que je ne puis comprendre la cause d'une plante ( de tout être organique et en général des créatures ayant des fin^) autrement que par analogie avec un ouvrier relativement à son œuvre, à une montre , par exemple , c'est-à-dire qu'autant que je lui suppose de l'intelligence , de même la cause elle-même ( des plantes et du monde en général) doit at^oir de l'intelligence ^ eii d'autres tecmes , attribuer de l'intelligence à la cause , ce n'est pas seulement la condition de notre compréhension , mais celle de la possibilité même d'une cause. Or, entre le rs^pport d'un schème à notre idée et le rapport de ce même schème d'idée à la chose même il n'y a pas la moindre ana-

en toule vérité, qu'autant que l'idéal du bien se manifeslerait vivant en lui^ dans ses préceptes et dans sa conduite. Il ne saurait parler, en effet, que du sentiment qu'il* a pris pour règle de ses actions; mais ce sentiment qui sert d'exemple à autrui , et que lui qui l'éprouve ne peut se rendre sensible à lui-même , il ne peut le traduire au dehors que par ses leçons et par ses actes : « Qui d'entre vous peut me convaincre d'une seule faute?» Et il est équitable, lorsqu'un homme, à Tappui de ses préceptes, se cite comme un irréprochable exemple, de ne lui attribuer, surtout si son action est un devoir pour chacun , nul autre sentiment que le plus pur de tous, h moins qu'on ait des preuves du contraire. Ainsi le haut sentiment moral dont nous venons de parler, pensé, avec toutes les souffrances nécessaires a l'amélioration du monde, dans l'idéa^l de l'humanité, est pleinement valable pour les hommes de tous les temps et de tous les lieux , devant la justice suprême , je dirai devant la justice de l'homme, s'il veut rendre, comme il le doit, sa justice analogue a celle-là. Il subsistera certainement toujours une justice, mais ce n'est pas la nôtre, car la base de ses juge-

logie , mais un abîme immense qu'on ne peut frandiir sans tomber dans l'anthropomorphisme, ce dont j'ai donné la preuve ailleurs.

ments doit consister dans la conformité entière et iiTéprochable de la conduite avec l'idéal. Il doit pourtant être possible d'approprier la justice suprême à la justice humaine^ si cette dernière est unie au sentiment du type moral. Toutefois, pour rendre cette appropriation intelligible, on rencontre de graves difficultés : nous en allons traiter immédiatement.

DOCTRINE RELIGIEUSE PHrLOSOPHIQUE. QQ

Page 1