CHAPITRE m
Difficultés que présente la réalité de l'idée du bon principe ,
et solution de ces difficultés^
La première difficulté qui rend incertaine la possibilité d'atteindre l'idéal précédent, celui de l'humanité agréahle à Dieu en nous, a cause de la sainteté du législateur et des défauts de notre propre justice, est la suivante- La loi dit ; « Soyez saints (dans votre conduite) comme votre père est saint dans le ciel; » tel est, en effet, l'idéal du fi[s de Dieu qui nous est présenté pour modèle. Mais la distance entre le bien que nous devons accomplir et le mal d'où nous sortons est infinie, et, comme telle, elle est, en ce qui concerne Faction, c'est-a-dire la conformité de la conduite à la sainteté du législateur, infranchissable à jamais.. Et pourtant le caractère moral de l'homme doit être en rapport avec cette distance. Par conséquent il doit consister dans le sentiment, dans la maxime universelle et pure de l'accord de la conduite avec l'idéal, germe dont tout bien doit sortir : cet accord résulte d'un principe saint que rhomme a adopté pour maxime suprême. C'est là une permutation de mots, une transformation
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d'idées qui doit être possible^ attendu que l'accord de la conduite avec l'idéal est un devoir. — Âinsi^ la difficulté consiste à expliquer comment le sentiment peut valoir pour l'action qui toujours (non pas en général^ mais à chaque moment) est défectueuse. Voici sur quoi s'appuie la solution : en tant que progrès continuel du bien imparfait au mieux indéfini j et d'après ce jugement de notre part que, dans les idées de relation de cause à effet, nous sommes inévitablement' circonscrits dans les conditions de temps, l'action reste toujours défectueuse ; en sorte que nous devons considérer le bien phénoménal, c'est-k-dire en acte, comme constamment insuffisant eu égard à une loi sainte ; mais nous pouvons penser que le progrès indéfini du bien vers la conformité avec la loi, à cause du sentiment d'où il est émané et qui est suprasensible, est jugé par un scrutateur des coeurs, dans son intuition intellectuelle pure, comme un tout complet, même quant à l'action (la conduite) (i); en sorte que l^hpmme, malgré
(i) Il faut bien remarquer que l'on ne veut point dire ici que l'intention doive suppléer au manquement à un devoir et compenser indéfiniment le mal effectif; il est plutôt présupposé que dans l'intention se trouve le caractère moral qui distingue un homme agréable à Dieu ; mais on veut dire que l'intention, qui tient Heu de la totalité des progrès à l'infini^ ne fait que réparer l'incapacité où se trouve inévita-
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ses imperfections permanentes, peut espérer en gênerai d'être agréable à Dieu dans quelque moment que soit brisée son existence.
La seconde difficulté qui se présente si l'on considère l'homme^ dans son aspiration au bien , par rapport au bien moral même et à lafélicùé divine, concerne la félicité morale ^ par laquelle il ne faut pas entendre ici l'assurance de l'inaltérable possession du contentement de son état physique^ l'affranchissement des maux et la jouissance de plaisirs toujours croissants, comme l'on dirait du bonheur matériel; mais la réalité et la persistance d'un sentiment en progrès soutenu vers le bien et ne s'en écartant jamais. Persister dans les fractions selon le règne de Dieu, » pourvu que Von se sente fermement assuré que ce sentiment demeurera inébranlable^ ce serait se savoir déjà en possession du royaume céleste, puisque, en effet, l'homme animé d'un sentiment pareil aurait déjà de lui-même la confiance que (c tout le reste, tout ce qui concerne le bonheur physique lui adviendra. »
Oi' on. peut blâmer l'homme de prendre de tels
bleiûent un être quelconque dans le temps , d'être jamais pleinement et entièrement ce qu'il a dessein d'être j quant à la compensation des transgressions arrivées pendant le pro- .grès même, elle est traitée dans la solution de la troisième difficulté.
soucis et de former de tels vœux; on peut lut dire : « Son esprit (de Dieu) rend témoignage a notre esprit, etc.^ etc., » c'est-à-dire, celui qui possède un sentiment aussi pur qu'il est exigé sentira déjà de lui-même qu'il ne peut jamais tomber si bas qu'il prenne goût au mal de rechef; mais le mal ne lui est montré haïssable qu'en vertu de prétendus sentiments d'origine surnaturelle. Or on ne se trompe jamais plus facilement qu'en ce qui favorise la bonne opinion de soi-même. Il ne paraît donc pas convenable d'exciter en soi une pareille confiance ; au contraire, il semble plus avantageux (pour la moralité ) de (( faire son 'salut par la crainte et la terreur. » Cette dernière parole est dure , et, mal comprise, elle peut pousser au plus sombre fanatisme. Mais sans une pleine confiance au sentiment une fois adopté, la constance à y persévérer serait à peine possible. { C'est ce dont on peut juger, sans se livrer à des superstitions calmes ou furieuses, en comparant la conduite que l'on a tenue jusqu'alors avec le but que l'on s'est désigné. — En effet, l'homme qui depuis l'époque de l'adoption des principes du bien, a, pendant une vie suffisamment longue, observé l'effet de ces principes sur ses actions, c'est-à-dire sur sa conduite en progrès soutenu vers le bien, et a eu l'occasion de con-
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clured'un e manière conjecturale seulement à un changement radical dans ses sentiments, peut pourtant aussi raisonnablement espérer que les premiers pas, pourvu que le motif en soit bon, augmentent de plus en plus en lui la force de poursuivre; qu'il n'abandonnera plus dès lors cette route ici-bas, mais qu'il s'efforcera d'y marcher avec plus de courage encore ; bien plus, que si, après cette vie, une vie nouvelle recommençait, tout en tenant compte des nouvelles circonstances il continuerait à avancer sur le même chemin d'après le même principe : il s'approchera ainsi toujours davantage du but, pourtant inaccessible, de la perfection, parce que, d'après ce qu'il a observé en lui jusqu'ici, il peut tenir ses sentiments pour améliorés foncièrement. Au contraire celui qui, même après s'être souvent proposé d'atteindre le bien, n'a pourtant jamais pu tenir ferme et est toujours retombé dans le mal , ou a dû même observer dans le cours de sa vie que du mal il tombait dans le pire, et toujours plus avant, comme s'il se fût trouvé sur une pente irrésistible, celui-là, dis-je, ne peut raisonnablement concevoir l'espérance que, s*il avait encore ici à vivre plus longtemps, ou que, si une vie future se présentait devant lui, il serait meilleur, par la raison que le vice , après les avertissements du passé, serait extirpé de ses sentimenta.
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Or, de ces deux hypothèses, la première a trait à un avenir inmible^ mais heureux et désiré; la seconde à une invisible misère; en d'autres termes, ce sont deux positions de l'homme dans une éternité heureuse ou malheureuse, d'après ce que nous pouvons en préjuger : ce sont, de plus, des représentations assez puissantes pour encourager les uns à se tranquilliser et à s'afTer* mir dans le bien , pour exciter les autres à réveiller leurs consciences assoupies; et, par conséquent, elles peuvent, autant qu'il est possible au méchant de rompre avec le mal, lui servir de mobiles, sans qu'il soit nécessaire d'aller jusqu'à présupposer objectivement une éternité de bien ou de mal comme destinée de l'homme (i),
(i) Il est des questions qui , lorsqu'elles peuvent être ré^ solues, n'ont pour celui qui les fait aucun heureux résultat et que, pour ce motif, l'on pourrait appeler des questions pué^ riles. Dans cette classe de questions se trouve celle qui consiste à savoir si les châtiments de l'enfer seront Infinis ou éternels. Si infinis , il est à craindre que plusieurs , tels que ceux qui croient au purgatoire , ou comme ce matelot dans le vojage de Moore , ne se disent : j'espère que je pourrai les supporter. Si éternels et si cette éternité est un article du symbole de la foi , l'espérance d'une délivrance complète des châtiments infligés en punition d'une vie d'impiété , contrairement à un principe de ce même symbole , s'évanouit. En effet , comme , au moment d'un repentir tardif, sur la fin de la vie , l'ecclésiastique demandé pour donner des conseils
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et d'en faire un principe dogmatique ou une doctrine^ aux prétendues connaissances et asser-
et dés coDSolatipns doit , après tout , trouver cruel et iohu* main d'annoncer à un homme sa réprobation étemelle , et qu'entre cette étemelle réprobation et une absolution com» plète il n'y a pas de milieu ( punition étemelle ou point de punition ) , l'ecclésiastique doit lui laisser l'espérance qu'il sera absous \ c'est-à-dire lui promettre que dans un court délai il le rendra tin homme agréable à Dieu ; alors , comme ' il n'y a plus le temps de commencer à tenir une conduite moralement bonne , les aveux pleins de repentir, la croyance aux dogmes , et même les solennelles promesses d'une nouvelle vie , au cas de l'ajournement plu& ou moins prolongé de la fin des jours , constituent un milieu entre les précédents extrêmes. — Telle est la conséquence à laquelle on ne peut échapper si V éternité du sort réservé désormais à la conduite tenue est présentée comme un dogme, et si l'homme n'est pas plutôt excité à se faire , d'après son état moral actuel y une idée de l'avenir et à conclure lui-même cet avenir comme une conséquence que l'on peut prévoir naturellement. U impossibilité de prévoir un terme à la série des châtiments en question sous la domination du mal, produit sur l'homme, pour le pousser à effacer le passé autant qu'il est en son pouvoir, par des réparations ou des compensations , avant la fin de sa vie, le même effet moral que celui qui peut être attendu de la menace d'un avenir uniforme et étemel, sans emporter avec elle les désavantages du dogme de l'éternité que, d'ailleurs, ne justifie ni l'intuition rationnelle ni l'interprétation de l'Ëcriture. L'homme méchant , sous le prindpe de 4a doctrine de l'éternité , compte déjà ici^as sur un pardon facile à obtenir ; il croit qu'à la fin de sa vie
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tioDs de laquelle la raison doive simplement se borner. Le sentiment bon et pur dont on a con-
il n'aura affaire qu'aux récriminations de la justice céleste contre lui , de cette justice que l'on satisfait avec de simples paroles , que , au demeurant, les droits des hommes n'auront plus de prise sur lui , et que personne ne rentrera dans la possession de son bien : ce résultat de cette sorte d'expiation est si ordinaire qu'un exemple du contraire est presque inouï. — Si l'on craint que la raison d'un homme ne le juge, au moyen de la conscience, d'une façon trop indulgente , on se trompe , je crois , beaucoup. Car la raison , étant libre et devant prononcer sur l'homme , est incorruptible ; et , en disant simplement à un homme que bientôt pent-etre il paraîtra devant un juge , on l'abandonne ainsi à ses seules et propres réflexions , qui , vraisemblablement , le jugeront avec la plus grande sévérité. — Je veux encore ajouter deux observations. L'adage ordinaire : lorsqu'on finit bien, tout est bien y peut s'appliquer à des cas moraux, mais seulement à la condition que l'onvCntende ^^x finir bien être véritablement un homme bon. Mais à quel signe un homme veut-il se reconnaître comme bon , puisqu'il ne peut conclure sa bonté que de sa conduite bonne et soutenue , et que , sur le point de voir sa vie terminée , il ne lui reste plus de temps pour commencer à tenir cette conduite? L'adage précédent pourrait plutôt s'appliquer au bonheur, maïs seulement sous le point de vue d'où l'homme considère sa vie , non pas au commencement de sa vie , mais à la fin , lorsqu'il en remonte le cours. Lés maux soufferts ne laissent aucun souvenir pénible lorsqu'on s'en voit délivré ; nous en conserr vous plutôt une sorte de joie qui ne rend que plus vive la jouissance du bonheur présent ; car le plaisir et la peine
science et que l'on peut nommer un bon génie chargé de nous diriger, emporte donc avee.Iui la
ressortissant de la sensibilité , sont renfermés dans le temps j passent avec lui et ne forment point un toat avec la jouissance actuelle de la vie , mais sont déplacés par cette jouissance actuelle qui leur succède. Si l'on applique ceci au jugement de la valeur morale de la vie passée , l'homme peut avoir le plus grand tort de ]a juger morale et vertueuse , quoiqu'il l'ait terminée par une conduite irréprochable. Car le principe moral subjectif du sentiment , d'après lequel la vie doit être jugée , est , en tan| qu'objet suprasensible , d'une nature telle que son existence ne peut pas' être partagée dans le temps , qu'elle ne peut être pensée que comme unité absolue ; et, comme nous ne pouvons conclure ce sentiment que des actions ou des manifestations de ce sentiment , la vie ne peut être considérée , lorsqu'on veut la juger, que comme unité temporaire j c'est-à-dire comme un tout-; alors les témérités de la première partie de la vie, avant l'amélioration , parlent aussi baut que le mérite de la dernière , et peuvent étouffer cette parole triomphante : Jinir bien, c'est avoir fait tout bien, — Enfin il existe une autre doctrine qui est Je corollaire de la doctrine de la durée des peines dans l'autre vie , sans être de même nature , et qui consiste en ce que u tous les péchés doivent être remis icibas » , que le compte doit être entièrement terminé à la fin de la vie , et que personne ne peut espérer dans la vie future de réparer le temps perdu sur celte terre. Or cette doctrine ne peut , pas plus que la précédente , être proclamée un dogme ; elle n'est qu'un principe selon lequel la^raisoti pratique prescrit , dans lusage des notions du supraseosible , une règle , certaine du reste qu'elle ne sait rien du mode
confiance en. sa constance et en sa fermeté^ bien que d'nne manière médiate^ et c'est notre consolateur (le Parade t) si nos faux pas nous inquiètent sur sa stabilité. La certitude de cette stabilité n'est pourrhomme ni possible, ni, comme on le conçoit, moralement avantageuse. Car (et il faut bien remarquer ceci) nous ne pouvons pas fonder notre confiance sur une conscience immédiate de Timmobilité de nos sentiments, parce que nous ne pouvons pas les percevoir, et qu'il nous faut conclure des conséquences de ces sentiments pour notre conduite à ces sentiments
d'être objectif da suprasensible. Elle dit tout simplement que nous ne pouvons conclure que de notre conduite si nous sommes agréables à Dieu ou si nous ne le sommes pas , et ^ comme il faut considérer la conduite jusqu'à la fin de la yie , c'est seulement alors que doit se terminer pour nous le compte dont la somme indiquera si nous pouvons ou si nous ne pouvons pas nous tenir pour justifiés. — rEn général, si, abandonnant le principe constitutif de la connaissance des objets suprasensibles dont, après tout, nous ne pouvons avoir l'intuition f nous limitions notre jugement aux principes régulatifs qui s'arrêtent à l'usage pratique et possible des premiers , nous agirions d'une manière beaucoup plus avantageuse , en maintes occasions , à la sagesse humaine ; et la prétendue science de ce dont , au fond , nous ne savons absolument rien , n'aurait pas construit à grand'peine, pen-' dant une Icipgue durée , des raisonnements subtils sans fon-» dément , quoique brillants , et qui ont fini par être préjudi^ ciables à la moralité.
eux-mêmes ; mais cette conclusion étant tirée simplement d'observations ou de phénomènes du bon et du mauvais sentiment^ ne fait jamais connaître h force de ce bon ni de ce mauvais sentiment avec certitude, surtout si roti pense avoir amélioré ses . sentiments, contre toute attente, vers la fin de sa vie ; car alors toute preuve empirique manque, puisqu'il n'y a plus de conduite sur laquelle soit fondé le jugement de notre mérite moral, et que le désespoir (heureusement la nature de l'homme, à cause de l'obscurité de toutes les prévisions sur les bornes de la vie , fait déjà en sorte d'elle-même de ne pas tomber dans un farouche décom*agement) est une inévitable conséquence d'un jugement rationnel de notre part sur notre état moral. La troisième et la plus grande difficulté en apparence , celle qui représente l'homme , même lorsqu'il a pris la voie du bien, comme condamnable, dans l'ensemble de sa conduite, devant une justice divine, est la difficulté suivante. — Quel qu'ait pu être le résultat de l'acceptation d'un bon sentiment en lui, quelque constante qu'ait pu être même la conformité de sa conduite avec ce sentiment, l'homme a pourtant commencé par le mal y et cette faute, il lui est impossible de jamais l'effacer. Il peut se faire que, par suite de la transformation de son coeur, il n'en commette plus de nouvelles, mais il n'en est pas
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moins vrai qu'il ne peut, par ce moyen , racheter les fautes anciennes. Il ne saurait puiser dans une conduite jusqu'alors régulière aucun excédant pour réparer ce qu'il a été une fois coupable de commettre en lui , car c'est toujours un devoir de faire tout le bien qui dépend de nous. — Mais cette faute originelle ou antérieure en général au bien qui peut être accompli , cette faute qui est, et rien de plus, ce que nous entendons par le mal radical (voir la P* Partie), ne peut, au- . tant que nous pouvons en juger dans notre justice rationnelle, être effacée par un autre que le coupable ; car ce n'est pas une obligation transmissihle, qui, comme une dette (il est indifférent au créancier, en effet , d'être payé par le débi leur même ou par tout autre), puisse être déversée sur un tiers; c'est de toutes les fautes la plus personnelle y une faute morale que le coupable seul et que nul innocent, quelque généreusement disposé qu'il soit à la prendre sur lui, ne peut assumer. — Or, comme le mal moral, la transgression de la loi morale en tant qne précepte dwin, le péché, en un mot , emporte non-seule- . ment à cause de V infinité du suprême législateur dpnt l'autorité a été violée (rapport immense de l'homme à l'Etre suprême , dont nous ne comprenons rien), mais encore à cause de l'existence de ce mal dans le sentiment et les maximes en
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général, ces principes universels servant de base à l'appréciation des transgressions partielles , comme le mal moral^ dis-je, par cette double rîaison^ emporte avec lui l'infinité des violations de la loi^ par conséquent de la faute (ce qui devant un tribunal humain qui ne prend en considération que le crime individuel , par conséquent que l'acte et le sentiment spécial qui s'y rapporte^ mais non le sentiment universel , est tout autre chose), chacun devrait s'attendre à une punition infinie et au bannissemefnt a jamais du royaume de Dieu.
La solution de cette difficulté repose sur le principe suivant : le jugement rendu par le scru^ tateur des consciences doit être conçu de telle manière par nous qu'il soit tiré du sentiment géné^ rai (intime et dominant) du coupable et non des manifestations de ce sentiment, des actions soit qu'elles s'écartent de la loi, soit qu'elles s'accordent avec elle. Or, ici , on présuppose dans l'homme un bon sentiment ayant la haute main sur le mauvais principe jusqu'alors puissant, et la question est alors transformée en celle-ci : la con» séquence morale des actions mauvaises, le châtia ment, c'est-à-dire l'effet du mécontentement de Dieu à l'égard du sujet, peut-il être rapporté à l'état où se trouve l'homme après avoir amélioré ses sentiments, état dans lequel il estdéjà un objet
de la faveur divine ? Puisqu'ioi la question n'est pas de savoir si , avant le changement , le châtiment suspendu sur la tête de l'homme est légitimement possible à la justice divine (ce dont personne ne doute) , ce châtiment, dans nos recher* ches , ne doit pas être regardé comme exécuté avant l'amélioration intérieure. Mais il ne peut pas être admis davantage après l'amélioration, alors que l'homme entre déjà dans une nouvelle \lp et revêt moralement un autre être , comme applicable à la nouvelle qualité d'homme agréable à Dieu. Et pourtant l'homme doit satisfaction à la justice suprême devant laquelle un coupable ne peut jamais rester impuni. Ainsi, comme ni avant ni après la transformation de scntitiment , le châtiment n'est légitimement possible à la sagesse divine, et que, d'un autre côté, il est nécessaire, il resterait à le regarder comme juste et exécuté dans l'état même de transformation. Nous devons donc examiner si à cet état, par suite de l'idée de transformation morale , ne se trouvent point inséparablement unis des maux que l'homme amélioré et renouvelé a mérités avant sa métamorphose interne (sous un autre rapport) et qu'il peut regarder comme des châtiments (i) au
(i) Cette manière purement hjpothëtiqne de considérer tous les maux dans le monde en général comme des puni-
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moyen desquels il a satisfait à la justice divine. — Changer moralement, c'est sortir du mal et entrer dans 'le bien, c'est dépouiller le vieil homme et revêtir une nouvelle existence, puisque le sujet péchant (par conséquent aussi toutes les inclinations qui portent au péché) meurt
tions de transgressions commises , est moins nécessaire à la théodicée qu'utile à la religion ecclésiastique (au culte), caria supposition est ici trop commune pour être regardée comme le résultat de l'art et de l'habileté ; mais, à proprement parler, elle encourage la raison humaine qui est portée à rattacher le cours de la nature aux lois de la moralité et qui en déduit tout naturellement la pensée que nous devons chercher d'abord à nous rendre meilleurs avant de pouvoir désirer d'élre affranchis des maux de la vie ou de pouvoir les atténuer par un bien-être qui en indemnise. — C'est en vertu de la même manière de voir que le premier homme (dans l'Écriture sainte) est représenté comme condamné au travail s'jl veut vivre , et sa femme à enfanter avec douleur, à cause de leur transgression , quoique l'on ne comprenne pas comment , si la transgression n'eût pas été commise , ces créatures appartenant au règne animal et pourvues de pareils membres , pourraient avoir été formées pour une autre destination. Chez les Indiens , les hommes ne sont pas autre chose que des esprits (appelés Dewas) emprisonnés dans des corps de chair en punition de leurs fautes passées ; et même un philosophe (Malebranche) aimait mieux n'attribuer aux animaux sans raison aucune âme , et par conséquent aucun sentiment , que d'accorder que les chevaux devaient endurer tant de maux « sans avoir mangé du foin défendu. »
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pour vivre selon la justice* Mais dans le changement moraj il n'y a pas deux actes moraux séparés par un intervalle , il n'y a qu'un acte unique y parce que l'abandon du mal n'est possible que par l'intervention du bon sentiment qui met dans la yoie du bien^ et réciproquement. Le bon principe est donc contenu dans l'abandon du mauvais sentiment aussi bien que dans L'acceptation dubon, et la peine qui accompagne justement l'un a sa source dans l'autre.-Le passage d'un sentiment corrompu à un bon sentiment (la mort du vieil homme ^ le crucifiement de la chair) est un sacrifice en soi et une entrée dans la longue série des maux de la vie que le nouvel homme accepte dans le même sentiment que le Fils de Dieu, à savoir, en vue du bien simplement; mais ces maux ne peuvent pourtant point être rapportés , comme châtiments, à un autre , c'est-à-dire
au vieil individu (car il est moralement un autre
homme). — Ainsi, cpioiqae^ physiquement (considéré quant à son caractère empirique en tant qu'existence sensible) ce soit le même coupable , et que , comme tel , il doive être jugé par un tribunal moral, et conséquemment par lui-même, il est pourtant, à le considérer dans s^s sentiments nouveaux, en tant qu'homme intelligible, un autre moralement devant le juge suprême aux yeux de qui le sentiment supplée à l'action ; et
ce sentiment aussi pur que celui qu'adopta en iai le Fils de Dieu, cet être saint, en personnifiant cette idée y assumîe sur lui , comme repré^ sentanty et sur tous ceux qui croient en lui (pratiquement), la faute générale; il satisfait, comme rédempteur^ par ses souffrances et par s% mort à la justice suprême , et fait^ comme awcat^ que tous puissent espérer de paraître devant leur juge tous justifiés, pourvu que ( dans cette représentation ) cette soufiBrance que l'homme nouveau doit, en dépouillant l'ancien , accepter pendant toute sa vie (i), soit représentée dans l'homme réalisant
(i) Même le sentiment moral le plus pur ne produit dans l'homme en tant qu'être physique, rien de plus qu'une aspiration continuelle à d^enir un sujet agréable a Dieu en ce qui regarde l'action qui est du domaine du monde sensible. Quant à la qualité, comme ce sentiment doit avoir son j^rmcipe par delà le sens , il faut et il est possible qu'elle soit sainte et conforme à la qualité de son type ; quant au degré , comme ce sentiment se révèle dans les actions , il demeure toujours défectueux et infiniment éloigné de la pureté. Néanmoins ce sentin^cnt renfermant, comme unité intellectuelle , le principe du progrès continuel dans la réparatioli de cette défectuosité , tient la place de F action dans sa perfection. Mais on peut se demander : celui à qui il rCy a rien ou à qui il ne doit y ^voir rien à reprocher peut-il se croire justifié et s'attribuer pourtant, comme punitions ^ les souffrances qtii l'assaillent Sur la route du bien où il avancé toujours; peut-il reconnaître dans ces soufi'rances un châtiment , par conséquent les suites d'un sentiment de sa
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l'idéal de rhumanité comme une mort continuel^ lement soufferte. — H y a donc ici ce superflu , précédemment critiqué^ du mérite des œuvres, et un mérite qui nous est attribué par grâce (i). En effet y ce qui n'est toujours pour nous, pen-
part désagréable à Dieu? Oui, en sa qualité dliomme qui progresse toujours. Ce qui lui arrive comme punitions en sa qualité d'homme ancien (je veux parler de toutes les souffrances et de tous les maux de la vie en général), il les accepte avec joie en sa qualité d'homme nouveau , simplement en vue du bien ; ces peines , par conséquent , ne lui sont pas , en tant qu'homme nouveau , imputées comme punitions ; par peines on veut dire seulement que tous les maux , toutes les souffrances qui frappent un homme ont dû être imputés à l'homme ancien comme punitions , et en tant qu'il meurt au vieil homme , et qu'il revêt l'homme nouveau , il les accepte volontiers comme autant d'occasions d'apprécier et d'exercer son sentiment moral dont les châtiments sont tout ensemble l'effet et la cause , ainsi que du contentement et du bonheur moral qui résulte delà conscience de se& progrès dans le bien, progrès qui ne font qu'une seule et même action avec l'abandon du mal. Mais les mêmes maux durant l'ancien sentiment ont dû non-seulement valoir comme punitions , mais être inventés comme telles, parce que, considérés comme maux purs et simples , ils sont positivement opposés à ce que l'homme animé du sentiment de bonheur physique prend pour son but unique.
(i) Il n'y a que la réceptivité que nous puissions. nous attribuer en propre ; mais le décret dfun supérieur pour octroyer un bien par rapport auquel le subordonné n'a rien que sa réceptivité (morale) , s'appelle grâce.
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dant la vie terrestrei peut-être même dans tous les temps à venir et dans tous les mondes, qu'en simple deverdry nous est ici attribué absolument comme si nous en étions déjà en pleine possession, bien que nous n'y ayons aucune prétention d'après la connaissance empirique que nous avons de nous-mêmes; car nous nous connaissons si bien (nous ne jugeons pas nos sentiments d'une manière immédiate, mais seulement d'après nos actions )> que l'accusateur qui est en nous prononcerait plutôt une sentence de condamnation. C'est donc bien notre grâce (fondée sur la satisfaction qui ne consiste pour nous que dans l'idée de l'amélioration de nos sentiments, amélioration dont Dieu seul est juge) que la justice éternelle, comme il lui convient d'ailleurs , nous accorde , si , eu égard au bien qui résulte de la croyance en la satisfaction de notre part, nous sommes dispensés de toute justification.
On peut encore demander si cette déduction de l'idée d'une justification de l'homme coupable , mais ayant passé à des sentiments agréables à Dieu, a un usage pratique et quel il peut être. Or il ne s'agit pas de savoir quel usage positif on peut en faire dans 'la religion et dans la conduite ^ la condition fondamentale de cette recherche et sa prétention étant que l'on en fasse
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un usage effectif dam le bon sentiment obligatoire^ au secours (au développement, au progrès) duquel tout usage pratique des idées morales aboutit proprement; car, en ce qui concerne la consolation, le bon. sentiment l'emporte déjà avec lui pour celui qui possède ce sentiment (en tant que consolation et espérance, non point en tant que certitude). Gomme tel, le bon sentiment n'est donc que la solution d'une question spéculative qui, toutefois, ne peut être passée sous silence, parce que autrement on pourrait reprocher à la raison d'être absolument impuissante à concilier l'espérance en l'absolution de la faute de rhomme avec la justice divine, reproche qui pourrait lui être préjudiciable sous maints rapports, surtout sous le rapport moral. Mais l'utilité négative qui peut être tirée de l'idée en question pour la religion et les mœurs par rapport à chacun, s'étend très-loin. Car on voit par la précédente déduction que c'est seulement en présupposant le changement complet du cœur que l'homme chargé de fautes peut espérer d'être absous par la justice suprême; par conséquent toutes les expiations, qu'elles soient internes ou extérieures , toutes les invocations , , toutes les hymnes de louanges (mémet^elle de l'idéal, type du Fils de Dieu) ne peuvent suppléer aif bon sentiment, et si ce sentiment existe, elles ne peuvent
en rien en augmenter la valeur devant le tribunal suprême; car l'idéal doit être adopté dans notre conscience pour valoir à la place de l'action. C'est ùn^autre idéal qui est contenu dans cette question : Que peut se promettre l'homme de sa conduite à la fin de sa vie ou qu'a-t-il,à craindre? L'homme doit d'abord connaître, du moins jusqu'à certain^^int, son caractère; par conséquent^ lors même qu'il croit qu'une amélioration s'est accomplie dans ses sen* timents, il doit prendre aussi en considération ses sentiments anciens (corrompus) d'où il est sorti ; juger en quoi et combien il s'est éloigné de ces premiers sentiments, quelle qualité (pure ou encore impure) et quel degré les prétendus nou*veaux sentiments ont atteints, afin de triompher des anciens et prévenir tout retour vers eux; il aura donc a poursuivre de nouveaux sentiments pendant toute ^a vie. Ainsi, comme il ne peut acquérir de ses sentiments réels une notion certaine et précise par une conscience immédiate, mais seulement les juger d'après la conduite qu'il tient effectivement, il peut être convaincu que ^ pour base de sa sentence, le juge futur (la conscience qui veille en son sein, aidée de la connaissance empirique de lui-même évoquée en témoignage) ne prendra aucun de ses états en particulier, mais que sa vie tout entière sera un jour
dévoilée, non-seulement telle partie, non-seulement la dernière qui est peut-être encore la plu» favorable; animé de cette conviction , l'homme persévérerait de lui-même dans ses principes,, lors même que sa vie (sans pour cela se fixer une borne) durerait encore plus longtemps. Il ne doit, donc pas y en ce cas, laisser le sentiment, connu d'avance défendre Faction, mais il doit ^ au contraire, conclure de l'acte externe au sentiment. Qu'en pense le lecteur? N'est-ce pas cette pensée seule qui rappelle a l'homme (ce ne peut être alors le plus méchant) beaucoup de choses qu'il a : laissées tomber indifféremment de sa mémoire, loi*sméme qu'on ne lui dirait rien, hormis qu'il a un motif de croire qu'il se trouvera un jour devant un juge qui décidera de son sort futur par la conduite qu'il aura tenue jusqu'alors? Si l'homme interroge le juge qui se trouve en lui, il est jugé sévèrement, car il ne peut pas corrompre sa raison ; mais si , comme pour puiser des renseignements à. diverses sources, on lui représente un juge étranger, il peut soulever contre la sévérité de ce juge plusieurs objections tirées de la fragilité humaine , et il pense , en général, qu'il vaut mieux pour lui prévenir le châtiment de la part du juge^ au moyen de tourments de soi-même en signe de repentir, non en conséquence d'une véritable intention
Philosophique. 1 2 1
d^amélioratîon ^ ou bien fléchir le juge par des prières et des supplications et même par des formules et des dogmesj et s'il conçoit l^espérance d'atteindre ce demifer but , selon le mot : bon commencement y bonne fin , il prend d'avance la résolution de ne point perdre sans nécessité trop d'instants d'une vie qui lui est chère, et, lorsqu'il touchera à sa fin, de régler j>romptement son compte à son avantage (1).*
(i) L'intention de ceux qui , à leurs derniers moments , font appeler un ecclésiasticpie, est ordinairement d'avoir en lui un consolateur, non des soufirances physiques que causent la maladie suprême , et la crainte naturelle de la mort ( car la mort même qui les termine peut en consoler) , mais des souffrances morales , c'est-à-dire des reproches de la conscience. Cet usage devrait -être soutenu et encouragé afin de prévenir la négligence à faire le bien et à détruire (à réparer) le mal dans ses conséquences encore possibles, en se conformant ainsi à l'avertissement : « Aie de la condescendance même pour ton ennemi ( celui qui a des prétentions juridiques contre toi), tant que tu es avec lui sur •le chemin , c'est-à-dire tant que tu vis , afin qu'il ne te livre pas à ton juge (après la mort), » etc. Mais il n'en va pas ainsi : donner, pour ainsi dire , de l'opium à la conscience est tout le mérite du mourant et de ceux qui lui survivent ; cela est pourtant contraire à l'intention dans laquelle un tel secours spirituel peut être tenu pour nécessaire à la fin de la vie.
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