‹ La religion dans les limites de la raisonChapitre 19 sur 44 · OBSERVATION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

OBSERVATION GÉNÉRALE

Si une religion morale (qui ne consiste pas dans des règlement^ et des observances , mais dans la disposition du cœur à pratiquer régulièrement les devoirs humains considérés comme préceptes de Dieu) doit avoir une base, ce ne peut être les miracles que Thistoiré rattache à son institution et qui doivent eux-mêmes rendre enfin superflue la crojanceaux miracles en général. En effet, il y a jusqu'à un certain point culpabilité d'incrédu*lité morale à ne vouloir accorder aux préceptes du devoir tels qu'ils sont originellement écrits dans le cœur de l'homme par la raison , d'autorité suffisante qu'autant qu'ils sont appuyés par des miracles : « Si vous ne voyez ni signes ni miracles, vous ne croyez pas. » Telle est pourtant la disposition générale de l'esprit humain : si une religion simplement de culte et d'observance atteint son but, comme, pour cela, une religion fondée en esprit et en vérité (dans le sentiment moral) doit être établie, l'introduction de cette dernière sera , bien qu'elle n'en ait nul besoin ,

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accompagnée et pour ainsi dire ornée de miracles dans l'histoire^ afin de préconiser la fin de la religion de culte qùi^ sans miracles^ n'aurait aucune espèce d'autorité. Il y a plus : pour gagner les partisans de la religion de culte à une religion nouvelle, il faut interpréter la première comme un symbole , ancien et compris maintenant , de ce qui forme le but suprême de la Providence dans la nouvelle religion. Dans une pareille position f il est parfaitement oiseux de combattre les récits ou les interprétations, si la vraie religion existe et réussit à se consolider par les principes rationnels mêmes qui autrefois ont eu besoin d'être introduits par les précédents moyens. On voudrait admettre que la ' foi pure et simple, la foi traditionnelle en des choses incompréhensibles , foi que l'on peut avoir sans pour cela être meilleur ni le devenir jamais, est une manière et même l'unique manière d'être agréable à ï)ieu; or, voilà ce qu'il faut combattre de toutes ses forées et de toute sa puissance. Ainsi, il peut se faire que la personne du maître qui enseigne une religion universelle, valable pour tous les hommes, soit un mystère, que son apparition ici-bas, de même que sa disparition, que sa vie pleine de bienfaits et ses souffrances soient d'éclatants miracles, bien plus, que son histoire qui confirme tous ces miracles

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soit un miracle elle-même^ soit une reYëiation surnaturelle; nous pouvons laisser tous ces miracles pour ce qu'ils sout^ nous pouvons même honorer l'enveloppe symbolique qui asservi a répandre et à vulgariser une doctrine dont les titres k notre foi sont ineffaçablement gravés dans nos âmes et n'ont nul besoin de miracles ; pourvu que, en ce qui concerne l'usage de ces faits historiques , nous n'en érigions point en devoirs religieux la science et la profession, et que nous . ne les proclamions point ce qui peut nous rendre agréables à Dieu.

Mais pour ce qui est des miracles en général^ il se rencontre des honimes de sens qui, sans paraître aux jeux de l'opinion les réjeter, s'efforcent pourtant de ne point laisser grandir la foi pratique en eux; ce q|ii veut dire simplement qu'ils croient bien théoriquement a la réalité des miracles , mais que dans les affaires de la yie ils n'en reconnaissent aucun. C'esÇ ainsi que xle sages gouvernements ont toujours toléré, admis même légalement dans la doctrine religieuse publique l'opinion qu'il j avait eu des miracles anciennement, niais n'en ont point autorisé de nouveaux (i). Les anciens miracles

(i) Les prêtres eux-mêmes qui consultent pour leurs articles de foi Fautoriié constituée , je veux dire les prêtres orthodoxes, ont, relativement aux miracles -nouveaux , les

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étaient peu à peu déterminéâ et limités par l'autorité^ en sorte que des désordres n'en pouvaient

mêmes maximes. Aussi M. Pfenniger, défendant son ami M. Lavater^ qui prétendait que l'on pouvait croire aux miracles actuels , accusait justement ces prêtres d'inconséquence , attendu que (il exceptait expressément ceux qui pensaient sur ce point à la façon des naturalistes ) , soutenant les thaumaturges qui, il y avait environ dix-sept siècles j avaient été partie aojtive de la communion chrétienne , ils ne voulaient plus maintenant reconnaître de miracles, bien qu'ils ne pussent pas prouver par l'Écriture que les miracles dussent un jour absolument cesser (car celte subtilité que les miracles ne sont plus nécessaires est une prétention à une vue trop longue pour mériter confiance ) y et , en cela , ces prêtres sont restés les obligés de M. Pfenniger. C'est donc une simple maxime de 1a raison de ne point permettre de miracles aujourd'hui; et les défendre ce n'est pas voir objectivement qu'il n'y %n a point. Mais cette maxime , qui tend à prévenir le désordre dans une république civile , ne vaut-elle pas aussi au cas où l'on a à redouter un désordre analogue d^ns la république des philosophes et des hommes spéculatif en général ?—* Ceux qui , refusant les grands (les éclatants) miraeles, accordent généreusement les petits sous le prétexte d'une direction extraordinaire (parce que ceuX'K^i , en tant que simple détour, n'exigent qu'un minime emploi de forces de la part de la cause surnaturelle ) , ne réfléchissent pas qu'il ne s'agit pas ici de l'effet ni de la grandeur, mais de la forme du cours de la nature , c'est-à-dire de la manière dont l'effet s'est produit , s'il s'est manifesté d'une manière naturelle ou extraordinaire, et qu'il n'y a pour Dieu aucune différence entre le facile et le difficile. Pour ce qui

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£:uère résulter dans l'État. Mais le» nouveaux tfaaumaturges devaient nécessairement inquiéter le pouvoir en produisant des effets qui pouvaient troubler le repos général et l'ordre établi. Si l'on demande^ toutefois, ce qu'il faut entendre par le mot miracle y comme il s'agit proprement de savoir ce que sont les miracles pour nous y c'est-àdire pour l'usage pratique de notre raison , on peut s'expliquer en disant que ce sont des^ événe* ments extérieurs dont les causes sont et doivent demeurer pour nous absolument inconnues. On peut alors distinguer les miracles en ihéistiques et démomques ^ et ces derniers en angéliques (agathodémoniques) et en diaboliques (cacodé^ moniques), et c'est surtout des miracles diaboliques que l'on s'enquiert , car les bons anges (je ne sais trop pourquoi) donnent peu ou ppint à parler d'eux.

Quant aux miracles théistiques , nous pouvons sans doute nous faire une idée des lois de la relation des effets à leur cause (en tant que cette cause est un être tout*-puissant , etc.^ et par conséquent moral)/ mais nous ne pouvons nous en faire qu'une idée générale , en nous représentant l'étre-cause comme créateur du monde et auteur

est du mystérieux des influences surnaturelles , îl se résout dans l'obscurité du principe des intentions et n'a point l'importance d^uu miracle. ^

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de l'ordre matériel et de Tordre moral dans le monde , parce que nous ne pouvons acquérir de ces lois harmoniques une connaissance immédiate et essentielle dont la raison puisse faire usage. Mais si nous admettons qoe Dieu laisse dévier la nature quelquefois et surtout au moment du plein accord de ces lois, nous n'aurons acquis et ne pouvons même jamais espérer d'acquérir la moindre idée de la loi selon laquelle Dieu se conduit pour la production des événements extraordinaires (hormis l'idée morale géhérale que tout ce qu'il fait est bien fait; mais ceci, dans le cas particulier, ne précise rien). La raison est donc ici comme paralysée, puisqu'elle est entravée dans ses spéculations sur les lois connues, et qu elle n'est instruite de rien de nouveau, qu'elle ne peut même espérer d'en être jamais instruite ici-bas. Mais de tous les miracles les démoniques sont les plus inconciliables avec l'usage de notre raison. Car, en ce qui concerne les miracles théistîquesy la raison pourrait encore avoir pour son usage un ' caractère négatif, à savoir que , si l'on nous représente comme immédiatement ordonné de Dieu un événement en opposition directe avec la moralité, cet événement, malgré l'apparence d'un miracle divin , n'en est pas un (par exemple, si un père reçoit l'ordre de tuer son fils qu'il sait être sien et parfoilement

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ianocent); mais pour les miracles appelés démo- •niques, le critérium manque , et si l'on voulait prendre pour signe caractéristique le signe positif opposé au précédent^ à savoir que si nous sommes miraculeusement portés a faire une bonne action que nous reconnaissons être déjà en soi un devoir, cette excitation ne vient pas d'un mauvais génie, on pourrait gravement se tromper, car le mauvais génie , selon la tradition , se présente souvent sous l'apparence d'un ange de lumière.

Bans la vie , on ne peut donc compter sur des miracles ni en faire état dans l'usage de sa raison {usage qui est nécessaire dans toutes les positions). Le juge, quelque foi qu'il ait aux miracles accrédités dans l'Église, écoute la défense basée par le délinquant sur des tentations du diable, auxquelles il prétend avoir été en proie, absolument comme s'il ne disait rien : néanmoins s'il jugeait la chose possible, il prendrait toujours en considération cette circonstance qu'un homme ordinaire et simple ,est tombé dans les pièges d'une puissance malfaisante; mais il ne peut citer le mauvais génie, le confronter avec le prévenu, en un mot, il ne peut recourir, en ce cas, à aucune mesure rationnelle. L'ecclésiastique intelligent se gardera donc bien de remplir la tête de ses ouailles des histoires du

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Protée infernal et d'égarer leur imagination. Quant à ce qui est des miracles heureux^ ce ne sont guère dans la vie que de pures manières de s'exprimer. Ainsi le médcein dit : à moins d'un miracle y il n'y a rien à espérer pour ce malade ^ c'est-k-dire qu'il ne peut en revenir. -^ C'est donc également à l'usage qu'il faut rapporter la manière de parler du physicien qui montre les causes des événements dans les lois physiques de ces événements , je dis dans les lois physiques des efièts qu'il peut constater par l'expérience^ quoiqu'il doive renoncer à la connaissance intrinsèque de cequi agit d'après ces lois ou de ce qu'elles seraient pour nous dans le cas possible où nous serions doués d'un autre sens. De niéme, c'est un devoir pour l'homme de travailler à son amélioration morale; et les influences célestes peuvent certes lui venir en aide pour accomplir cette amélioration ou être regardées par lui comme nécessaires pour en expliquer la possibilité; mais il n'est capable ni de les distinguer avec certitude des influences naturelles , ni de les faire, pour ainsi dire, descendre du ciel en lui. Ainsi, comme avec ce système des influences il ne peut s'attribuer l'initiative immédiate de rien, il ne con-sacre (i), en ce cas, aucun miracle; mais, s'il

(i) C'est-à-dire qu'il n'adopte point la croyance aux miracles parmi ses maximes (ni dans celles de la raison thëo-

se soumet au prescrit de ]a raison , ii agit alors comme si toutes les transformations et améliorations de sentiments dépendaient absolument de ses propres efïbrts. Mais que l'on puisse ^ si , par grâce singulière, on a théorétiquement une foî robuste dans les miracles , en opérer soi-même , et donner de cette façon l'assaut au ciel , cela sort par trop des limites de la raison , et une pareille absurdité ne mérite pas qu'on s'y arrête longtemps (i),

rétîqiie , ni dans celles de la raison pratique) j sans pourtant combattre leur possibilité et leur efficacité.

(i) C'est le fauX'fujant ordinaire de ceux qui emploient prés des esprits crédules les artifices et la magie^ ou veulent du moins leur inspirer de la foi quant au fond. Ils en appellent aux physiciens qui confessent leur ignorance. Nous ne connaissons pas , disent-ils , la cause de la pesanteur, de la puissance magnétique , etc. — Mais nous connaissons les lois de ces faits physiques avec des détails sufiisants , quoique limités et restreints aux conditions sous lesquelles se produisent seulement certains effets , et cela suffît tant pour un usage rationnel certain de ces forces que pour l'explication de leurs phénomènes ; nous nous servons , secundnm quid, de ces lois pour j subordonner nos expériences , mais nous ne connaissons pas , simpliciier, les causes mêmes des forces qui agissent selon ces lois. ^- Ainsi le phénomène interne de l'esprit humain devient intelligible : nous savons {)our' quoi les merveilles de la nature , c'est-à-dire les phénomènes suffisamment accrédités quoique répugnant aux sens , ou les propriétés des choses qui se présentent contre toute attente

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et sortent des \o\p ordinaires de la nature , sont saisis avec avidité , enthousiasment l'âme tant qa'Ils sont tenus pour choses naturelles, tandis que Tësprit est atterré par l'annonce d'un véritable miracle. Les phénomènes inconnus , maïs na- .turels , ouvrent un horizon nouves^jn à la raison , lui présentent un nouvel aliment et font concevoir V espérance de découvrir de nouvelles lois de la nature ; les miracles , au contraire , font naître V appréhension de perdre toute confiance dans les connaissances tenues pour telles. Mais si la raison est privée des lois expérimentales, elle n'a plus aucune espèce d'utilité dans ce monde d'enchantement ^ elle n'j a plus même d'usage moral pour l'accomplissement des devoirs ; car on ne sait plus si^ dans les mobiles moraux, il ne va point survenir, au moyen de miracles, des changements imprévus, et personne ne peut démêler s'il doit se les attribuer à lui-même ou à une autre cause impénétrable. — Ceux dont le jugement est borné , au point de penser qu'ils ne peuvent se conduire «ans miracles , s'imaginent diminuer l'entrave que rencontre alors la raison , en admettant que les miracles n'arrivent que rarement. S'ils veulent dire que l'idée de rareté est déjà dans la notion de miracles (parce que, du moment qu'un événement , quel qu'il soit , se présente ordinairement, il ne doit plus être rangé parmi les' miracles) , nous pouvons leur pardonner leur sophisme , qui consiste à changer une question objective , de quoi s'agitril ? en une question subjective , que signifie le mot par lequel nous exprimons ce* dont il s'agît ? et leur demander à notre tour : qu'entendez-vous par rarement ? Un fait est-il rare pour vous lorsqu'il se présente une fois en cent ans , ou que , depuis un temps très-recidé , il ne s'est plus présenté ? Nous n'avons rien ici à déterrai-, ner par la connaissance de l'objet (car, nous l'avouons, cela est au-dessus de nos forces) , mais bien et seulement par les

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maximes nécessaires de l'usage de notre raison , qui sont ou d'admettre les miracles eotame journaliers (quoiqtie cachés sous l'apparence d'événements naturels ) , ou de ne les admettre jamais, et , dans ce dernier cas , de n'en faire le fondement ni de nos explications rationnelles ni des règles de nos actions. Mais la première de ces maximes est incompatible avec la raison ; il ne reste donc qu'à adopter l'autre : car c'est la maxime seule du jugement , et non l'assertion théorétique, qui demeure un principe. Personne ne peut élever l'imagination de son intuition au point de soutenir avec une ferme assurance que , par exemple , la conservation si surprenante et si merveilleuse des espèces dans le règne végétal et dans le règne animal , où chaque être nouveau reproduit exactement , à l'époque du printemps y son original avec toute la perfection intérieure du mécanisme, et, comme dans le règne végétal , avec toute la délicate beauté des couleurs sans que les forces destructives de la nature inorganique 9 pendant les mauvaises saisons de l'automne et de, l'hiver, aient pu rien enlever aux graines ; personne , dis- , je , ne peut prétendre reconnaître comme par une seconde vue si cette admirable perpétuation est une simple conséquence des lois de la nature , ou si, plutôt l'intervention immédiate du Créateur n'est pas chaque fois nécessaire. — Mais ce ne sont là que des faits extérieurs ; ce n'est pas autre chose pour nous que des effets physiques, et ils ne doit^ent jamais être considérés autrement ; s'élancer au delà de ces faits esttémérité et outrecuidance dans les prétentions, encore bien que l'on se propose ordinairement de montrer dans la défense des miracles une manière de penser humble et dépouillée d'amour-propre.

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