CHAPITRE V
La Constitution d'une Eglise dépend toujours de quelque croyance historique ( révélée ) que l'on peut appeler croyance ecclésiastique, et cette croyance est d'autant mieux fondée qu'elle s'appuie sur des écrits sacrés.
La croyance religieuse piire est, à la vérité, la seule qui puisse constituer le fondement d'une Église universelle; car c'est une croyance toute i^ationnelle, dont chacun est bientôt convaincu; tandis que la croyance historique, simplement fondée sur des faits, ne peut absolument étendre son influence que là où, selon les temps et les lieux, des relations peuvent s'établir et la crédibilité de ces faits être appréciée. Mais c'est une faiblesse propre de la nature humaine, et conséquemment une faute, de ne jamais pouvoir juger la croyance pure^ la croyance rationnelle selon son exacte valeur, de ne jamais pouvoir la tenir pour seul et unique fondement d'une Église*
Les hommes mêmes qui confessent letu* impuissance dans la connaissance des choses sensibles, tout en faisant rendre honneur à la croyance rationnelle comme à celle qui doit être universellement convaincante par elle-même, sont difficiles à
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persuader que les efforts soutenus pour vivre moraleiuAit bien sont tout ce que Dieu exige d'eux pour lui étre^ dans son royaume^ sous son règne^ des sujets agréables. Ils ne peuvent se représenter leur devoir d'autre sorte que comme un culte qu'ils ont à rendre à Dieu, culte où il s'agit moins de la valeur morale interne des actions que de savoir si elles ont été accomplies, ou non, en vue de Dieu, pour lui être agréables , quelque moralement indifférentes qu'elles soient d'ailleurs en elles-mêmes, pourvu qu'elles dénoncent une obéissance passive. Us ne veulent point comprendre que s'ils remplissent leurs devoirs envers les hommes (envers eux-mêmes et envers les autres), ils accomplissent^ par le £ait même, les commandements divins, que par conséquent, en agissant ou en s'abstenant d'agir, toujours conformément à la moralité, ils rendent un culte constant à Dieuj qu'il leur est même absolument impossible de servir plus directement Dieu à'xme autre manière : attendu qu'ils ne peuvent exercer d'influence que sur les seuls êtres terrestres, que, par conséquent, ils n'en ont aucune sur Dieu. Farce que tout grand seigneur ici-bas a un besoin particulier d'être honoré de ses vassaux et d'en être distingué par des marques de soumission, sans quoi il ne pourrait en obtenir une obéissance suBSisante pour pouvoir commander; parce quen outre.
rhomme^ quelque sensé qu'il soit, éprouve toujours un plaisir immédiat |i recevoir des honneurs y on regarde le devoir, en tant qu'il est en même temps un précepte divin, comme l'expression d'un intérêt de Dieu, non de l'homme : de là l'idée d'une religion de culte au lieu de l'idée d'une religion morale pure.
Comme toute religion consiste à considérer Dieu,' en ce qui touche tous nos devoirs, comme le législateur honorable universellement, il importe pour la détermination de la religion et la conformité de notre conduite avec cette religion, de savoir comment Dieu veut être honoré (et obéi). — Or, la volonté divine législative commande par des lois positisfes en soi, ou par des lois mo^ raies pures. Quant à celles-ci, chacun peut reconnaître par lui-même, au moyen de sa propre raison, la volonté de Dieu, volonté qui constitue le fondement de sa religion ; car, a proprement parler, l'idée delaDivinité découle essentiellement de la conscience des lois morales, et du besoin rationnel de reconnaître une puissance capable de produire dans sa plénitude cet effet possible dans un monde donné, et d'accord avec le but final de la moralité. L'idée d'une volonté divine simplement déterminée par les lois morales pures suscite l'idée d'un Dieu unique^ et par conséquent aussi, d'une religion unique^ d'une religion mo-
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raie pure. Mais si nous considérons tes lois positives de Dieu et que nous fassions consister la religion dans l'accomplissement de ces lois, il n'est pas possible de les connaître par notre propre raison pure ; on ne le peut que par la révélation qui, faite à chacun secrètement ou publiquement et propagée parmi les hommes par la tradition ou l'Écriture, constitue une croyance historique, non une croyance rationnelle pure. — Malgré même l'acceptation des. lois divines positives qui ne s'annoncent point d'elles-mêmes comme obligatoires, mais ne se donnent pour telles cpi'à titre d'expression de la volonté divine révélée, la législation morale pure, par laquelle la volonté de Dieu est originairement écrite dans nos coeurs, est non-seulemet^t la condition essentielle de toute véritable religion , mais elle est encore ce qui la constitue proprement, et les lois positives ne peuvent être qu'un moyen de retendre et de la propager.
Si donc la question : comment Dieu veut-il êtrjB honoré? doit être résolue pour tout homme, simplement considéré comme homme, d'une manière universellement valable, il n'est nullement douteux que la législation dictée pr la volonté divine ne soit morale pure^ car une législation positive et présupposant une révélation, ne peut être considérée que ccmime contingente
et telle qu'elle ne soit point parvenue et ne puisse point parvenir a tous les hommes^ par conséquent qu'elle ne soit point obligatoire pour tous universellement. Âinsi^ ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur I Seigneur! mais ceux qui fon^la volonté de Dieu , par conséquent ceux qui cherchent à se rendre agréables à lui non par un culte (de lui ou de son envoyé , en tant qu'être d'une origine divine) selon les idées révélées <[ue tout homme ne peut pas avoir^ mais par une bonne conduite, touchant laquelle chacun connaît la volonté de Dieu ; ce sont ceux-là qui rendent à Dieu le véritable culte qu'il désire.
Mais si , dans notre pensée , nous sommes obligés de nous considérer non-seulement comme hommes, mais encore comme citoyens d'un État divin sur la terre et de coopérer à l'existence de cet État , de cette association appelée du nom d'Église, alors la question : comment Dieu veut-il être honoré dans une Église en tant que communion divine? parait être soluble par la seul« raison, mais requérir une législation positive communiquée aux hommes par la révélation , une croyance historique par conséquent , et que l'on peut nommer, par opposition à la croyance religieuse pure, croyance ecclésiastique. En eflfet, dans la première de ces deux croyances, il ne s'agit que de ce qui est la matière de l'adoration
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de Dieu, c'est-à-dire de raccomplissement , dans là conscience morale, de tous les devoirs en tant que préceptes divins; mais une Église, une réunion de plusieurs hommes animés des vrais sentiments moraux en une république morale exige un système public de devoirs, une certaine forme ecclésiastique reposant sur des conditions empiriques , une forme contingente et immuable en soi , par conséquent impossible à reconnaître comme devoir sans une loi positive de Dieu. La ^détermination de cette fornle, toutefois, ne doit point être regardée comme l'affaire du législateur divin ; on aurait plutôt raison d'admettre que la volonté de Dieu est que nous devons réaliser l'idée rationnelle de la république morale, et que , bien qu'on ait tenté sans succès maintes formes d'Église, nous ne devons pas cesser néanmoins de faire de nouveaux efforts, en évitant, autant que possible, les fautes antérieures , afin d^avancer de plus en plus vers le but ; que c'est là une affaire complètement abandonnée aux soins des hommes et tout ensemble un devoir pour eux. Il n'y a aucun motif de tenir la loi qui constitue le fondement et la, forme d'une Église pour une loi divine positive; il y a plutôt de la témérité à la faire telle pour se dispenser d'améliorer constamment la forme de l'Église, à moins que ce ne soit une usurpation de l'autorité suprême pour
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imposer^ avec les préceptes ecclesiastiqu.es , sous le prétexte d'ordre divin, un joug à la foule. Il y àiirait pourtant aussi de la présomption à soutenir sans façon que le mode d'organisation d'une église ne peut point être un mode d'organisation divin, du moment où, autant que nous pouvons le voir, ce mode n'est pas dans une complète harmonie avec la religion morale; car s'il a paru sans que le pulplic y ait été préparé particulièrement et' ait fait des progrès dans les idées religieuses^, ce mode d'organisation ne peut être bien compris. Or l'incertitude de la solution de la question si Dfeu ou les hommes eux-mêmes doivent fonder une église , prouve le penchant de l'humanité à une religion de culte; et, comme cette religion repose sur des préceptes arbitraires , il faut, à la croyance en une loi divine positive, et, bien entendu, outre une bonne conduite (que l'homme soumis au précepte de la religion morale pure se propose toujours), ajouter encore une législation divine positive, législation que la raison ne peut connaître et qui a besoin d'une révélation.* Ainsi on peut déterminer le culte de l'Etre suprême immédiatement, sans l'intermédiaire de l'observance de ses commandements , qui nous est déjà prescrite par la raison. Or il résulte de là que les hommes ne regarderont jamais leur union en une église et leur unanimité sur la forme à lui
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donner comme une institution publique nécessaire en soi an dëTeloppement de la moralité dans la religion; ils ne songeront uniqnemeiit qu'à servir Dieu , comme ils disent , par des solennités^ par Fétade des lois révélées et la foi en ces lois, par l'observance des prescrits relatifs à la forme de l'église (qui pourtant n'est ellemême qu'un moyen) : pratiques qui sont toutes des actes moralement indifférents en soi , mais sont tenues pour d'autant plus agréables à Dieu qu'elles ne doivent être accomplies qu'en vue de lui. La croyance ecclésiastique , dans l'établissement progressif de la république morale par les hommes, précède donc naturellement (i) la croyance religieuse pure; en eflfèt les temples (édifices consacrés au culte public de Dieu) existaient avant les églises (lieux de réunion pour l'enseignement et la vivificatiou des sentiments moraux), les prêtres, ou ministres sacrés des cérémonies pieuses , existaient avant les ecclésiastiques (maîtres de religion morale pure), et telle est encore la base de l'ordre et du rang que leur accordent les masses.
Si donc il ne s'agit d'aucun changement; s'il ne s'agit point de l'addition d'une croyance 6cclésiastique positive à la croyance religieuse pure, comme véhicule et moyen de réunion pu-
(i) Moralement, c'est le contraire qui devait avoir lieu.
bliq^ue des hommes pour favoriser la religion purement morale , on doit aussi convenii: que la conservation -^t l'intégrité , que la propagation uniforme et universelle de cette croyance ecclésiastique ^ et même que le respect pour la révélation qu'elle renferme, peuvent être suffisamment assurées non par la tradition^ du moins ce serait difficile , mais uniquement par YÉcri-^ tare qui , en tant que révélation , doit être un objet sacré pour les contemporains et pour la postérité : il faut h l'homme une confirmation permanente pour qu'il soit sûr de ses devoirs de culte divin. Un livre saint acquiert insensiblement une grande autorité auprès de ceux (et c'est précisément le plus grand nombre) qui, bien qu'ils ne le lisent pas , sont néanmoins incapables d'avoir aucune conception religieuse indépendante; et tout raisonnement tombe devant cette parole qui détruit toutes les objections : Cela est écrit. Les passages de ce livre, propres à expliquer un point de doctrine, s'appellent du nom absolu de sentences. Les interprètes spé* ciaux de l'Ecriture sont des personnes sacrées par leurs travaux mêmes , et Thistoire démontre que les croyances fondées sur l'Écriture ne peuvent être détruites par les révolutions politiques les plus profondes , tandis que la croyance qui se fonde sur la tradition et sur d'anciennes obser-
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vances publiques est anéantie dans le bouleversement des États. Quel bonheur (i) si un pareil livre tombé entre les mains des (sommes contenait, à côté de statuts ou règles de croj^ance, la plus pure doctrine morale religieuse, et qu'il fut possible de la mettre d'accord avec ces statuts , véhicules de son introduction dans les âmes ! En ce cas, à cause du but qui y est proposé et de la difficulté à s'expliquer par des lois naturelles l'origine de l'illumination du genre humain qui y est constatée, l'autorité de ce livre pourrait être assimilée à celle d'une révélation.
Encore un mot relativement à l'idée de croyance révélée.
Il n'y a qiiune religion (vraie) ; mais il peut y avoir plusieurs espèces de croyances. — On peut ajouter que, dans la pluralité des églises distinctes les unes des autres à cause de la diversité de leurs dogmes, il peut pourtant régner une seule et même religion qui serait la véritable.
Il est, par conséquent, plus juste de dire, comme l'admet aussi l'usage : Cet homme .ap-
(i) Exclamation qui s'applique à tous les objets désirés ou désirables dont la réalisation ne peut être ni prévue ni obtenue parno^ efiForts, selon les lois de rexpérience. S'il nous faut donner le motif pour lequel nous la faisons entendre , nous n'en pouvons alléguer d'autre que notre espoir en une providence bienveillante. '
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partient à telle ou telle croyance (judaïque, mahométane , chrétienne, catholique, luthérienne), que de dire : Il est de telle ou telle religion. Cette dernière locution. ne peut être convenablement employée dans les discours devant un public nombreux (au catéchisme, dans un sermon), car elle est trop savante et trop peu intelligible pour les masses; et pourtant les idiomes modernes né fournisseilt aucun mot synonyme. Le vulgaire comprend toujours par religion la croyance ecclésiastique tombant sous les sens, tandis que la religion est cachée au fond du coeur et n'a rapport qu'aux sentiments moraux. On fait trop d'honneur à la plupart des hommes en disant d'eux : Ils professent telle ou . telle religion , car ils n'en connaissent et n'en désirent aucune ; la croyance ecclésiastique positive est tout ce qu'ils comprennent sous le mot d.e religion. Aussi les prétendues dissensions religieuse^ qui ont si souvent ébranlé le monde et fait couler le sang, n'ont-elles jamais été autre chose que des querelles au sujet d'une croyance ecclésiastique, et l'opprimé ne se plaignait pas proprement de ce qu'on l'empêchait de professer sa religion, car alors il ne peut y avoir lieu à violence extérieure; il se "plaignait de ce qu'on ne lui permettait pas de pratiquer publiquement sa croyance ecclésiastique.
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Or, si une église se donne, comme il arrive ordinairement, pour la seule universelle quoique fondée sur une croyance révélée particulière qui, en tant qu'historique, ne peut jamais être exigée de tous, alors celui qui ne reconnaît pas la croyance ecclésiastique particulière h cette église, est appelé par elle un incrédule et haï du fond du cœur; celui qui ne s'en écaçte que sur un point non essentiel, est liétérodoxe et évité comme contagieux. Si enfin ^ tout en se reconnaissant de cette église, il s'en sépare sur la partie essentielle ou regardée comme telle, de la croyance, alors il est nommé, surtout s'il propage son hétérodoxie, hérétique ^ (ketzer) (i), et, en tant que séditieux, il est tenu pour punissable; c'est un ennemi extérieur, il est expulsé de l'église par un anathème semblable à celui que
( i) Leff Mongols nomment le 7%i^éf (selon Gregoriî, Alphab. Tibet., page 1 1) Tangout'Chadzar, c'est-à-dire pajs des habitants de maisons, afin de distinguer leurs tribus qui mènent une vie nomade , dans les déserts , sous des tentes , vie qui leur à valu le nom de Cbadzar, et de Chadzar est dérivé le mot Ketzer. C'est que les Chadzars étaient attachés à la croyance professée dans le Thibet ( celle de Lama ) qui s'ao corde avec le manichéisme et en tire peut-être son origine ; ils l'apportèrent avec eux lors de leurs invasiohs en Europe. De là , après un certain laps de temps , naquirent les dénominations d'Hceretici et Manichœi, qui étaient prises dans le même sens.
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prononcèrent les Romains contre le citoyen qui , sans l'aveu du sénat , franchit le Rubicon : il est dévoué à tous les dieux infernaux. L'adhésion complète et exclusive à la foi des pères ou- des chefs d'une église sur un point de croyance ecclésiastique, s'appelle orthodoxie ; onipeutdistmgaer l'orthodoxie despotique (brutale) et l'orthodoxie libérale. — Si une église qui donne sa croyance ecclésiastique pour universellement obligatoire est appelée une église catholique, que celle qui proteste contre cette prétention, quoique souvent elle mettrait même cette prétention en pratique si elle le pouvait, doive s'appeler une église protestante y un observateur attentif rencontrera un grand nombre d'exemples célèbres de catholiques protestants, et un plus grand nombre encore d'exemples scandaleux de protestants archicatholiques. Les premiers sont des hommes dont la manière de voir s^est élargie ( quoique ce ne soît point celle de leur église) ; et , à côté d'eux, par leur façon de penser si étroite^ les seconds tranchent singulièrement , mais nullement à leur avantage.
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