CHAPITRE IL
Le Christianisme considéré comme religion naturelle.
XoL religion naturelle , inséparable, comme morale (en ce qui touche la liberté du sujet), de l'idée de ce qui peut réaliser sa fin dernière (de l'idée de Dieu comme auteur moral du monde) y et s'accordant ayec la durée de l'homme, laquelle est selon cette fin (ayec l'immortalité), est une idée rationnelle pure pratique, quoique la fécondité infinie de cette idée présuppose jusqu'à certain point la faculté rationnelle théorétique ; en sorte que l'on peut convaincre tout homme qu'elle est pratiquement sufiisante, en rédamer du moins la pratique comme un devoir pour chacun. La religion naturelle satisfait complètement à la haute exigence de la véritable Égljse , c'est-à-dire qu'elle est tout à fait. appropriée à l'universalité de cette Église, en tant que par l'universalité on comprend ici la valabilité de cette religion pour chacun (unwersitas vel omrdtudo distrihutwa\ ou l'unanimité de tous les esprits à se rattacher à elle. Pour la propager et la maintenir comme religion du monde, il est assurément besoin du ministère
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d'une Église , mais simplement d'une Église invisible , et non de fonctionnaires {pfficiales) ; il est besoin d'hommes instruits qui enseignent la religion, et non de préposés; attendu que par le fait de la religion rationnelle professée individuellement^ il n'existe pas encore d'Église ou é! association unwerselle {pmnitudo collectwa), que même l'établissement de cette Église n'est proprement résolu dans l'intention de personne. — Mais comme l'unanimité des esprits ne pourrait se maintenir de soi-même'; comme, sans l'établissement d'aune Église visible^ l'universalité des adhésions ne pourrait se soutenir; comme cela n'est possible qu'autant qu'une universalité collective, c'est-à-dire l'union des fidèles en une Église (visible) selon les principes d'une religion rationnelle pure, vienne à son secours'; et comme cette union ne peut naître de l'adhésion même ; comme , lorsqu'elle eût été fondée , elle n'aurait pu être constituée par les adhérents libres (nous Tavons démontré) en un état durable , en une association des fidèles ( attendu qu'aucun des adeptes ne croit avoir besoin pour ses sentiments religieux de la communion des autres à cette religion); alors, si aux lois naturelles, connaissables par la simple raison, ne sont point ajoutées certaines dispositions positives et en même temps appuyées sur une autorité législatrice, il manquera toujours
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ce qui constitue pour les hommes un devoir spécial , à savoir^ le moyen d'atteindre leur fin suprême, c'est-à-dire leur union stable en une Église visible y universelle : l'autorité nécessaire pour fonder cette union présuppose \mfactum et pas seulement une idée rationnelle pure.
Or, si nous admettons, selon l'histoire, ou du moins selon une tradition universelle incontestable pour le fond, qu'un homme a proposé une religion pure, accessible à tout le monde ^ naturelle, par conséquent convaincante , et dont nous puissions critiquer les enseignements en tant qu'ils nous sont destinés; et qu'il l'a proposée tout d'abord publiquement , malgré l'opposition d'une croyance ecclésiastique qui , incapable d'atteindre seulement sa fin morale, dominait pourtant par son culte extérieur sur les autres croyances positives et était universellement admise dpns ce temps ; si nous reconnaissons que cet homme a fait de la religion rationnelle universelle qu'il a proposée la condition suprême et nécessaire de toute croyance religieuse, et y a ajouté certains statuts consistant dans des formes et des observances qui doivent servir, à titre de moyens, à établir une Église fondée sur le principe de la religion rationnelle ; alors on peut , malgré la contingence et l'jirbitraire des dispositions, à l'aide desquelles il réalise ce but, accorder
à cette Église le nom de véritable Église universelle , et à son fondateur le mérite d'avoir appelé les hommes à se réunir dans le sein de cette Église y sans accompagner la croyance de nouvelles et nombreuses formes gênantes , et sans la faire consister en des actions spéciales , déterminées à son gré et proclamées saintes et obligatoires en soi ^ comme éléments de la religion.
On ne peut ^ d'après cette explication , blâmer le personnage qui est légitimement honoré comme fondateur non de cette religion pure de tout dogme , de tout statut , et inscrite dans le. cœur de tous les hommes (car elle n'est pas une invention arbitraire), mais de la première véritable Église. -— Comme preuves de ce mérite justement apprécié et de la mission divine de celui à qui nous le reconnaissons , nous allons rapporter quelques-uns de ses préceptes qui sont des principes certains de toute religion. Peu importe l'histoire à laquelle ils sont mêlés; car, en tant qu'idées, ils emportent avec eux leur titre à l'acceptation y et il ne saurait y avoir d'autres préceptes rationnels purs : ce sont eux qui se prouvent eux-mêmes et qui soutiennent spécialement la foi aux autres préceptes.
D'abord , selon lui , le sentiment moral pur et non l'observation des devoirs ecclésiastiques extérieurs f civils ou positifs , peut rendre agréable
à Dieu (MaUh. v, 20-48 ); les péchés par pensée sont réputés des actes devant Dieu (v, a8) , et , en général ^ la sainteté est le but auquel il faut tendre (v, 4^); c'est ainsi que la haine dans^le cœur équivaut au meurtre (v, 22) ; une injustice commise envers le prochain ne peut être réparée que par la justification envers le prochain luiméme^ et non par des actes de culte divin (v, 24) ; et à l'endroit de la véracité , le moyen civil d'arracher la vérité (i), le serment est une violation
(i) On ne peut bien pénétrer le motif pour lequel le ser-^ ' ment, si positivement interdît comme étant un moyen de coacjion fondé sur «me pure superstition et non sur la sincérité de conscience , est teau par le prêtre pour si par£ùte*ment insignifiant. Jl est facile, du reste, de voir que le, ser-^ ment repose particulièrement sur la superstition : en effet , un bomme fait une déposition solennelle sur la vérité de laquelle repose la décision du droit humain , tout ce qu'il j a de plus saint au monde , et on ne croit pas qu?il dise la vé-rite ; mais on croit qu'il sera poussé à la dire par une fonnule qui n'ajoute rien à cette déposition, dans laquelle il appelle simplement sur sa tête les châtiments de Dieu (auxquels il ne peut , en tout cas , échapper à cause de ses memionges) , comme s'il dépendait de lui de rendre compte ou ne pas rendre compte au tribunal suprême. — Dans le passage de l'Écriture précédemment cité, le serment civil est représentécomme une témérité absurde, puisqu'il tend à réaliser, pour ainsi dire, par des paroles magiques des choses qu'il n'est pas en notre pouvoir de réaliser. — Mais on voit que le Sage ^
da respect dû à la vérité même (v, 54-57) ; — ^le mauTais penchant naturel du cœur humain doit tout à fait être métamorphosé; le sentiment trop dgux de la vengeance doit être changé en résignation (y, 5g-4o) ^^ 1^ haine de ses ennemis en bienfaisance à leur égard. U pense qu'il faut se pleinement conformer à la loi judaïque (v^ 17) , dont l'interprète ne doit visiblement pas être la science de l'Écriture, mais la religion rationnelle pure: car, prise à la lettre , elle autorise précisément le contraire des prescriptions précédentes. -^11 fait en outre remarquer, par les dénominations de porte étroite, de chemin étroit , la fausse interprétation que les hommes se permettent de donner à la loi pour transgresser leurs véritables devoirs moraux et se croire absous de cette transgression par l'accomplissement de devoirs ecclésiastiques (vu, i5) (1). Tous ces sentiments purs,
qui dit que tout ce qui dépasse le auî , oui ! le non , non l comme protestation de la véritë, est mal, a eu devant les yeux les conséquences funestes ^qui résultent de la prestation de serment; il a vu que la haute importance qui lui est donnée autorise presque le mensonge.
(i) Les portes étroites, le chemin étroit qui conduit dans la vie, doivent s'entendre des portes et du chemin de la vertu ; les larges portes , le large chemin que prend la foule , s'entendent des portes et du chemin de la religion ecclésiastique. Ce n'est pas que par elle et par ses dogmes les hommes
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il exige ^ toutefois, qu'ils soient traduits en actes (y, i6), et il dénie Fespérance aux hommes rusés qui pensent suppléer à ces sentiments par des prières et des hommages adressés au législateur suprême dans la personne de son envoyé. Ces œuvres doivent être accomplies publiquement (y, 2 1 ), afin de servir d'exemple à la postérité ( v, i6)^ et les actions doivent être accompagnées d'un joyeux sentiment de l'âme , et nop point être contraintes servilement (vi, i6), en sorte que d'un petit commencement de participation à ces sentiments, et conséquemment de leur extension, comme d'un grain de blé dans un champ fertile y ou d'un ferment de vertu, la religion, par sa force intérieure, doit naître , grandir et produire successivement le règne de Dieu (xiij, 5 1-52-55). — Enfin, il comprend tous les devoirs, i^. sous une prescription générale, qui concerne aussi bien les relations morales internes que les relations morales extérieures de l'homme , savoir ; fais ton devoir par nul autre motif que par amour immédiat de ce devoir, c'est-à-dire aime Dieu, aime celui qui décrète tous les devoirs par-dessus tout ; 2**. sous une prescription particulière, qui consolent perdus; mais Ventrée dans l'Église, la connaissapce de ses statuts ou la célébration de ses pratiques sont prises pour la manière dont Dieu veut proprement être servi.
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cerne les rapports extérieurs avec les autres hommes, et constitue un devoir universel, savoir : aime chacun comme toi-même, c'est-à-dire contribue à leur bien-être par bienveillance immédiate et non par des mobiles intéressés ; ces préceptes ne sont point des injonctions morales, mais des prescriptions de la sainteté à laquelle nous devons aspirer, et par rapport à laquelle la simple aspiration s'appelle vertu. — Quant à ceux, par conséquent, qui attendent passivement que le bien moral descende dans leur sein comme un présent du ciel , toute espérance leur est ôtée. Celui qui laisse dans l'inactivité la disposition naturelle au bien qui se trouve comme en dépôt dans la nature humaine, celui qui, plein d'une coupable confiance, croit qu'une influence morale d'en haut suppléera au caractère et à la .perfection morale qui lui manque, celui-là est menacé de ne pouvoir, à cause de sa négligence , accomplir le bien même qu'il eût pu réaliser par simple disposition naturelle (xxv, 29).
Quant à la félicité que Phomme espère naturellement en riécompense d'une conduite parfaite, à cause des nombreux sacrifices que coûte la vertu , il lui promet ( v,- 1 1-12 ) sa rémunération, dans une vie future. Mais là il sera tenu-un compte exact de la diflTérence des sentiments qui auront dicté la conduite; on distinguera scrupuleusement
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ceux qui n^auront rempli leurs devoirs qu'en vue d*une récompense ou même pour échapper à un juste châtiment^ et ceux qui, hommes de bien, ont accompli leurs devoirs par amour du devoir même. Celui que domine son intérêt propt*e, la divinité de ce monde, est représenté (Saint-Luc^ XVI, 5-9), SI, sans perdre de vue son intérêt, il subtilise avec le devoir, et spécule encore au delà du présent , comme un homme qui trompe son Dieu (son intérêt) par son Dieu même et veut l'abuser sur les sacrifices faits ail devoir. En effet, quand cet homme réfléchit qu'il quittera ce monde, peut-être bientôt, et qu'il ne peut jouir en rien dans l'autre viç de ce qu'il possède ici-bas, il se résout à j^yer sur son livre de compte les sommes qu'il pourrait légitimement réclamer d'hommes nécessiteux, pensant acquérir ainsi en * quelque manière des billets payables dans la vie future ; de cette façon, il agit ^\us prudemment que moralement , si l'on considère les motifs de ces actes de bienfaisance; mais il obéit du moins à la lettre de la loi et il espère que , après cette vie, cette conduite ne restera pas sans récompense ( i ), même si l'on compare cette manière d'agir avec
(1) Nous ne savons rien de l'avenir et nous ne devons non plus en rien vouloir pénétrer, sinon ce qui est en accord rationnel avec les mobiles de la moralité et avec leur fin. Par
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ce qui est dit (Saint-Matth. xxv, 35-4o) de la bienfaisance inspirée par des principes moraux et par le devoir même. Là ^ dans ce passage j le juge du monde regarde comme les. élus de son royaume , ceux qui portent des secours à la pauvreté sans être guidés par la pensée qu'ils y r^ cevront récompense , qu*ils obligeront par là le ciel à les récompenser ; il les choisit précisément parce qu'ils ont agi sans considération intéressée. On voit clairement que l'Évangéliste ^ lorsqu'il parle de récompense dans la vie future , n'a point voulu faire de la rémunération le mobile des actions ; la rémunération dans son esprit est , en tant, que représentation encourageante de la bonté et de la sagesse divine envers le genre humain, un objet de sincères adorations et de jouissances morales extrêmes pour la raison qui juge dans leur ensemble les actes de la volonté.
conséquent, point de croyance qu'il n'y a pas une bonne action qui ne doive avoir d'avantageux résultats pour celui qui Faccomplît ; par conséquent, l'homme, quelque reproche qu'il se trouve mériter à la fin de sa vie , ne doit pourtant point négliger de faire au moins encore une bonne action si elle est en son pouvoir : il a des motifs d'espérer que cette action à laquelle a présidé une intention pure , sera toujours d'une plus grande valeur que les rémissions inertes de péchés, qui, sans contribuer en rien à amoindrir la culpabilité , doivent suppléer au défaut de bonnes actions.
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C'est donc une religion complète : tout homme peut la comprendre et s'en convaincre par sa propre raison ; elle propose un idéal qui peut , qui doit même être atteint par nous , autant que les hommes en sont capables; et elle le propose sans que, ni la vérité de la doctrine^ ni l'autorité, ni la dignité de celui qui l'a enseignée, aient besoin d'aucun autre titre à la foi que l'adhésion de la raison : autrement la science ou les miracles, ce qui n'est point du ressort de tous, seraient nécessaires. Si le christianisme a fait appel aune ancienne législation, a la législation mosaïque, et s'il la représente comme destinée à lui servir de fondement, ce n'est point que cela soit nécessaire pour établir sa vérité propre, mais cela était utile pour l'introduire parmi les masses qui ont une foi entière et aveu-' gle à ce qui est ancien, pour l'introduire parmi ces hommes dont la léte est remplie de dogmes positifs , qui ne sont presqjue plus susceptibles de recevoir la religion rationnelle , et auxquels du moins il est plus difficile de l'inculquer que si on l'enseignait à la raison d'hommes ignorants , mais sans préjugés. C'est pourquoi personne ne doit s'élonner de trouver éi^igmatique aujourd'hui le compromis fait par |e christianisme avec les doctrines d'alors, et de juger nécessaire l'explication attentive de ce mélange
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dé pensées^ bien qu'il laisse percer partout ^ et révèle même souvent une doctrine religieuse qui esfr accessible à l'esprit le plus humble^ et peut être persuadée sans frais d'érudition.
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