‹ La religion dans les limites de la raisonChapitre 32 sur 44 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le Christianisme considéré comme religion enseignée.

Lorsqu'une religion expose comme nécessai* res des dogmes que la raison reconnaît effectivement comme tels^ et qu'ils sont transmis^ toutefois f aux siècles futurs sans falsification quant au fond essentiel, il faut, à moins d'admettre le miracle continuel de la révélation, considérer cette religion comme un Bien sacré confié à la garde des sai^ants. En effet, quoique primitive" ment elle soit accompagnée de miracles et d'événements, et que cet élément historique qui n'est point confirmé par la raison , ait pu trouver accès partout, la vulgarisation de ces miracles et des doctrines qui ont besoin de*la confirmation de la raison , exigera dans la suite des temps des docum^ents anciens écrits^, et un enseignement un et constant pour la postérité.

L'acceptation des dogmes d'une religion s'appelle volontiers foi ou croyance {fides sacra ). Nous considérerons donc la croyance chrétienne, d'un côté, comme croyance rationnelle pure, et, de l'autre, comme croyance révélée Ifides

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statutaria). La première peut aussi être envisagée comme croyance librement acceptée par chacun (Jîdes elicita), et la seconde comme croyance imposée (fides imperata). Quant au mal qui réside dans le cœur humain et dont personne n'est pur ; quant à l'impossibilité de se tenir jamais pour justifié devant Dieu par sa conduite , malgré la nécessité de cette justification devant lui ; quant à l'inutilité de suppléer aux défauts de la moralité par des observances ecclésiastiques f des pratiques pieuses extérieures, éludant l'obligation imprescriptible de devenir un homme nouveau ; chacun peut s'en convaincre par sa propre raison , et il est du devoir de la religion de se piersuader de la vérité de ces principes.

Puis , la religion chrétienne étant édifiée sur des faits, non sur des idées rationnelles pures, elle ne s'appelle plus seulement la religion chrétienne, mais la croyance chrétienne : une église en est le fondement. Le culte d'une église vouée à une semblable croyance est donc double :

il y a le culte rendu selon la croyance historique, et le culte selon la croyance rationnelle pratique et morale. L'un de ces cultes ne peut être séparé de l'autre dans l'Église chrétienne et subsister seul. Celui-là ne peut être isolé , parce que la croyance chrétienne est une croyance reli-

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gieuse; celui-ci, parce que la croyance chrétienne est une croyance enseignée.

La croyance chrétienne, eiî tant que croyance enseignée, s'appuie sur l'histoire, et, en tant que fondée sur la science objectivement, elle n'est pas une croyance libre en soi et déduite de preuves théorétiques suffisantes , ce n'est pas une fides elicita. Si c'était une croyance rationnelle pure, elle devrait, quoique les lois morales sur lesquelles elle repose en tant que croyance à un législateur divin , commandent inconditionnellement, être considérée cependant comme une croyance libre, telle qu'elle a été représentée dans le chapitre précédent. Elle serait encore, pourvu qu'on n'en fît pas un devoir, une croyance théorétiquement libre à titre de croyance historique : chacun n'aurait qu'à l'étudier. Mais si elle doit valoir* pour tous , même pour les ignorants, si elle est un commandement réellement divin; elle n'est pas seulement une croyance imposée 'y elle est encore une croyance obéie aveuglément et sans examen {fides servilis)^

Dans la' doctrine de la révélation chrétienne, on ne peut point commencer par une foi absolue à des propositions révélées, essentiellement inconnues a la raison , et continuer par les leçons et par l'étude, comme si ce travail était un rempart contre un ennemi fondant sur notre arrièregarde; car alors la croyance chrétienne serait

une croyance non-seulement imperata^ maïs encore servilis. Elle doit donc toujours au moins être enseignée, comme Jides historiée •elîcùa, c'est-k-dire que la science doit non point suivre , mais précéder la doctrine révélée^ et le petit nombre des hommes instruits dans les Écritures, des clercs qui ne peuvent non plus se passer abso^ lument d'instruction profane ^ doit marchera la tête de la longue suite des laïques qui ne connaissent point à fond l'Écriture , cas dans lequel se trouvent les gouvernements eux-mêmes, et, si l'on nous permet le mot, remorquer ainsi les ignorants. — S'il n'en va point ainsi, c^est la raison universelle des hommes , la raison présidant à une religion naturelle, qui doit être reconnue et honorée dans la religion chrétienne comme le principe souveraii) ; et la doctrine de la révélation , sur laquelle est fondée une église et qui a besoin des savants comme interprètes et comme dépositaires, doit être aimée et cuI-« tivée comme un pur moyen, mais un moyen précieux pour rendre la religion chrétienne intelligible à tous 9 même aux , ignorants , pour l'étendre et pour l'affermir.

Tel est le véritable culte de FÉsilise sous le règne du bon {»*incipe. Mais le culte dans lequel la croyance à la révélation doit précéder la religion est le faux culte/ il pervertit complètement l'ordre moral , et ce qui n'est que moyen y est

ordonné absolument^ comme si c'était une fin. La croyance aux propositions dont l'ignorant ne peut contrôler la vérité ni par la raison ni par l'Écrit ure qui devrait pour cela être comprise sur-l^e-champ , est érigée en devoir absolu (Jides imperata)y et est ainsi élevée, avec les observances qui en sont inséparables, au rang de croyance sanctifiante eh tant que culte servile, malgré l'absence de mobiles moraux d'action. — Une église fondée sur le principe de la foi absolue, n'a pas, à proprement parler, de ministres (minis^ tn)y semblables à ceux de la première constitution; elle a de hauts dignitaires (officiales) investis d'un certain pouvoir; ils ne paraissent point (par exemple, dans une église protestante) avec tout l'éclat, toute la pompe de la hiérarchie^ comme des ecclésiastiques investis d'un pouvoir extérieur : au contraire, ils combattent dans leurs discours ces prétendues manifestations de grandeur; mais dans le fait, ils prétendent être tenus pour les seuls interprètes élus de l'Écriture sainte; à cet effet, ils dépouillent la religion rationnelle pure de sa qualité essentielle de suprême interprète de l'Écriture, et prescrivent la science comme l'unique secours de la foi ecclésiastique. Us transforment ainsi le sers^ice de l'Église (ministerium) en une domination (impe^ rium) des membres de cette Église , eff pour dissi-

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muler cette préteptian^ ils se qualifient toujours du titre y pourtant non équivoque ^ de serviteurs de l'Église. Cette domination , qu'il eût été facile à la raison de l'exercer, mais elle coûte trop cher, à cause de la science immense qu'il faut dépenser. Car, ce aveugle sur la nature, elle attire sur sa tête toute l'antiquité et s'ensevelit sous cette masse. » — ^Voici la marche que suivent les choses mises sur ce pied.

D'abord, la conduite que la prudence dicta aux premiers propagateurs de la doctrine du Christ, et qui devait frayer les voies à cette doctrine parmi le peuple, fut regardée comme une partie intégrante de la religion, même de tous les temps et de toutes les nations; en sorte que l'on crut que chaque chrétien était nécessairemerU un juif dont le Messie était venu* Il ne s'ensuivait pourtant pas^ que le chrétien relevât proprement d'aucune loi du judaïsme en tant que loi positive; mais le livre sacré du peuple juif devrait être accepté comme l'expression ûdèle d'une révélation divine faite pour tous les hommes (i). — Or, pour établir l'authenticité

(i) Mendelssohn profite avec beaucoup d'babilèté de la faiblesse de cette explication ordinaire du cbristianisme , pour refuser au fils d'Israël toute prétention à former une transition religieuse. Voici comment il raisonne : La croyance judaïque étant , de l'aveu même du Gbrist , l'étage

de ce livre, qu'on a démontrée dernièrement , en en. extrayant des passages et en rapportant l'histoire sacrée qu'il contient et qui a servi au christianisme pour atteindre son but, on rencontre de nombreuses difficultées. Le judaïsme , au commencement et même au milieu du progrès déjà remarquable du christianisme , n'avait pas pénétré dans le public instruit ^ n'était pas

inférieur sur lequel repose le christianisme, aflirmer que la doctrine chrétienne est une nouvelle religion, c'est, au fond , engager à briser la base pour s'établir dans la partie supérieure de l'édifice. Sa pensée s'explique assez clairement. Il veut dire : « si vous commencez à rejeter vous-mêmes de votre religion le judaïsme (et ^ dans la croyance historique , il est toujours précieux à cause de son antiquité), nous prenons acte de votre résolution. (Dans le fait, il ne reste plus rien alors que la religion morale pure dépouillée des statuts. ) Notre charge n'est nullement allégée par la délivrance du joug des observances extérieures , si vous nous en imposez un autre , à savoir , celui de la connaissance de l'histoire sainte , qui est plus accablant encore pour les consciences. » — Du reste, les livres sacrés du peuple juif seront toujours conservés et respectés , non pour servir au progrès de la religion, mais comçie documents historiques. Aucune histoire profane , de quelque époque lointaine qu'elle date , ne peut , avec quelque apparence d'authenticité , remonter §ussi haut que celle du peuple juif qui commence à la Création. Ainsi, il j-aura toujours une lacune immense dans les histoires profanes ; les livres de Moïse seuls peuvent la remplir.

connu des étrangers lettrés du même temps; son histoire n'avait ^ pour ainsi dire , pas encore été contrôlée, et le livre sacré qai la contenait empruntait de son antiquité son authenti-7 cité historique. Cependant^ lors même que l'on admet cette preuve y il ne suffit toujours pas de connaître ce livre dans ses traductions et de le transmettre ainsi à la postérité; la certitude de la croyance historique fondée sui* le texte exige qu'il y ait dans tous les temps et chez tous les peuples des savants qui sachent la langue hébraïque autant qu'il est possible de savoir cette langue dont on ne possède qu'une seule production; et ce n'est pas seulement une question de science historique en général ; il s'agit ici de la félicité des peuples : il doit y avoir des hommes assez versés dans la connaissance des livres saints pour indiquer la véritable religion au monde dès lors en sécurité.

La religion chrétienne est dans le même ca$.

Bien que ses saints épisodes soient tombés publiquement sous les yeux d'un peuple instruit, son développement a été retardé de plus d'une génération : il lui a fallu trouver accès auprès d'un public lettré : son authenticité manqua donc de 1$ confirmation des contemporains.

Toutefois f elle a sur le judaïsme l'immense avantage d'être proclamée^ par la bouche même

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de son auteur^ non une religion positive, mais une religion morale, conséquemment unie à la raison par des rapports étroits, et pouvant s'étendre d'elle-même, sans le secours de l'érudition historique, à toutes les époques, sous toutes les latitudes avec la plus grande sécurité. Mais les premiers fondateurs de la communauté jugèrent à propos de rallier cette religion à l'histoire du judaïsme, ce qui , à cause de l'état de ce dernier à cette époque et peut-être même dans l'intérêt de la religion du Christ, était agir prudemment. C'est en cet état qu'une sainte tradition nous l'a transmise. Or, les fondateurs de V Église adoptèrent ce moyen épisodique employé pour établir le crédit du christianisme, parmi les articles essentiels de la foi ; ils ajoutèrent encore aux enseignements du Christ les légendes et les interprétations auxquelles les conciles donnèrent force de loi, et qui furent confirmées par la science. Ni cette science, ni son opposé, la lumière intérieure que tout laïque peut revendiquer, ne peuvent instruire de tous les changements que doit subir de cette manière la croyance religieuse , car ces changements sont inévitables tant que nous chercherons la religion hors de nous et non dans nous.

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