‹ La religion dans les limites de la raisonChapitre 35 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Principe moral de la religion est opposé à la superstition.

Je pose d'abord la proposition suivante comme un axiome qui n'a pas besoin de preuve : Tout ce que V homme croit pouvoir faire , si ce ri est de tenir une bonne conduite ^pour se rendre agréable à Dieu y est pure superstition et faux culte de Dieu* — Je dis ce que l'homme croit pouvoir faire; car, outre ce que nous pouvons accomplir, existe-t-il dans les secrets de la sagesse suprême quelque chose que Dieu seul puisse faire pour nous rendre agréables à lui-même, nous ne pouvons point affirmer le contraire. Mais si l'Église annonce un mystère de ce genre comme révélé , l'opinion que la croyance à cette révélation telle que nous la rapporte l'histoire sainte, et que \z profession interne ou extérieure de cette croyance sont essentiellement ce qui peut nous rendre agréables à Dieu,^ est une superstition dangereuse. Car la croyance à cette révélation est l'aveu intérieur, de sa certitude inébranlable à nos yeux, et est vraiment un acte que nous avons été déterminés à accomplir par la terreur : un

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homme franc pourrait donner toute autre raison de son aveu que sa croyance, parce que dans tous les autres cultes il n aurait fait qu'une chose inutile ; mais ici il a fait une chose contraire à sa conscience, en déclarant comme vrai ce dont il n'était point convaincu. La connaissance , qu'il croit fermement posséder, de ce qui peut par soi-même le rendre agréable à Dieu ( autant vaut dire l'acceptation d'un bien qui lui est offert) , fait qu'il croit pouvoir accomplir une bonne action , outre sa bonne conduite résultant de la pratique des lois morales y en adressant directement son culte à Dieu.

Premièrement, malgré le vice de notre justice humaine, qui pourtant vaut devant Dieu, la raison ne nous laisse pas sans consolation. Quiconque, nous dît-elle, agit, autant qu'il lui est possible , avec un vrai sentiment de soumission au devoir, afin de remplir toutes ses obligations, progressivement du moins et en approchant continuellement de la conformité parfaite avec la loi , celui-là peut espérer que la sagesse suprême suppléera à ce qui n'est point en son pouvoir d!une certaine manière x\a\ peut rendre immédiat le sentiment de la constante progression morale. Voilà ce que dit la raison , mais elle ne prétend pas déterminer le mode de l'assistance divine et savoir en quoi consistera le secours d'en haut,

qui est peut*étre entouré de tant de mystère que Dieu pourrait nous le révéler dans une représentation symbolique où la pratique pourrait être comprise de nous , sans que nous pussions savoir théorétiquement ce qu'est en soi cette relation de Dieu à Thonmie^ et y rattacher nos idées; nous ne le pourrions lors même qu'il voudrait nous découvrir ce mystère^ — En supposant donc que telle Église prétende savoir positivement la manière dont Dieu supplée à l'imperfection morale du genre humain ^ et condamne en même temps tous les hommes qui ne connaissent pas ce moyen de justification naturellement inconnu à la raison, et, par conséquent, n'admettent ni ne reconnaissent comme dogme religieux la condamnation étemelle^ je le demande, quel est ici l'impie? Est-ce celui cpii a confiance sans savoir comment a lieu ce qu'il espère, ou celui qui veut savoir absolument la manière dont l'homme sera délivré de son péché , sans quoi il renoncerait à tout espoir en cette délivrance? — Celui-ci n'a aucun motif de pénétrer ce mystère, car sa raison lui enseigne déjà qu'il lui est parfaitement inutile de savoir ce par rapport à quoi il ne peut rien. Mais il ne veut le pénétrer qu'afin de fondar sur sa foi son adoption , sa connaissance, son respect de toute révélation, et un culte divin qui puisse lui attirer la faveur du ciel

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sans qu'il ait besoin de faire aucun efibrt pour tenir une bonne conduite, sans qu'il lui en coûte par conséquent absolument rien ; un culte qui représente cette bonne conduite comme une chose surnaturelle ; un culte, enfin, qui puisse, dans le cas d'une transgression , la racheter.

DeuxièmemenL Si l'homme s'éloigne le moindrement de la maxime posée au commencement de ce chapitre, le faux culte de Dieu, la superstition n'a dès lors plus de bornes. Car par delà cette maxime, toutes les pratiques, si elles ne contredisent pas immédiatement la morale, sont arbitraires. Depuis le sacrifice fait du bout des lèvres et qui coûte le moins, jusqu'au sacrifice des biens de la terre qui pourraient être beaucoup plus utiles aux hommes, jusque même à l'immolation de sa propre personne en se ravissant a la société, comme font les ermites, les faquirs et les moines qui s'ofirent tout entiers à Dieu, excepté leur sentiment moral , nul , quand il promet à Dieu qu'il lui voue aussi son cœur, n'entend par là le sentiment d'une conduite agréable à Dieu; il entend le désir exprimé du fond du cœur que son. sacrifice soit accepté et qu'il lui en soit tenu compte. Natio gratis anhelans, . multa agendo nihil agens (Phèdre.)

Enfin , du moment que l'on a passé à la maxime d'un culte que l'on croit intrinsèquement agréa-

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ble à Dieu et utile même pour se réconcilier avec ^ui f mais qui n'est point moral pùr/lesmanières^ pour ainsi dire mécaniques y de le servir> ne sont plus différentes essentiellement^, et l'une ne mé* rite point d'être préférée à l'autre. Elles sont toutes , sous le rapport de leur valeur ou plutôt de leur non^valeur, parfaitement égales; et c'est une pure grimace que de se ranger parmi les élus pour s'être écarté du principe intellectuel de la "véritable adoration de Dieu ai^ec plus de simplesse que ceux que l'on accuse de tomber grossièrement dans le sensualisme. Que le dévot se rende avec une scrupuleuse assiduité a l'église , qu'il entreprennenin pèlerinage aux reliques de Lorette ou de la Palestine > qu'il adresse au ciel les formules de prières avec les Uifres ou comme l'habitant du Thibet qui croit que ses vœux consignés par écrit y sur une bannière par exemple y ou renfermés dans une boîte agitée ensuite avec la main, atteignent mieux ainsi leur but sur les ailes du vent y quelles que soient les additions que l'homme fasse au culte moral de Dieu y tout cela n'a pas la moindre importance. — Il ne s'agit pas de la différence qui existe entre les formes extérieures du culte ; toute la question est de savoir si vous acceptez le principe de vous rendre agréable à Dieu au moyen du sentiment moral dont la manifestation vivante sont les actions,

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OU si vons rejetez ce principe et honorez Dieu par de pieuses simagrées et de saintes niaiseries (i }. Mais la morale, en voulant sortir des bornes de la nature humaine ^ n'a-t-elle pas aussi sonjana-^ tisme, qui a sa place à côté du fanatisme religieux dans la classe générale des illusions sur soi-même ? Non , le sentiment moral n'a affaire qu'à un objet réel qui est par lui-même agréable à Dieu avec lequd il est en parfait accord. La préaomption peut sans doute s'y ajouter, et l'on peut se croire adéquat à l'idée de ses devoirs religieux. Mais donner au sentiment moral la plus haute valeur, n'est point le fait du fanatisme^ comme s'il s'agissait d'exercices dévotieux : c'est travailler avec puissance et certitude au dévelop-* pement du bien dans le monde.

(i) C'est un fait physiologique, que les partisans d'une confession dans laquelle il y a un objet moins positif à croire , se sentent par là même comme ennoblis et comme plus éclairés; ils conservent encore pourtant assez de positivisme dans leur croyance pour n'avoir par le droit de jeter, comme ils le font, du haut de leur prétendue piureté , un regard de dédain sur leurs frères plongés dans les erreurs ecclésiastiques. La cause de ce phénomène est qu'ils se trouvent par leur croyance rapprochés , si peu que ce soit , de la religion morale pure , quoiqu'ils restent toujours attachés à l'erreur qui consiste à vouloir y suppléer par des observances de piété dans lesquelles la liaison est seulement moins pas^ sive.

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De plus y il est reçu , du moins dans l'Eglise^ de nommer nature ce que l'homme peut accompli|: de lui-même au moyen d'un principe moral^ et d'appeler grâce ce qui supplée à l'impuissance* de ce principe ; on tire cette dernière dénomination de ce que c'est un devoir pour nous d'obtenir ce qui nous manque moralement , et qu'il n'y a qu'à le désirer, à le demander et à l'espérer. On regarde la nature et la grâce comme la double cause qui produit en même temps le sentiment de la conduite agréable à Dieu ; tuais elles ne sont pas seulement distinctes l'une de l'autre^ elles sont encore opposées l'une à l'autre-

La conviction que l'on a de pouToir produire en soi les effets de la grâce différant des effets de la nature ou de la vertu , ou de pouvoir produire ces derniers effets en soi , constitue le fanatisme; car nous ne pouvons point reconnaître par l'expérience dans quelqu'un de ces ^fets un objet suprasensible, nous sommes encore moins capa-^ blés d'exercer de l'influence sur cet objet au point de le faire descendre en nous ; cependant il peut parfois s'opérer dans notre conscience des mouvements qui nous excitent à de la moralité^ qu'il nous est impossible de nous expliquer^ et au sujet desquels nous sommes forcés de confesser notre ignorance : « Le vent souffle où il veut et vous ne savez d'où il vient, etc. «Vouloir absenter en

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soi des influences célestes est une espèce de folie qui peift ayoir sa méthode , car ces prétendues révélations doivent toujours aboutir a des idées morales, et par conséquent rationnelles; mais cette folie n'en demeure pas moins le résultat d'une présomption préjudiciable à la religion. Croire qu'il y a des effets de la grâce et que nous sommes assistés peut-être dans nos aspirations morales si insuflSisantes et si imparfaites, c'est tout ce que l'on peut exiger ; encore sommesnous impuissants à déterminer aucun des caractères de cette assistance et , à plus forte raison , à la provoquer.

L'erreur qui consiste à accomplir des actes de culte religieux dans le but d'une justification de^ vant Dieu, constitue la superstition religieuse; l'erreur qui consiste à vouloir se justifier en quelque manière par une aspiration à de prétendues relations avec Dieu , est le fanatisme religieux. — C'est une erreur superstitieuse de prétendre être agréable à Dieu au moyen d'actes que chacun peut accomplir sans être pour cela meilleur, par exemple par la profession de certains dogmes positifs , par l'observation de certaines pratiques d'une Église , par l'humilité , etc. On nomme cette erreur superstitieuse parce que celui qui y tombe emploie des moyens purement naturels (non moraux) qui nopeuvent avoir «n

eux-mêmes absolument aucune influence sur tout ce qui n'est pas la nature, entre autres choses, sur le bien moral. — Mais on dit qu'une erreur est le résultat du fanatisme quand le moyen imaginé est suprasensible et hors de la puissance humaine, sans que l'on s'aperçoive de l'impossibilité d'atteindre par ce moyen le but suprasensible qu'on s'était proposé ; car ce sentiment de la présence immédiate de l'Etre suprême et la distinction de ce sentiment de tout autre , même du sentiment moral, serait la capacité d'une intuition à laquelle il n'y a point, dans la nature humaine, de sens correspondant. — L'erreur superstitieuse, en tant qu'elle emploie un moyen utile en soi à plusieurs sujets, et en même temps praticable, pour simplement éloigner, toutefois, les obstacles qui s'opposent au sentiment agréable à Dieu , est presque inhérente à la raison, et elle n'est blâmable que sous ce rapport contingent qu'elle érige un pur moyen eil objet immédiatement agréable à Dieu ; l'erreur résultant du fanatisme est l'anéantissement moral de la raison sans laquelle il ne peut y avoir de religion , en tant que la religion , de même que toute moralité, doit être fondée sur des principes.

Le principe ressortissant d'une croyance ecclésiastique et pouvant remédier ou obvier à toute erreur religieuse est donc celui-ci : outre

5l8 DOGTBIKE RELiGljrnSE

les dogmes positifs dont on peut d'abord ne ponvoir se passer entièrement^ on doit se faire une loi de prendre la religion du devoir ou de la bonne conduite comme but unique^ afin d'être affranchi un jour du besoin de croyance historique»

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