CHAPITRE VII
Du corps sacerdotal (i) considéré comme corps consacré au faux coite du bon principe.
L'adoration d'un être puissant et invisible, arrachée à la faiblesse de l'homme par une crainte naturelle fondée sur le sentiment de son impuissance, n'a pas pris naissance en même temps que la notion de religion, mais date d'un culte seryile adressé à Dieu ou aux dieux. Lors-
(i) La dénomination de pfaffenthum, corps de prêtres, qui désigne simplement l'autorité d'un père ecclésiastique («•«*«•«*, Pfaffe), n'emporte l'expression d'un blâme que par suite de l'idée accessoire de despotisme qui est attachée au-jourd'hui^au corps sacerdotal, et qui peut se rencontrer dans toutes les formes d'Églises , si dépouillées de prétentions et si populaires qu'elles se yantent d'être. Que l'on n'aille donc pas croire qpe je.Teuille rendre une secte odieuse à l'autre, en les comparant l'une à l'autre avec leurs usages et leurs dispositions réglementaires. Toutes les communions méHtent un égal respect, en ce sens que toutes leurs tentatives, quoique éloignées du but, sont celles de pauvres mortels qui s'efforcent de représenter le royaume de Dieu sur la terre ; mais elles encourent aussi un égal blâme , lorsqu'elles tiennent la forme de la représentation de cette idée (dans une Ëglise visible) pour la chose elle-même.
qu'un culte eut une certaine forme officielle, qu'il eut ses temples, et que d'après ses rites se fut formé insensiblement le type moral de l'humanité , le culte devint un ciUle ecclésiastique* Cette adoration et ce èulte reposèrent également sur une croyance historique jusqu'à ce qu'on eut commencé k tenir celui-ci pour proyisoire, et à ne voir en lui que la représentation symbolique et le moyen de développer la croyance religieuse pure*
Depuis un chaman de Tongousie jusqu'au prélat européen gouvernant l'Ëglise et l'État, ou bien^ pour juger, au lieu des chefs et des pasteurs^ les croyants et le troupeau d'après leur propre manière de voir, entre le Vogoulce extrêmement sensuel qui place le matin sur sa tête la patte d'une peau d'ours, en prononçant cette courte prière : « Ne me tue pas ! » jusqu'au sublime puritain et aux indépendants du Connecticut, s'il y a une considérable distance dans la pratique, il n'y a pas de différence dans leprin-» cipe de la croyance. A les considérer, en effet , du point de vue de ce principe, ils appartiennent tous à une seule et même classe, à la classe de ceux qui placent le culte dans ce qui ne contribue en rien à rendre les hommes meilleurs , dans la croyance à certains dogmes positifs , ou dans la célébration de certaines observances arbitraires. Ceux qui
croient ne trouver le culte que dans le sentiment d'une bonne conduite se distinguent de ces derniers en adoptant un principe autre et beaucoup plus élevé, le principe en vertu duquel ils se reconnaissent membres d'une Église (invisible) qui renferme tous les hommes bien pensants, et qui peut être regardée essentiellem.ent comme la véritable Église universelle.
Mettre daps nos intérêts la puissance invisible qui préside à nos destinées^ tel est le but de l'hilmanité; quant à la manière d'atteindre ce but, les hommes pensent sur ce point différemment. S'ils tiennent cette puissance pour un être intelligent, s'ils lui attribuent^ en conséquence, une volonté dont ils attendent leur sort, c'est pour s'efforcer de déterminer le moyen dont ils peuvent, en tant que souinis à sa volonté, lui être agréables par leurs actions et leurs abstentions. S'ils considèrent cette puissance comme un être moral , ils se persuadent facilement par leur propre raison , que la condition à laquelle ils peuvent parvenir à lui être agréables, doit être une conduite moralement bonne, c'est-k-dire la pureté du sentiment comme principe subjectif des actes. Mais l'Etre suprême peut , en outre, exiger un culte dont le mode ne puisse être connu par la siipple raison ; il peut vouloir être honoré par des actions auxquelles nous ne pouvons in-
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trinsèquement découvrir aucune tendance morale, mais qui cependant ou sont prescrites par lui , ou même doivent être entreprises volontairement par nous , afin de lui prouver notre soumission. Dans l'un et dans l'autre cas, nous plaçons dans ces actes , s'ils constituent un ensemble systématiquement ordonné, un culte divin. — Or, si ce culte et le sentiment de la bonne conduite doivent être obligatoires l'un et l'autre immédiatement, ou l'un comme moyen d'atteindre l'autre, d'atteindre le véritable culte de Dieu, ils doivent être tenus pour la manière de se rendre agréable à la Divinité. Que le culte moral ( officium liberum ) rendu à Dieu lui plaise immédiatement , cela est évident de soimême. Mais ce culte ne peut pas être reconnu pour condition suprême de la bienveillance et de la faveur de Dieu envers l'homme, bien que cette condition soit au fond la moralité, si le culte servile et corporel ( officium mercenarium) peut être considéré intrinsèquement et uniquement comme agréable à Dieu ; car alors personne ne saurait, dans un cas donné, quel culte est préférable , et ne pourrait prononcer en conséquence sur son devoir. On ignorerait également si l'un peut suppléer l'autre. Par conséquent , les actions qui n'ont aucune valeur en elles-mêmes, devront pourtant être admises comme agréables
à Dieu , si elles favorisent le développement de ce qu'il y a en elles d'immédiatement bon, et sont ainsi utiles à la moralité, c'est»à-dire au culte moral de Dieu.
Mais tenir les actions qui ne renferment en soi rien d'agréable à Dieu, rien de moral, pour moyens d'obtenir ses faveurs et d'accomplir ses voeux, c'est tomber dans l'erreur, c'est croire que l'on possède un art de produire par des moyens naturels un effet surnaturel. On donne ordinairemient à ces tentatives le nom de magie , mot qui emporte avec lui , quoique la chose ait pu être entreprise d'ailleui^ dans une intention morale, la fausse idée de commerce avec le mauvais principe, et que nous changerons par cette rai-» son pour celui de fétichism^e. Par lui , l'homme produirait une action surnaturelle, il agirait vraisemblablement sur Dieu par la pensée, et il aurait recours à ce pouvoir pour accomplir un effet auquel ses forces n ont pu parvenir, bien plus, qu'il n'a pu, dans son intuition, reconnaître pour agréable à Dieu ; ce qu'il suffit d'énoncer pour en montrer l'absut^dité.
Mais si l'homme, outre ce qui peut immédia* tement le rendre l'objet de la faveur divine, je veux dire outre le sentimelht actif d'une bonne conduite, a recours encore à certaines cérémonies pour se rendre digne d'une assistance surnatu-
324 DOCTRINE KELIGIEUSS
relie; et si, au point de vue des observances qui , sané avoir en elles aucune valeur immédiate, servent pourtant comme moyen au développement du sentiment moral, il pense se rendre seulement succeptible d'atteindre l'objet de ces désirs moralement bons, alors il compte, pour suppléer à son impuissance naturelle, sur quelque surnaturel stcovLTs y qu'il ne détermine point, il l'avoue, en exerçant une influence sur la volonté divine , mais qu'il croit recevoir conformément à son espérance toute passive. — Mais si des actions qui par elles-mêmes, à moins que nous ne le voyions pas, ne contiennent rien de moral et d'agréable à Dieu , doivent lui servir, selon son opinion., de moyen pour obtenir immédiatement de Dieu l'accomplissement de ses désirs, et doivent même être la condition à laquelle il le puisse, il tombe alors dans l'erreur suivante : il n'a, pour déterminer ce secours surnaturel , ni puissance physique, ni capacité morale, et il prétend par des moyens naturels , par des actions qui n'ont aucune affinité avec la morale , que l'on peut ac-* complir sans le moindre sentiment agréable à Dieu , que l'on soit le plus pervers ou le plus vertueux des hommes , c'est-k-di're au moyen ou des formules* de l'invocation, ou de la profession d'une foi servile, ou des observances ecclésiastiques, etc., il prétend, dis-je^ charmer, pour me
servir de ce mot, le secours divin. C'est là présomption erronée, car il n'y a entre des moyens purement physiques et une cause morale aucune relation possible selon une loi que puisse concevoir la raison , et en vertu de laquelle on puisse représenter les moyens comme susceptibles d'être déterminés par la cause à produire certains effets. Celui donc qui organise l'observation de lois positives et nécessairement révélées, qui la, regarde comme nécessaire à la religion , non-seulement en tant que moyen de favoriser le sentiment moral, mais en tant que condition objective sous laquelle on est immédiatement agréable à Dieu, et qui subordonne à la croyance historique l'aspiration à la bonne conduite, tandis que l'observation de ces lois , "qui ne peut être agréable à Dieu que à! une manière conditionnée ^ doit se rattacher à la bonne conduite qui lui plaît seule et absolument^ celui-là transforme [le culte de Dieu en un pur fétichisme et pratique un faux culte tout à fait préjudiciable au progrès de la véritable religion. Tant importe, lorsqu'op veut allier deux bonnes choses, l'ordre dans lequel on les réunit! — Distinguer ici estlev^ritable]moyen d'expliquer; c'est ce que nous avons fait. Le culte de Dieu est toujours et absolument libre , par conséquent moral. Si l'on se départit de ce point , au lieu de la liberté des enfants de Dieu ,
3a6 DOCTRINE RKLIGIEUSE
on impose à l'homme le joug d'une loi positive qui| consistant dans l'obligation absolue de croire ce qui ne peut être connu qu'historiquement et n'est point convaincant pour tous, est un joug encore plus insupportable ( i ) pour les
(1) tt Ce joug est doux , et le poids en est léger » q^uand le devoir qui dous oblige tous peut être considéré comme imposé à nous-mêmes par nous-mêmes et par notre propre raison; ce joug-là, nous l'acceptons alors de grand cœur. De sorte que les lois morales , en tant que commandements divins , sont les seules dont l'auteur de l'Église pure puisse dire : «< Mes ordres ne sont point pénibles à remplir^ » Cette proposition signifie d'ailleurs tout simplement que ces ordres ne sont point importuns y parce que chacun conçoit ' de lui-même la nécessité de les mettre à exécution , et que , conséquemment, elles ne lui sont pas imposées, que ce ne sont point des dispositions qui nous contraignent despoliquement , quoique prétendues prescrites pour notre amélioration sans même la participation de notre raison , que ce ne sont point des règlements vexatoires dont nous n'apercevions pas l'utilité, et auxquels on se soumette malgré soi. Mais les actes qui, considérés dans la pureté de leur source, sont ordonnés par les lois morales , sont précisément ce qui plaît le plus difficilement à l'homme; au lieu de les accomplir, il endurerait volontiers les plus pénibles des pieux tourments, s'il lui était possible de substituer les uns aux autres ^.
* KaDt> auLmé du plus ardent amoar de la liberté, était digne de la
' posséder : il appréciait tons les droits qu'elle confère et acceptait tous les
devoirs qa*èUe impose. Poarnoas, un très-petit nombre excepté , libres
par simple tempérament , nous sommes réduits, grâce à nos instincts
hommes consciencieux que ne peut Tétre tonte la kyrielle des cérémonies pieuses^ qu'il sùfBt de célébrer pour être en bonne intelligence avec rÉglise établie^ sans avoir besoin de professer intérieurement ou extérieurement une croyance à ces cérémonies comme institutions de Dieu : à proprement parler , elles ne sont point à charge à la conscience.
Le sacerdoce est donc la constitution d'une Église/ en tant qu'il y. règne un culte de fé-fiche ^ culte qui ne se rencontre jamais que là où des ordres positifs , des règles de croyance , des pratiques extérieures constituent le fondement et l'essence du culte, et remplacent ainsi les principes de la moralité. Il existe même plusieurs formes d'Églises, dans lesquelles le fétichisme est si diversifié et si mécanique qu'il semblé presque repousser toute moralité , conséquemment toute religion , et se circonscrire à peu près dans le paganisme : mais il ne s'agit pas ici du plus ou du moins, puisque la valeur ou la
égoïstes > pusillanimes et foncièfementserviles, à redouter la liberté et à la repousser^ tant que nous pouvons, au fur et à mesure qu*elle reut avau'* cer, pour éviter lâcliement les devoirs ^ nobles et glorieux pourtant , qu'il nous faudrait dès lors remplir! Nous sommes saisis d'un tremblement , à cbaque nouveau pas qui se fait dans la liberté, tant nous appréhendons les devoir», qiû sont avant tout grands et beaux! Cette imbécillité du oœur et de la raison explique la lenteur du progrès religieux , social et politique. {^N, du T,)
SsS DOCTRINE RELIGIEUSE
non-valeur du point de départ repose sut* Ja qualité du principe proclamé essentiellement obligatoire. Si ce principe impose une soumission passive à un dogme positif, à un culte servile et corporel et non le libre hommage qui doit être rendu aidant tout à la loi morale , les observances prescrites n'auront aucune espèce de valeur. Bref, lorsque ces observances sont déclarées absolument nécessaires , elles ne constituent plus qu'une croyance aux fétiches , au moyen de laquelle la foule est asservie, et dépouillée, par suite de sa soumission à une Église (non à la religion), de sa liberté morale. La fonne de celte Église, sa hiérarchie, peut être monarchique, aristocratique ou démocratique, cela ne concerne que l'organisation ; sa constitution est et demeure toujours, quelque forme qu'elle revête , essentiellement despotique. Du moment que les statuts de la croyance sont mis au rang des lois fondamentales , de ce moment commence le règne du clergé qui croit pouvoir se passer de la raison et même, à la fin , de la science, parce que, dépositaire et interprète exclusivement autorisé de la volonté du législateur invisible, il a seul le droit de régler les prescrits de la foi, et, investi de ce pouvoir, il n'a besoin, par conséquent, que d! ordonner, sans recourir à la persuasion. — Or, comme, à l'exception de ce clergé, toute la société est
laïque, le chef de l'Etat lui-même, l'Église finit par gouverner la république politique, si ce n'est par la force, du moins par son influence sur les esprits, en montrant les prétendus avantages qui dérivent pour un État d'une obéissance absolue, dès que la discipline ecclésiastique y a ployé la pensée même du peuple. Mais on ne remarque pas que l'habitude de l'hypocrisie mine la droiture et la loyauté des sujets, les invite. à remplir leurs devoirs civils simplement pour la forme, et aboutit, comme tout principe faux, à un résultat précisément contraire à celui qu'on attendait.
Telles sont les conséquences nécessaires qui résultent de la place, insignifiante au premier aspect , qui a été donnée à la croyance religieuse sanctifiante, lorsqu'il s'est agi de savoir si on devait lui accorder la première comme à la condition suprême de lacroyance de culte et si cette dernière croyance devait lui être subordonnée. 11 est juste, il est raisonnable d'admettre que « les sages selon la chair » , les savants et les pen|ieurs ne seront pas seuls appelés à cette connaissance du véritable chemin du salut , — car tout le genre humain est capable de la croyance vraiment sanctifiante, — mais que « les insç^nsés devant le monde » , les ignorants , les pauvres d'esprit ,• doivent avoir aussi des droits à en être instruits
et persuades intimement. Or une croyance his« torique telle que ses données supposent, pour être comprises , des idées tout anthropologiques et entièrement adaptées à la sensibilité , ne paraît point être une croyance de cette nature. Rien de plus facile sans doute à concevoir et à transmettre qu'un récit simple et rendu sensible; rien de plus facile que de répéter les mots qui expriment soi-disant des mystères , mots dans Falliance desquels il n'est pas utile de chercher un sens ; très-facilement est accueilli en général ce récit, à cause du vif intérêt qu'il inspire; et profondes sont les racines que jette la croyance à la vérité d'une narration fondée sur des documents reconnus depuis des siècles pour authentiques. Une telle croyance historique doit certainement être en harmonie avec les facultés humaines les plus ordinaires. Mais quoique la vulgarisation des saints événements en tant que bases des règles de conduite, ne soit point accomplie directement ou uniquement par les savants, par les sages selon le monde , ils ne doivent point pourtant être repoussés; car ces événements présentent de nombreuses difficultés en ce qui touche leur vérité historique, ou le sens dans lequel ils doivent être entendus. Accepter une. semblable croyance , qui est exposée à des difficultés aussi nombreuses soulevées par
la sincérité, pour h condition suprême de la croyance sanctifiante unique et universelle, est tout ce que l'on peut concevoir de plus insensé. — Or, il existe une croyance pratique qui, basée absolument sur la raison et ne i^equérant aucune doctrine historique, est à la portée de tous, même du plus simple , comme si elle était écrite littéralement dans son coeur : je veux parler de la loi que l'on a besoin seulement de nommer pour rappeler à chacun quelle autorité elle possède, de cette loi qui emporte avec elle pour toutes les consciences une obligation absolue^ enfin de la loi de la moralité. Bien plus , cette loi est la seule qui emporte avec elle la croyance en Dieu , et en, détermine du moins la notion dans le sens d'un législateur moral; *par consé^ quent elle conduit à une croyance religieuse pure , qui est non-seulement accessible à toute intelligence, mais honorable au plus haut degré- Elle aboutit à ces résultats d'une manière toute naturelle, et si l'on veut s'en assurer, on n'a qu'à interroger un homme quelconque auquel on n'a rien appris des précédentes notions, on reconnaîtra à ses réponses qu'il les possède entières et complètes. Ainsi , non-seulement c'est agir prudemment que de commencer par cette religion de la moralité, et de la faire suivre de la croyance historique, pourvu que celle-ci soit en.
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harmonie avec celle-là ; mais c'est encore remplir un devoir que de constituer la religion de la moralité la suprême condition sous laquelle nous puissions espérer de participer au salut que nous fondons sur la croyance historique. £n effet, nous pouvons et nous devons, au moyen de l'interprétation de la croyance historique par la croyance rationnelle pure , imposer la croyance historique comme obligatoire universellement entant qu'elle renferme une doctrine universellement valable , tandis que la croyance morale n'a que faire de la croyance historique qui en profite pour vivifier le sentiment religieux pur, et qui n'a de valeur morale que de cette manière , parce qu'alors elle est libre , non arrachée par la menace , et cônséquemment sincère.
. Mais puisque le culte divin dans une ÉgVise est jugé préférable à l'adoration purement morale de , Dieu, à cette adoration qui consiste dans l'observation des lois prescrites en général à l'humanité, on peut se demander si \si piété ou la vertu pure doit, chacune isolément, constituer un traité de religion. La^ première dénomination , celle de piété exprime peut-être mieux la signification du mot religion tel qu'on l'entend aujourd'hui, dans le sens objectif.
La piété renferme une double détermination du sentiment moral par rapport à Dieu : la crainte
de Dieu qui est le sentiment moral même dans raccomplissement des commandements divins en tant que devoirs imposés à des sujets^ c'est-kdire en tant que témoignages de respect pour la loi; V amour de Dieu, inspiré par un choix libre et spontané et par la complaisance en la loi, c'est-à-dire par le devoir que s'imposent des eri" fanis. L'amour et la crainte de Dieu contiennent donc, outre la moralité, l'idée d'un être suprasensible doué des qualités nécessaires pour réaliser le bien suprême que se proposent les sentiments élémentaires de la piété et qui dépasse tout à fait nos facultés. La notion de la nature de cet être , si nous nous élevons au rapport moral de l'idée de Dieu à nous, court toujours le risque d'être conçue par nous d'une manière anthropomorphistique et souvent préjudiciable à nos principes moraux. L'idée de Dieu ne peut donc pas subsister par elle-même dans la raison spéculative; mais elle tire son origine et sa force du rapport que la détermination du devoir, subsistant par elle-même, soutient avec nous. Or, quoi de plus naturel que de présenter dans le premier enseignement fait à la jeunesse, et même dans les discours de la chaire, soit les principes de la morale avant ceux de la piété, soit ceux-ci avant ceux-là , sans même faire mention de la distinction ? Les uns et les autres sont évidem-
ment dans une connexion intime et nécessaire. Mais cette connexion n'est possible qu'à la con— dition qiie de ces deux espèces de principes qui ne sont pas identiques, l'une soit traitée et pensée comme fin, l'autre comme moyen. Or les principes de la vertu subsistent par eux-mêmes, même sans l'idée de Dieu ; ceux de la piété renferment l'idée d'un objet que nous nous représentons, par rapport a notre moralité, comme la cause qui répare l'impuissance où nous sommes d'atteindre la fin morale dernière. Les principes de la piété ne peuvent donc pas constituer par eux-mêmes le but final de l'aspiration morale, et ne peuvent être pour elle qu'un moyen de fortifier ce qui constitue l'homme essentiellement meilleur, le sentiment de la vertu; en sorte qu'ils lui permettent et lui assurent , comme à un effort dirigé vers le bien , vers la sainteté même, la puissance sufiisante pour atteindre cette fin, puissance que ne donne pas le désir tout seul. La notion de la vertu, au contraire, est puisée dans l'âme de l'homme. Il la possède tout entière en lui-même, quoiqu'à l'état d'enveloppement; et elle ne peut pas, comme l'idée de religion, être le résultat d'une déduction. L'homme, dans sa pureté, dans la conscience de la puissance qu'il possède contre tout attente de surmonter les plus grands obstacles en lui , dans la dignité humaine qu'il
respecte en sa personne et qui l'excite à s'élever à elle, rhomme trouve quelque chose qui le grandit et le transporte jusque vers la Divinité que sa sainteté et son titre de législateur de la vertu rendent si digne d'adoration; en sorte que, bien qu'il soit encore très-éloigné de donner à la précédente notion la force d'influer sur ses maximes , pourtant il ne lui répugne pas à s'entretenir . d'elle , parce qu'il se sent par elle ennobli jusqu'à un certain degré. Au contraire,- l'idée d'un maître convectissant le devoir en ordre pour nous, est encore plus éloignée de l'homme, et s'il commence par cette idée , il s'expose à voir tomber son courage, celte essence de la vertu, et à faire consister la piété dans une soumission rampante et servile à une puissance impérieuse, despotique. Quant au courage nécessaire pour le soutenir par lui-même, il est fortifié par la doctrine de la réconciliation qui en découle; cette doctrine représente ce qui ne peut être changé comme achevé, et ouvre alors un sentier h une conduite nouvelle. Mais si la doctrine de la réconciliation sert de point de départ, le stérile effort pour faire que ce qui est fait ne soit pas fait, en d'autres termes, l'expiation et les crajhtes sur l'appropriation de cette expiation , la représentation de notre radicale impuissance en ce qui regarde le bien et l'appréhension d'une rechute
dans le mal, tout cela ôte le courage à l'homme ( i ), et le jette dans un déplorable état de passivité
(i) Les différentes croyances des peuples leur impriment insensiblement un caractère qui perce et se manifeste dans leurs relations sociales, et qui ensuite leur est attribué comme une propriété essentielle de leur nature. C'est ainsi que , dans son institution primitive , alors que par ses observances nombreuses , en partie , pénitentiaires , \e judaïsme se séparait de tous les autres peuples et s'interdisait tout mélange avec eux y il fut accusé de misanthropie. Le mahométisme se distingue par sa y?er/e%' parce qu'il doit l'établissement de sa croyance non à des miracles , mais à des victoires et à la soumission de plusiei^s peuples ^. La croyance indoue imprime à ses adeptes un caractère de pusillanimité , par des raisons précisément opposées à celles de la foi mahométane. — - Quant à la croyance chrétienne , on peut lui faire un reproche analogue y sinon au fonds essentiel , du moins à la manière dont les esprits la conçoivent., sinon au dxrlstianisme, du moins à ceux qui, l'adoptant du fond du cœur, mais témoins de la corruption humaine et doutant de toute vertu , placent leur principe religieux dans la piété extérieure (qui se résout dans une vie de pénitence, tandis que la piété interne résulte d'un secours d'en haut). £n effet, ils ne font pas le moindre fonds sur eux-mêmes ; en proie à des craintes continuelles , ils attendent une assistance surnaturelle ; dans ce mépris d'eux-mêmes , mépris qui n'est pas l'humilité , ils pensent posséder un moyen de se concilier la faveur divine ; or les manifestations de cette manière de penser ( du plétisme, de la bigoterie) dénoncent des âmes serçiles»
* Ce fait remarquable de la fierté qae montre de sa croyance un |)euple
PHILOSOPHIQUE. SSy
morale 9 dans lequel il n'en Irepretid rien de grand ni de bon, mais attend tout du désir. — En ce qui a rapport au sentiment moral , tout dépend de l'idée supérieure à laquelle on subordonne, ses devoirs. Si l'adoration . de Dieu est le point de départ et l'idée à laquelle on subordonne la vertu^ l'objet de l'adoration est une idole ^ c'est-à-dire qu'il est pensé comme un être auquel nous ne pouvons pas espérer de plaire par une conduite morale, mais seulement par l'adoration et la flatterie ; et la religion est alors une idolâtrie. La
ignorant quoique intelligent, peut anssi s'expliqaer en se représentant son fondateur comme rapportant dans le monde l'idée de l'unité de Dien et de sa nature snprasensible, comme ennoblissant son peuple par l'affranchissement du culte des images et de Tanarchie du polythéisme, si toutefois chacun pouvait apprécier ce service avec impartialité. Quant à la caractéristique de la troisième classe religieuse qui a pour principe une humilité mal comprise , la présomption qu'elle met dans sa valeur morale et la conviction qu'elle montre en la sainteté de la loi morale , devraient produire non le mépris de soi-même , mais plutôt une ferme confiance en ses propres forces. C'est ainsi qu'autorise à le penser la noble disposition que nous avons à nous conformer de plus en plus complètement à la loi morale. Au lien de cela, la vertn, qui n'est proprement que sur les lèvres , est repoussée dans le paganisme , comme le nom suspect de l'orgueil, et les moyens rampants d'obtenir la faveur divine sont au contraire exaltés. -—La bigoterie (^devotio spuria) est l'habitude de faire consister les exercices de piété non dans les actions agréables à Dieu , dans l'accomplissement des devoirs rationnels, mais dans l'occupation de témoigner immédiatement à Dieu son respect; cet exercice doit alors être rapporté au culte servife (opus operatum)^ pourvu qu'à la superstition ne s'ajoute pas le fanatisme résultant de prétendus sentiments snprasensibles ou inspirés par le Ciel.
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piété ne peut donc point tenir lieu de la vertu ^ mais elle est comme la condition à laquelle la vertu peut espérer d'atteindre la bonne fin , et d'être aussi couronnée par le succès.
PHILOSOPHIQUE. SSg