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CHAPITRE VIII

De la Direction de la conscience en matière de religion.

La cpiestion ici n'est pas : comment la conscience doit-elle être dirigée? car la conscience ne veut pas de directeur : il nous suffit d'elle seule. . Mais la question est : comment la conscience peut-elle servir de guide dans les espèces morales délicates?

La conscience est une connaissance qui par elle-même est un devoir. Mais comment *est-il possible de penser rien de tel ^ puisque la connaissance de toutes n^« représentations^ quand nous voulons nous les expliquer, ne paraît être nécessaire que sous le point de vue logique^ par conséquent d'une manière purement conditionnée , et ne peut point , par conséquent^ être un devoir inconditionné ?

C^est up principe moral qui n'a pas besoin d'être démontré , que rien- ne doit être tenté au risque d'être injuste : quod dubitasj ne feceris^ dit Pline. Par conséquenl/le sentiment , la connaissance qu'une action que je vais entreprendre est injuste, est un devoir absolu. Si une action

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donnée est juste ou injuste^ c'est Fentendement qui. en décide^ non la conscience. Il n'est pas non plus d'une absolue nécessité que nous sachions de toutes les actions possibles si elles sont justes ou injustes. Mais pour celles que, moi , je veux entreprendre, je ne dois pas seulement juger, penser qu'elles ne sont pas injustes , j'en dois être certain; et cette exigence est un postulat de la conscience , auquel est opposé Xeprobabilisme y c'est-R-dire le principe suivant : que la simple présomption touchant la justice d'une action est suffisante pour l'entreprendre. — On pourrait encore définir la conscience \^ faculté morale de juger se jugeant elle-même ^ pourvu que cette définition n'ait pas besoin de l'explication préalable des idées qu'elle renferme. La conscience ne juge pas les actions comme des cas tombants sous la loi, car c'est là l'affaire de la raison en tant que subjectivement pratique: c'est donc^ à la raison qu'appartiennent les casus conscieniiœ et Ja casuistique , sorte de dialectique de la conscience. Mais ici c'est la raison qui se juge elle-même, quoique ce jugement sur la justice ou l'injustice des actes soit porté avec une grande circonspection , et elle cite l'homme pour ou contre luimême , comme témoin chargé d'affirmer ou d'infirmer l'acte.

Supposons , par exemple , un inquisiteur qui

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soit attachéà la croyance positive et soit prêt, plutôt que d'en reconnaître une autre , à endurer le martyre; supposonsqu'ilaitàjugerun prisonnier accusé d'impiété, d'ailleurs excellent citoyen , je demande si , lorsqu'il le condamne à mort , on peut dire qu'il l'a jugé selon sa conscience, bien qu'erronée, ou si Ton peut plutôt rejeter la faute absolument sur son défaut de conscience , c'est-à-dire s'il s'est trompé ou a commis sciemment une injustice? Car on peut jurer sur sa tête qu'il n'eût jamais pu, dans le cas posé, répondre avec une absolue certitude de ne point commettre une injustice radicale. Il croyait sans doute fermement qu'une volonté divine surnaturellement manifestée (peut-être consignée ' dans la sentence : compellite intrare ) lui permettait, quoiqu'elle n'en fît pas un devoir, d'extirper la prétendue incrédulité avec les incrédules. Mais était-il réellement convaincu de la révélation d'une telle volonté et de son véritable sens, au point de se croire forcé de condamner et au poitit d'oser mettre un homme à mort?Oter la vie à un homme à cause de sa croyance religieuse est une injustice certainement. Pourquoi donc ( pour concéder le merveilleux) Une volonté divine, surnaturellement annoncée, n'a-t-elle point donné de contre-ordre? D'ailleurs, que Dieu ait

manifesté cette volonté terrible , cela est basé sur des documents historiques et n'est point apodictiquement certain. La révélation n'est arrivée à notre inquisiteur que par l'intermédiaire des hommes, et a été interprétée par eux ; et si elle lui paraît être venue de Dieu même , ainsi que l'ordre donné à Abraham d'immoler son fils comme nn chevreau , il n'est pourtant pas possible que l'erreur ici prévale. Ce serait s'exposer à faire une chose extrêmement injuste , et, en cela, agir sans conscience.— Or il en est ainsi de toute croyance historique et phénoménale : il est toujours possible qu'il s'y rencontre une erreur, par conséquent c'est être dépourvu de conscience que de donner suite à ces prétendues révélations , eu égard à la possibilité que ce qui est prescrit ou permis par elles soit injuste, c'est-a-dire a la possibilité d'une violation d'un devoir humain certain par lui-même.

11 y a plus : on peut se demander si l'autorité ecclésiastique ou un ministre peut^ à cause de sa prétendue conviction, enjoindre au peuple comme un article de foi ^ sous peine de la perte de ses droits, un, acte que proscrit, quoiqu'il soit permis en lui-même, une loi révélée, positive ou tenue pour telle. Comme cette conviction est appuyée sur des preuves historiques et sur nulle autre,

comme , selon le jugement de ce peuple^ pourvu qu'il s'examine le moindrement lui-même , subsiste toujours la possibilité absolue d'une erreur introduite peut-être dans la révélation ou dans l'interprétation classique, alors l'ecclésiastique contraindrait le peuple à reconnaître y du moins intérieurement, pour aussi vrai que sa croyance à un Dieu, c'est-à-dire, pour ainsi parler, en présence de Dieu, quelque chose que lui, en tant que peuple, sait pourtant. n'être pas certain; par exemple de reconnaître l'institution d'un jour consacré à la manifestation périodique et publique de la piété, comme si cette institution faisait partie de la religion et était immédiatement ordonnée de Dieu; ou bien de professer, ^omme s'il le croyait fermement, sa foi à un mystère qu'il ne comprend même pas.

En de pareilles circonstances, l'autorité ecclésiastique agit même contre sa conscience en forçant à croire ce dont elle ne peut jamais être pleinement convaincue, et elle ferait certes bien d'y réfléchir, car elle peut s'attendre à tous les abus avec une semblable croyance qui se résout en corvées. -^- Ainsi , il peut y avoir de la vérité dans l'objet cru, et néanmoins, en même temps, de l'invraisemblance dans la croyance ou dans la profession même purement interne de cette croyance , qui alors est en soi condamnable.

Bien que, selon notre précédente observation, les hommes qui ont |fait un faible progi^ès dans la liberté de penser (i), et ont secoué le joug d'une croyance servile, par exemple les protestants, se regardent, pour ainsi dii^e , comme ennoblis y ils n'en éprouvent pourtant que davan-

(i} J'avoue que je ne, puis admettre le langage de la pnir dence lorsqu'elle dit : « Tel peuple , qui est en travail de sa liberté politique et civile, n'est pas mûr pour la liberté; les serfs de ce fief ne sont pas mûrs pour la liberté ; et même : les hommes, en général^ ne sont pas encore mûrs pour la liberté religieuse. » Avec une pareille supposition on n'entrerait jamais dans la liberté , car on ne peut pas mûrir pour elle avant d'être placé dans son sein même : il faut être libre pour pouvoir se servir, conformément à son but, des forces que donne la liberté. Les premiers essais seront sans doute grossiers, ordinairement même ils se rattacheront a une époque plus difficile et plus critique que celle où l'on était sous les ordres, mais aussi, pour ainsi dire, sous la prévoyance de certains hommes. Mais on ne mûrit jamais pour la raison autrement que par les propres essais que l'on tente et que l'on ne sent le besoin de tenter qu'alors qu'on est libre. Je n'ai rien à dire contre ceux qui ont le pouvoir en main et qui , forcés par les circonstances , ajournent même fort loin l'époque où toutes les chaînes seront brisées. Mais poser en principe que ceux que l'on tient sous sa domination ne sont point , en général , faits pour la liberté , et que l'on a le droit de les en tenir éloignés à jamais, c'est empiéter sur les droits de Dieu, qui a fait l'homme pour la liberté. Il est plus avantageux, sans doute, à un pouvoir, à une dynastie, à une Église de dominer ; mais est-ce plus équitable ?

tage le besoin d'une croyance positive et soumise à des prescriptions sacerdotales ; tandis que chez ceux qui n'ont pu ou n'ont voulu faire aucune tentative d'affranchissement , il est précisément ai'rivé le contraire ; car tel est leur principe : il vaut mieux. croire trop que trop peu : les actions que l'on fait outre celles que l'on doit faire, en tout cas ne peuvent pas nuire, et peuvent parfois être fort utiles* — C'est sur cette erreur qui fait de la déloyauté dans la profession de foi religieuse un principe derrière lequel on se retranche d'autant plus facilement que la religion excuse et répare toute faute , celle même de l'improbité commise pour elle , c'est sur celte erreur que se fonde la prétendue maxime suivante appe* lée. maxime de sûreté en matière de religion , argumentum à tuto : si ce que je reconnais comme venant de Dieu est vrai , je T'ai rencontré et je le possède ; si cela n'est pas vrai , et du reste n'a rien en soi d'illicite, je l'ai cru en surcroit, il n'était pas nécessaire de m'imposer cette peine, qui, en iin de compte , n'est pas un crime. Le danger auquel expose ce défaut de franchise, est la violation de la conscience ; on présente à Dieu même comme chose dont on est certain, ce que l'on sait n'avoir pas ce caractère; on l'affirme avec une confiance absolue, et, hypocrite y ori nen croit rien.

•—La véritable maxime de sûreté , la seule conciliable avec la religion , est précisément la maxime opposée : a ce qai est connu de moi comme moyen ou comme condition de la sainteté ^ non par ma propre raison^ mais uniquement par la révélation , ce qui ne peut être admis dans mes principes que par Tintermédiaire d'une croyance ecclésiastique, mais, du reste, n'est point en opposition avec les principes moraux purs; cela, je ne puis pas le regarder comme certain et y ajouter foi, ni pourtant le rejeter comme certainement faux. Quoi qu'il en soit, et sans me prononcer ici, je réfléchis et je suis sûr que ce qu'il peut y avoir de propre à me procurer mon salut sera mon partage, si je ne m'en rends pas indigne en manquant d'accompagner du sentiment moral ïâa bonne conduite. >yll y a dans cette maxime, attx yeux de la conscience , une véritable sûreté morale , et l'homme ne peut pas en désirer davantage. Au contraire, c'est se jeter dans l'incertain €ft s'exposer aux plus graves dangers que d'avoir recours^ à de prétendus moyens de prudence , que de ruser avec les conséquences préjudiciables qui peuvent découler du défaut de connaissance , de certitude, enfin y parce qu'on se tient au milieu de deux partis, de les perdre l'un par l'autre.

Si l'auteur d'un symbole , si le ministre d'une

Eglise , si un homme quelconque qui doit s'avouer à lui-^même sa conviction relativement aux dogmes prétendus révélés par Dieu, se faisait cette interrogation : oserais-je , en présence de celui qui sonde les cœurs^ et en abjurant tout ce qui est pour moi digne et saint, confesser la vérité de ces dogmes? s'il s'adressait cette question , ou j'ai une idée bien défavorable de la nature humaine, qui pourtant n'est pas incapable de bien, ou je prévois que le plus audacieux des prêtres de la foi serait alors saisi de tremblement (i). S'il en est ainsi, la délicatesse de la conscience commande d'insister pour une profession de foi qui ne pose aucune réserve , de proclamer le téméraire courage d'une protestation semblable un devoir et une exigence du culte envers Dieu; mais elle commande aussi

(i) L'homme qui a la hardiesse de dire : Celui qui ne croit pas tel ou tel dogme historique comme certain et vrai est damné y devrait pouvoir dire aussi : Si ce que je vous raconte là n'est pas vrai,ye veux être damné. — » S'il se rencontrait un tel homme qui pût élever une aussi effrayante prétention, je vous conseillerais de méditer, dans votre intérêt propre , ce propos d'un persan , d'un hadgi : u Si un homme est allé une fois à la Mecque en pèlerinage , sortez de la maison où il demeure avec vous; s'il y est allé deux fois, quittez la rue où il se trouve ; s'il y est allé trois fois , abandonnez la ville , le pays mcme qu'il habite. »

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d'abolir entièrement la liberté de Thomme, qui dans tout ce qui concerne la morale ^ cotiséquemment dans l'acceptation d'une religion, est absolument nécessaire ^ par conséquent encore de ne laisser aucune place à la bonne volonté , qui dit : Je crois, Seigneur, dissipez mon incrédulité, (i)

(i) O sincérité I astre qui t'es élevé de la terre dans le ciel, comment peut-on te faire descendre , toi le principe de la conscience de toute religion intérieure, du ciel dans notre sein ! Je puis accorder, quoique avec un vif regret , que la franchise, qui consiste à dire toute la vérité que Ton sait, ne se trouve pas dans la nature humaine. Mais la sincérité, qui consiste à dire en toute vérité , avec une bonne foi profonde , tout ce que ton dit, on a le droit de l'exiger de tout homme ; et s'il ne se trouvait aucune disposition à la sincérité dans notre nature , ou que la culture de cette fisiculté fût simplement négligée , la race humaine devrait être à ses propres yeux un objet de profond mépris. — Toutefois, cette faculté de l'âme que nous désirons est une acuité qui veut beaucoup d'efforts et coûte de nombreux sacrifices, par conséquent exige de la force morale , c'est-à-dire la vertu, qui doit être acquise. Cette faculté doit être surveillée et cultivée avant toute autre, parce que le penchant opposé, une fois qu'il s'est enraciné en nous, n'est extirpé qu'avec une difficulté extrême. — Que l'on juge maintenant, du point de vue de la sincérité, nos procédés en matière d'éducation, surtout d'éducation religieuse, où la fidélité de la mémoire, dans les réponses aux questions adressées, est regardée, sans s'inquiéter de la vérité de la profession de foi , au sujet de laquelle on ne soulève

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jamais aucun examen, comme suffisante pour faire un fidèle : ce qu'il proclame saint, il ne le comprend même pas. Peuton , dès lors , s'étonner du défaut de sincérité d'un homme , quand on en fait , de gaîté de cœur, un hypocrite?

dirigeant nos facultés morales portées à dévier, surexcitant nos sentiments, qui sont faibles, lors même, ce qui n'arrive guère, qu'ils seraient complètement purs, et contribuant ainsi à Tac* complissement de nos devoirs, est une conception transcendante, une idée pure, de la réalité de laquelle nou^ ne pouvons nous assurer. — Admettre même cette idée sous un point de vue purement pratique est chose fort audacieuse et difficilement [conciliable avec la raison; car le bien moral y qui , comme tel , doit nous être attribué , ne peut être, au même titre encore, accompli par une influence étrangère; il faut nécessairement que ce bien soit opéré par nos seules et propres forces , selon le degré de leur énergie. Mais l'impossibilité de l'existence simultanée de la nature et de la grâce ne peut pourtant point être démontrée, car la liberté, quoiqu'elle ne renferme dans sa notion rien de surnaturel, est pourtant, quant à sa possibilité, aussi incompréhensible que le surnaturel que l'on peut accepter comme auxiliaire de la détermination active, mais défectueuse, de la liberté.

Mais comme, du moins, nous connaissons la^loi selon laquelle la liberté doit être déterminée, la loi morale, et comme nous ne pouvons absolument rien savoir de rassistance surnaturelle, ni si, en tant que force morale observable en nous.

elle s'agite effectivement dans notre sein^ ni dans quel cas il faut l'attendre, ni à quelles conditions on peut l'espéi'er, alors ^ h moins de supposer en général que ce que la nature ne peut pas opérer en nous, la grâce peut l'effectuer, pourvu que nous a jons employa nos propres forces dans toute leur étendue, hormis cette hypothèse, nous ne pouvons faire de la précédente idée aucun us>age : comment gagner a nous , si ce n'est par la constante aspiration à une bonne conduite, la coopération d'en haut; comment la distinguer, dans quelles circonstances chercher en elle un appui et une caution? — Cette idée de la grâce est complètement superflue; toutefois il est prudent de s'en tenir à une respectueuse distance, comme de la sainteté même. C'est le moyen de ne pas tomber dans cette erreur superstitieuse, que nous pouvons opérer des miracles ou en observer en nous, et que nous sommes incapables de tout usage de la raison ; c'est aussi le moyen de ne pas nous laisser aller à l'indolence de celui qui attend d'en haut, dans la passivité et l'inaction, ce que nous ne devons chercher qu'en nous.

Toutes les causes intermédiaires dont l'homme peut disposer sont autant de moyens pour réaliser certaines vues; et comme, pour se rendre digne de l'assistance du ciel , il n'y a et il ne peut y avoir d'autre moyen que de s'efforcer sérieiise-

ment de perfectionner^ autant que possible, ses facultés morales, et de se préparer ainsi k mériter la bienveillance divine, qui n'est pas a notre disposition , ce secours que nous attendons de Dieu n'a proprement pour but que notre moralité. Si rhomme impur ne cherche pas les faveurs divines au moyen de ce perfectionnement moral, s'il se fie plutôt à certaines institutions sensibles dont il dispose sans doute, mais qui par ellesmêmes ne peuvent point rendre l'homme meilleur, et ne doivent par conséquent atteindre le but qu'il se propose que d'une manière surnaturelle, c'est à quoi Ton pouvait s'attendre â priori j et cette prévision se trouve réalisée. L'idée de ce que l'on appelle le moyen d'attirer la grâce, quoique , d'après ce que nous avons dit , elle soit contradictoire essentiellement, favorise ici une illusion qui est aussi commune que préjudiciable à la vraie religion. :

Le vrai culte, le culte moral que les fidèles ont à rendre à Dieu, en tant que sujets, et même en tant que citoyens libres de son royaume, est, comme ce royaume lui-même^ invisible, c'est-àdire que le culte de Dieu doit être dans le <;œur (en esprit et en vérité); il ne peut consister que dans le sentiment et l'observation de tous nos devoirs considérés comme commandements divins, et non dans des actes accomplis exclusivement

en vue de Dieu. Mais l'homme a besoin pourtant que l'invisible lui soit représenté par quelque chose de visible et de sensible^ qu'il soit même" accompagné de pratiques, et, tout intellectuel qu'il est, qu'il lui soit rendu pour ainsi dire palpable par certaine analogie. Quoique cela ne soit pas complètement inutile, c'est toujours un moyen qui expose aux fausses interprétations et nous porte à nous représenter notre devoir comme consistant dans le culte de Dieu; on regarde même, par l'effet d'une erreur fatale, les symboles de l'invisible comme les éléments du culte de Dieu, et le vulgaire les nomme ainsi.

Ce prétendu culte de Dieu, considéré dans son esprit et sa véritable signification, c'est-à-dire comme un sentiment voué au règne de Dieu en nous et hors de nous, peut être divisé par la raison elle-même en quatre devoirs; des cérémonies qui sont avec ces devoirs,' dans un rapport nécessaire, leur correspondent; elles en sont comme les schèmes, et servent à porter et à fixer notre attention sur le véritable culte de Dieu ; dès l'antiquité, elles ont été reconnues d'excellents véhicules moraux. Elles sont toutes fondées sur l'intention de favoriser le bien moral. Il faut i"". établir solidement la base du bien moral '^/z nous-mêmes^ et en réveiller dans notre âme, à plusieurs reprises, le sentiment par la prière ;

2^. travailler au déi^eloppement et à V extension du bien moral par des assemblées publiques, à certains jours légalement consacrés^ pour y enseigner publiquement les doctrines religieuses, et publiquement aussi y manifester ses vœux , ses sentiments^ et propager le bien moral partout de cette manière, par la fréquentation de TÉglise ; 5^. transmettre le bien moral à la postérité, en se faisant un devoir de former des adeptes et en recevant de nouveaux membres dans la communauté religieuse au mojen du baptême ( dans la religion chrétienne) ; 4**- maintenir cette communauté par de fréquentes cérémonies publiques, qui cimentent l'union des membres en un corps moral, rappellent le principe de l'égalité de leurs droits et la part qu'ils doivent avoir aux fruits que produira le bien moral ; cette conservation a lieu par la communion.

Tout acte, en matière religieuse, qui n'est pas pris dans un sens tout moral, et qui est pourtant regardé comme essentiellement propre à concilier la .bienveillance divine, conséquemment comme capable de satisfaire à tous nos vœux, appartient 2l\\ fétichisme, dont l'opinion est que, ce qui ne peut être accompli ni selon les lois de la nature ni selon celles de la raison morale, est effectué par cela seul qu'on le désire, pourvu que l'on croie fermement qu'il s'effectuera de cette

manière^ et que l'on accompagne cette croyance de certaines cérémonies. C'est dans celte conviction, savoir, que toutse rapporte fa talementau bien moral qui tire son origine de l'action ^ c'est la que l'homme sensualiste se cherche un chemin détourné pour échapper à une condition pénible ; il se persuade que s'il fait simplement le simulacre (la cérémonie), Dieu acceptera cela comme l'acte même ; cette acceptation pourrait certes bien être nommée une grâce surabondante de la part de Dieu, si ce n'était pas plutôt une grâce chimérique conçue avec une fausse confiance, si ce n'était même une confiance hypocrite. C'est ainsi que l'homme a imaginé dans toutes les croyances publiques, certains usages comme moyens d'o^tenir la grâce, et qui ne se rapportent même pas, dans ces croyances comme dans le christianisme, à des conceptions rationnelles pratiques et à des sentiments qui leur correspondent. Dans la foi mahàmétane, le culte dérive de cinq principaux préceptes : les veilles, la prière, le jeûne, les mortifications, le pèlerinage à la Mecque. Quant aux mortifications, elles mériteraient d'être mises à part comme résultat d'un sentiment vraiment vertueux à la fois et religieux, et conune devoirs pour l'homme f elles mériteraient même d'être tenues effectivement pour des moyens d'obtenir la grâce. Mais comme cette interprétation des

mortifications ne peut se concilier avec les mortifications mêmes, qui ne sont que des mojens d'arracher des autres ce qui représente Dieu en sacrifice dans la personne des pauvres , leis mor* tifications ne valent pas l'atteiition que je réclamais pour elles y. dans cette croyance.

Il peut y avoir trois sortes de superstition^ c'est-à-dire, trois manières de franchir les bornes delà raison humaine, relativement au suprasensiblequi, selon les lois rationnelles, n'est un objet ni de l'usage théorétique, ni de l'usage pratique. Il y a, premièrement y la croyance h la connaissance empirique de quelque chose que nous ne pouvons pourtant pas admettre comme phénomène conforme aux lois expérimentales objectives; c'est la croyance aux miracles ; deuxièmement^ l'adoption, parmi nos conceptions rationnelles, de ce dont nous ne pouvons nous faire par la raison aucune idée , comme nécessaire à notre amélioration morale : c'est Xta croyance aur my^ tères; troisièmement^ la présomption de produire, en se servant de purs moyens naturels, un effet qui est pour nous un mystère, c'est-à-dire de déterminer l'influence de Dieu sur notre moralité : c'est la croyance aux moyens d'attiter la grâce, — Nous avons traité des deux premières espèces de croyance artificielle dans chacune des Observations Générales qui terminent les deux parties

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immédiatement précédentes. Il ne nous reste maintenant à parler que des moyens d'obtenir la grâce, qui ne sont pas différents des effets de la grâce (i) y c'est-à-dire des influences morales surnaturelles «dans lesquelles nous sommes passifs, et dont la prétendue expérience est une erreur du fanatisme qui ressort purement du sentiment.

1 . La prière, considérée comme un culte formel intérieur et par là même comme un moyen d'attirer la grâce, est une erreur superstitieuse, le résultat d'un fétichisme ; car ce n'est que Y expression d'un vœu adressé à un être qui n'a pas besoin d'explication sur le sentiment intime de celui qui désire. Elle ne produit aucune espèce d'eflèt, et par conséquent ne satisfait à aucun des devoirs que nous avons à remplir comme ordres de Dieu; conséquemmènt par la prière Dieu n'est pas réellement servi. Le vœu sincère d'être agréable à Dieu dans toutes nos actions et dans toutes nos abstentions, c'est-à-dire le sentiment qui accompagne tous nos actes et les détermine comme s'ils devaient être accomplis pour servir Dieu, est V esprit du précepte qui peut «t doit sul)sister en nous « sans relâche. » Mais envelopper de paroles et de formules (2) ce vœu qui devrait être tout

(i) Voir rObsenration générale à la fin de la première partie.

(2) Considéré coimne l'esprit de la prière , un vœu de la

36u DOCTRINE RJflLlGIEUSE

interne y cela ne peut avoir au plus d'autre utilité que celle d'un mojen de ranimer le sentiment

part de Itomme n'a pour but que l'homme lui-même , la ▼ivification de ses sentiments au moyen de l'idée de Dieu ; mais , comme il est exprimé par des paroles , qu'il est manifesté extérieurement, il tend aussi à agir sur Dieu. £n tant que personnelle^ la prière peut être faite en toute sincérité^ quoique l'homme ne prétende pas assurer l'existence de Dieu comme pleinement certaine. En tant qu'action intermé— diaire sur Dieu , en tant que discours, la prière suppose un Etre suprême personnellement présent ; du moins elle agit même intérieurement comme si elle était convaincue de la présence de cet être , pensant que s'il n'en est rien , cela ne nuira pas , et qu'en tout cas cela ne peut que concilier la faveur divine. Par conséquent , dans la prière considérée sous le second point de vue, dans la prière littérale, la sincérité n'est point aussi parfaite que dans le premier cas. — La vérité de cette observation sera confirmée si l'on suppose un homme pieux , bien pensant , mais d'ailleurs borné dans ses conceptions religieuses , que l'on surprendrait, je ne dis pas priant à haute voix , mais manifestant ses vœux par des gestes. On prévoit, je n'ai pas besoin de le dire , que cet homme trahira rembarras, la confusion de quelqu'un qui se trouve dans une position dont il a à rougir. Pourquoi cela? c'est qu'il est surpris comme se parlant tout haut à lui-même , et qu'il éveille dans notre esprit le soupçon d'un petit accès de folie de sa part ; et ce n'est point à tort qu'on le juge ainsi ; car^ bien que seul , il se livre à une occupation , à une gesticulation qui ne convient qu'à celui qui a devant lui une autre personne, ce qui n'est point le cas .dans notre exemple. — Le Révélateur de l'Évangile a défini excellemment l'esprit

moral en nous-mêmes y mais n'a aueun rapport immédiat avec la bienTeiUauce divine, et par

de la prière dans une formule qui la rend inutile , ainsi que la lettre de la prière par conséquent. Dans cette formule , on ne trouve rien , si ce n'est le ferme dessein d'une bonne conduite qui , inséparable de la conscience de notre sincérité , renferme un vœu continuel de faire partie du royaume de Dieu ; elle ne contient pas une prière proprement dite touchant quoi que ce soit , que Dieu , dans sa sagesse , peut toujours nous refuser ; elle ne comprend qu'un vœu qui , s'il est sérieux, actif, se crée son objet même, qui est d'être agréable à Dieu. La prière même au sujet des moj.ens de conserver son existence , la demande du pain quotidien qui , dans l'expression , ne concerne pas la durée de la vie , mais est la conséquence d'un besoin physique, montre la connaissance de ce que la nature en nous exige, plutôt que de ce que l'homme veut : il demanderait sans doute le pain du lendemain ; or celte prière est exclue dans la formule de l'Évangile d'une manière assez explicite. — Une telle prière , faite dans un but moral , inspirée par la seule idée de Dieu , se créant à elle-même , en tant qu'esprit moral de la prière , son pro-* pre objet , celui d'obtenir la bienveillance divine , peut seule passer dans la croyance , c'est-à-dire qu'elle seule présente une garantie d'être exaucée; mais ainsi il n'y a rien en nous que la moralité. Car lors même que la prière concernerait réellement le pain de chaque jour, personne n'a la certitude que cette prière sera exaucée , car la sagesse divine n'est point nécessairement obligée de l'accorder. Il serait peut-être plus conciliable avec cette sagesse de laisser mourir l'homme faute du pain qu'il lui demande. Aussi est-ce une folie absurde à la fois et téméraire que de

conséquent ne peut être un devoir. Un moj^en , en eflfèt , ne peut être prescrit qu'à celui qui a

chercher par l'importanité présomptaeuse de la prière à détourner de son plan la sagesse divine , et de la mettre dans nos intérêts actuels. Ainsi , il n'est aucune prière ayant un objet non moral , que nous puissions être certains de voir exaucée ; en d'autres termes , nous ne pouvons rien demander de ce qui n'est pas dans notre croyance. U j a plus : si l'objet de la prière , bien que moral , n'est pourtant réalisable qu'au moyen d'une influence surnaturelle , si nous attendons cette influence sans prendre la moindre peine , par exemple, pour transformer notre cœur, pour revêtir un nouvel homme , pour nous régénérer, comme on dît ; il est également fort incertain si Dieu jugera conforme à sa sagesse de réparer notre imperfection ( dont nous seuls som-. mes coupables), d'une manière surnaturelle ; on a plutôt des motifs d'attendre le contraire. L'homme ne peut donc pas non plus demander ce secours d'en haut, parce qu'il est hors du domaine de la croyance. — Par là , on comprend quel rapport la prière peut soutenir avec une croyance qui opérerait des miracles , et toutefois serait inséparable de la prière intérieure. Gomme Dieu ne peut conférera l'homme ia puissance d'accomplir des actes suinaturels, parce que cela im^ plique contradiction; comme^ de son côté^ l'homme, selon les idées qu'il se &it des fins morales possibles dans ce monde , ne peut point déterminer le jugement que porte de ces fins la sagesse divine ; comme il ne peut , au moyen d'un vœu formé intérieurement ou sensiblement , employer la puissance divine pour parvenir à ses propres fins ; il ne faut donc point imaginer un de ces miracles que l'homme posséderait , soit qu'il le prenne , soit qu'il ne le prenne pas à la

besoin d'atteindre une certaine fin; mais Fenti'etien intérieur avec Dieu ou plutôt ai^ec soi"

lettre ( si vous croyez qu'un grain de moutarde , etc.). Une semblable croyance , si elle a un sens universel , est donc une pure idée de la supériorilé de Taction des acuités morales de l'homme s'il dîtige cette action dans le sens de sa perfection agréable à Dieu , sur tous les autres moti£s que Dieu peut posséder dans sa sagesse infinie ; par conséquent , il y a une raison d'espérer que si nous étions complètement , et même si nous devenions ce que nous devons et pouvons être par un progrès soutenu , la nature devrait obéir à nos voeiix lors même qu'ils seraient insensés.

Arrivons à Y édification qui est en vue dans la fréquentation de l'Église. Les prières* publiques ne sont pas même des moyens d'obtenir la grâce ; ce ne sont que des cérémonies qui se rattachent aux mœurs , soit une hymne de foi chantée en chœur , soit un discours adressé à Dieu par la bouche de l'ecclésiastique au nom de toute la communauté , et comprenant les intérêts moraux des hommes. Mais hymnes et discours représentent ces intérêts comme généraux et publics , le vœu de chacun étant uni au vœu de tous pour , obtenir la même fin , la réalisation du royaume de Dieu ; ces discours, ces hymnes peuvent élever l'émotion jusqu'à l'enthousiasme moral , tandis que les prières isolées étant privées de la même idée sublime , perdent peu à peu par l'habitude toute influence sur l'âme. Toutefois elles ont un motif ra^ tionnel que les discours et les hymnes n'ont pas pour envelopper le vœu moî^l , qui constitue l'esprit de la prière , dans un réseau de propositions : elles ne regardent pas la représentation de l'Être suprême ni la puissance particulière d'une figure ou d'un trope^ comme des moyens d'ob-

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même, bien que l'on croie être plus comprëhensîble à l'Etre suprême, n'est nullement nécessaire ; loin de là , on doit travailler k épurer et à élever le sentiment moral, en sorte que l'esprit du précepte soit suffisamment vivifié en nous par lui seul , et que la lettre de ce précepte cesse enfin de nous être d'une utilité propre; car, de même que tout ce qui est dirigé indirectement vers une certaine fin, elle affaiblit plutôt l'effet de l'idée morale qui, considérée subjectivement, s'appelle déifotion. La profonde sagesse du Créateur se manifeste dans les petites choses et sa majesté dans les grandes ; et sa sagesse et sa majesté ont pu être reconnues déjà par tout homme; mais dans ces temps modernes on a vu s'élever à un degré. prodigieux la puissance, non-seulement de courber son esprit devant la majesté et la sagesse divine, mais encore de s'anéantir à ses propres yeux; cette puissance se nomme V adoration. Il y a aussi, relativement à notre

tenir la grâce. Les prières communes ont en vue un but spécial ; elles instituent une cérémonie extérieure représentant l'association de tous les hommes pour former ensemble le vœu du règne de Dieu , et elles surexcitent ainsi , par l'union, les motifs moraux de chacun avec plus d'efficacité : l'élan de l'âme ne peut pas être plus énergique qu'alors qu'on parle au chef invisible de l'Eglise comme s'il était là , prcsenl , en un lieu désigné.

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propre déterminalion morale, une force mbralisatrice dans cette pensée, que les paroles, fussent-elles du roi-prophète (qui sayait peu de chose de ces miracles) doivent s'évanouir comme un vain son , parce que le sentiment qui résulte de l'aspect du doigt de Dieu est inénarrable. — Cependant les hommes aimant à convertir tout ce qui n'a propt*ement rapport qu'à leur amélioration morale par l'accord de leurs sentiments avec la religion, en un culte où les louanges, les démonstrations de soumission sont ordinairement trouvées d'autant plus morales qu'elles isont plus riches. en paroles; alors il est fort nécessaire d'inculquer avec soin et de bonne heure aux enfants, qui dans leurs prières emploient les mots, que ces mots, même prononcés inté-. rieurement, ne signifient rien; que les tentatives pour mettre l'âme en demeure de saisir l'idée de Dieu, et de l'asssimiler de plus en plus à une intuition, n'aboutissent à aucun résultat, sinon de vivifier le sentiment d'une conduite agréable à Dieu et, au moyen des paroles, d'exciter l'imagination; prises dans un autre sens, toutes ces protestations d'hommages dévotieux exposent à tomber dans une adoration hypocrite, et à remplacer ainsi le culte pratique qui consiste dans de purs sentiments.

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