‹ La religion de Bab, réformateur persan du XIXe siècleChapitre 2 sur 21 · À LA RELIGION DE BAB · texte numérisé non relu

À LA RELIGION DE BAB

l’inanité du miracle. En même temps on saisissait Bàb et on le liait de nouveau au poteau fatal. Agha-Mohammed-Ali fut le premier fusillé ; son maître vint immédiatement après. Cette fois le supplice fut bon ; la justice musulmane et la loi canonique avaient repris leurs droits. Mais la foule, vivement impressionnée par le spectacle qu’elle avait eu sous les yeux, s’écoula lentement, mal convaincue que le Bäb était un criminel. Sa faute, après tout, n’en était une que pour les gens de loi, et le monde est indulgent aux crimes qu’il ne comprend point!

Quel était donc ce sectaire qu’un supplice quasi-militaire anéantissait ainsi dans la trente-septième année de sa vie?

Les lignes suivantes nous le feront mieux connaître.

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La religion nouvelle dont ce drame-juridique consacrait ainsi l’existence par la mise à mort de ses premiers martyrs,

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était née à Chiräz, le chef-lieu du Fârs, dans le sud de la Perse actuelle. A la gloire d’avoir donné le jour à deux des plus grands poètes persans, à Sadi et à Haàfiz, Chiràz allait ajouter celle de voir naître une réforme de l’islamisme en plein xixe siècle. Ali-Mohammed était un jeune homme appartenant à une famille de modeste condition; son père était marchand de cotonnades au Bazar. L’instruction qu'il reçut était des plus rudimentaires, comme celle que les enfants reçoivent dans les écoles primaires de l'Orient; le programme ne comprend guère que la lecture, l'écriture et les éléments de l’arithmétique. La partie la plus développée est encore la lecture des lettres arabes, qui n’est pas chose facile et dont tout musulman a besoin pour réciter, sinon comprendre, le texte du Qorän.

Sans doute les entretiens que le jeune étudiant eut avec des non-musulmans, peut-être même la lecture des livres des chrétiens. lui donnèrent de bonne heure une largeur de vues, une indépendance à

l'égard de la tradition religieuse, que l’on rencontre parfois en Orient, plus fréquemment qu'on ne serait tenté de le supposer. De bonne heure il s'était fait remarquer par un penchant visible à rechercher la solitude; ses allures étaient mélancoliques, et malgré cela son esprit, fort curieux, le poussait à interroger les’ savants, à entretenir des relations avec les voyageurs débarquant de longues navigations dans le golfe Persique. En effet, à peine âgé de quinze ans, il avait été envoyé par son père à Bender-Bouchir, le grand port de la Perse méridionale, pour s’y façonner aux habitudes et à la pratique du commerce. C'est dans ces relations un peu méêlées qu’il faut chercher le point de départ de sa vocation religieuse.

Outre les orthodoxes du chiisme, il y a parmi les [raniens de nos jours des partisans de sectes dissidentes qui frisent de fort près le bûcher, des hérétiques dont les croyances sont un objet d'horreur pour un fidèle musulman. Par dessus le

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marché, les cotfis ou mystiques y sont nombreux, ét le coäfi est le philosophe de ces contrées-là; or la philosophie a toujours été en fort médiocre odeur de sainteté auprès des dévots convaincus. Il est certain que les explications des problèmes de métaphysique et de théodicée soulevés par ces différentes sortes d’ergoteurs produisirent sur l'esprit du jeune homme la plus profonde impression, et que, cédant à son penchant naturel pour la contemplation, il s’'engagea insensiblement, sans le vouloir, parmi les mystiques et les partisans du sens interne ou explication allégorique du livre sacré de lPIslam; on n'ignore pas que l’interprétation ésotérique n’a pas eu de plus fervents adeptes que chez les Chiites et certaines sectes hétérodoxes, telles que les Baténiens, dont l'importance fut si grande au moyen âge.

Cependant, au début de la carrière d'Ali-Mohammed, rien ne le distingue d’un pieux et rigide musulman. Il fait le pélerinage de Kerbéla, où est le tombeau

de l’Imâm Hoséin, et qui, pour un Persan, est un lieu de vénération au moins égal à ceux qui furent témoins de la fuite du prophète arabe. Dans ce voyage il s'acquit, par des pratiques de dévotion sincère, l'estime des personnes qui le virent et entendirent les conférences qu'il eut l'occasion de faire; mais jusquelà rien ne nous fait entrevoir le futur rénovateur. Un commentaire de la Sourate ou chapitre de Joseph, dans le Qoràn, qu'il aurait composé, dit-on, à son retour du pélerinage, nous indique simplement que son esprit était tourné vers les recherches mystiques et les interprétations allégoriques.

Rentré à Chiraz de son pélerinage aux bords de l'Euphrate qui virent la défaite définitive de la famille d'Al, il fut prédicateur; il prêcha partout, dans la mosquée, dans le bazar, dans sa propre maison; doué d’une éloquence naturelle et abondante, il entrainait ces gens simples, de même que sa dialectique serrée laidait à confondre ses contradicteurs dans les

discussions publiques qu’il soutenait en présence des autorités, attirées par son succès croissant. En peu de temps il fut célèbre.

C’est alors qu’un beau jour il déclara, pendant une extase, qu'il était le Bab, nom qui lui est resté depuis et sous lequel il est généralement connu. Bab est un mot arabe qui veut dire « porte », mais se prend au figuré, dans le langage conventionnel des adeptes du sens interne ou interprétation ésotérique, comme signi fiant la porte par laquelle on peut entrer dans la connaissance du vrai Dieu selon les mystiques, qui n’est point tout à fait, comme l'on sait, le Dieu selon les théologiens de la plupart des religions. Cette appellation n’était pas de son invention; on Ja trouve déjà chez les Nosairis (que nos géographes continuent à appeler Ansarièh d’après une transcription fautive de la-:prononciation dûe, je crois, à Volney), ces montagnards intéressants du nord de la Syrie, qui onten vue dans ce nom la personne chargée d'expliquer au

peuple la doctrine représentée sur terre par l’Ism (le nom), personnification apparente de la divinité. 1 Ce nom de Bab, qui n'était pas inconnu aux mystiques, fitune fortune extraordinaire; les adeptes du réformateur furent appelés Babis, c'est-à-dire sectateurs du Bab ; ie Babisme est le nom qui a été adopté par Les auteurs de l'occident pour désigner la nouvelle doctrine.

Les autorités Les plus sûres placent à cette période de la mission d'Ali-Mohammed le pélerinage qu'il fit à ia Mecque, devoir sacré prescrit à chacun de ses fidèles par le « conducteur de chameaux » qui avait révolutionné l’Arabie et une partie du monde civilisé. Quittant Chiràz sans bruit, presque fugitif, il laissait pour le remplacer un certain Molla Hoséin Bouchroûyèh qui se tailla dès lors un rôle important dans la propagation de la nouvelle doctrine. Celle-ci, dès ce moment,

1. Stanislas Guyard, Fetwa d'Ibn-Taïmiyyah, p- 25-26; CI. Huart, La poésie religieuse des Nosairis, p. 6.

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