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LA RELIGION DE BAB II

prend corps. La renommée du prédicateur se répand partout; ses disciples se multiplient. Enfin il se fit tant de bruit autour du Bàb que les autorités civiles se mélèrent de tout ce tapage. On arrêéta Ali-Mohammed au moment où il rentrait en Perse après avoir accompli son pélerinage ; on le consigna dans sa maison, où il fut étroitement surveillé.

Ce serait au milieu de cette effervescence et des témoignages d’une popularité croissante qu'Ali-Mohammed, répudiant tout à coup le titre de Bab ou de « porte »

dont il venait de se décorer, se déclara comme étant le Point par excellence, c'est-à-dire le centre sur lequel repose le mystère du monde: autrement dit, 1l se donna comme étant une incarnation de la divinité même. Aussi ses partisans se plurent à l'appeler, dès ce moment, H/azrètr A'la, terme rendu tant bien que mal par l'expression d’Altesse sublime adoptée par le comte de Gobineau. Le titre de Bab, qui n'avait plus d'emploi, fut donné à celui qui, parmi les disciples du maitre,

occupait la première place,à Molla Hoséin Bouchroûvéh; dorénavant ce fut lui la Porte par où l’on put atteindre la connaissance de la vérité, incarnée maintenant dans la personne du Point.

Voilà donc deux étapes bien tranchées de la nouvelle doctrine: dans la première, Ali-Mohammed, qui tout d’abord ne s'était montré que comme un prédicateur appelant les fidèles à lobservation des règles morales, se dévoile à ses disciples comme un prophète, chargé de répandre la vérité parmi les hommes sous le couvert d’une nouvelle religion; à la seconde, il franchit un pas de plus, et se donne comme étant une incarnation de la divinité. Ce fut là la constitution définitive du Bâbisme en tant que religion nouvelle.

Ali-Mohammed, bien qu’'interné à Chirâz, comme nous venons de le voir, ne tarda pas à s’en échapper, se rendit à Ispahan, gouverné alors par l'eunuque Manoutchehr-Khan, sous la protection duquel il se mit, Le gouverneur le logea

dans la maison du premier imam de la grande mosquée, qu’il chargea de le surveiller et en même temps de le questionner adroitement sur sa doctrine. Mais on ne put le prendre en faute; ses réponses étaient absolument orthodoxes.

Pour le mettre à l’abri d'un mouvement populaire, dans une ville où les esprits ‘étaient encore agités à la suite de la répression des troubles qui s’y étaient produits, Manoutchehr-Khan logea le sectaire dans un des palais de l’ancienne capitale des Séfévis, avec défense d'en sortir, et après avoir fait répandre le bruit qu'il l'avait expédié ailleurs par ordre du gouvernement. Ali-Mohammed resta dans cette situation jusqu'en mai 1847, où l’eunuque mourut. Après cela le gouvernement le fit venir à Téhéran, mais alors qu’il se trouvait encore à une certaine distance de la capitale, le premier ministre donna l’ordre à l’escorte d'éviter Téhéran, et de se rendre dans l’Azerbaïd- ‘jan. En effet, Ali-Mohammed fut interné à Tébriz.

La mesure était d'autant plus maladroite que le réformateur comptait de nombreux fidèles dans cette province, et qu’en tout cas la population était ioin de lui être hostile. La nouvelle doctrine gagnait de plus en plus des prosélytes; un petit groupe de disciples ardents s'étaient transformés en missionnaires et parcouraient les provinces. La personne la plus remarquable de ce petit groupe était une femme. Zerrin-Tadj (la couronne d’or), surnommée Qourret-ul-aïn (fraicheur des yeux, c'est-à-dire consolation) était de Qazwin, fille et femme de jurisconsultes, déjà savante dans la connaissance de l'arabe, dans la science des traditions, dans l’exégèse du Qorân. Elle s'était formée toute seule; son intelligence très vive avait profité des discussions juridiques et théologiques qu’elle entendait autour d'elle, dans sa propre famille. Elle eut vent des prédications de Bàb à Chiraz, et prise d’un enthousiasme subit, entra en correspondance, soit avec Ali- Mohammed lui-même, soit avec ses prin-

cipaux disciples. Elle adopta entièrement le nouvel enseignement, et rompant avec un usage passé en force de loi dans les pays musulmans, elle sortit en public sans être voilée, au grand scandale de la population. Ses prédications entrainantes — car elle se mit à annoncer la bonne nouvelle — assemblèrent bien vite autour d'elle un concours énorme de fidèles, en même temps que sa vertu restaitau-dessus de tout soupçon. Elle était dès lors un des plus fermes soutiens de la nouvelle religion.

Revenons à notre réformateur. Le gouvernement de la Perse résolut de faire un procès en forme à Ali-Mohammed, afin de profiter de la sentence que les juges canoniques ne manqueraient pas de porter contre un hérétique : on sait que la loi de l'islam n’est pas tendre sur ce chapitre, et que la seule condamnation qui pouvait être appliquée au novateur était la peine capitale, dans le cas où ses doctrines auraient été contraires aux dogmes fondamentaux du Qoran.

Vers le milieu de l’année 1848, une réunion de jurisconsultes fut provoquée par le gouverneur de l’Azerbaïdjan, lequel monta depuis sur le trône de Perse, qu’il occupe encore aujourd’hui, sous le nom de Naçir-ouddin Chäh. La séance eut lieu à huis-clos ; on ignore ce qui s’y dit et s’y fit: mais comme la sentence ne portait qu'une peine corporelle (sans doute ia bastonnade) et la relégation, il faut admettre que l’hérésie ne put pas être prouvée contre lui, et surtout qu’il n’y fit pas voir le nouveau Qorän qu'il avait composé, et que ses disciples jugeaient de beaucoup supérieur à celui de Mahomet. C’est à Makou, non loin de la frontière russe, que l’agitateur fut interné en vertu de la condamnation portée contre lui :

c'est là que sa popularité le suivit. On dit qu'il y précha son Qorân, et qu'il s’y donna définitivement comme étant le Mehdi, le douzième imam disparu dont le retour annonce la fin du monde.

C’est pendant ce temps que le roi de Perse Mohammed-Chah mourut {(septem-

bre 1848) et fut remplacé, après un court interrègne de deux mois, par Nâcir-ouddin Chäâh, le souverain encore actuellement régnant. Il y eut alors de grands désordres dans toute la Perse, et l’importance de la secte bâbie se développa tellement, que les premières mesures énergiques prises par le nouveau premier ministre, Mirza Taqi-Khan, furent dirigées contre les novateurs. Les bäbis se soulevaient dans le Mazandéran, et des massacres sans nombre suivaient leurs révoltes. Le ministre jugea que la première mesure à prendre était de se défaire d’Ali- Mohammed, qui, transféré dans la citadelle de Tchégrik, y enseignait le peuple avec le plus grand succès, au rapport d'un témoin oculaire, un Russe qui s’y trouvait alors. On fit venir Ali-Mohammed à Tébriz; on le conduisit, chez deux des principaux personnages de l’ordre judiciaire; rien ne transpira des paroles qui furent échangées entre l’accusé et ses juges. Deux frères, dont l’un, Séid-Hoséin, était fort instruit en matière Juridi-

que et dans la connaissance de la langue arabe, étaient connus depuis. longtemps comme amis intimes du réformateur de Chiràz; ils furent également amenés à Tébriz. Mais bien que condamnés à mort en même temps que leur maitre, ils le renièrent au dernier moment : un seul prosélyte, Agha Mohammed-Ali, qui avait été le lieutenant de Bàb à Tébriz, l'accompagna jusqu’au bout. Ce qui se passa ensuite, nous l'avons dit au début de cette plaquette : nous n'avons qu'à prier le lecteur de s’y reporter.

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On n'étonnera personne en faisant remarquer que la nouvelle secte se répandit dans le Khorassan plus rapidement que partout ailleurs. Le Khorassan a eu cette fortune singulière que les idées nouvelles y ont toujours trouvé le champ le plus approprié; c'est de cette province que sont parties bien des révolutions qui ont

changé la face des choses dans l'Orient musulman ; il suffit de rappeler que c’est dans le Khorassan que débuta l’idée de la rénovation persane après la conquête arabe, et que c’est là que se forma l’armée qui, sous les ordres d’Abou-Moslim, alla porter les Abbassides sur le trône des Khalifes en renversant l'aristocratie mecquoise qui l’occupait depuis l’avénement des Omévyyades. Tandis que dans l’Azerbaïdjan la présence de Bàb suscitait des prosélytes, que la parole enflammée et les charmes de la fameuse Qourret-oul- Ain faisaient la popularité de la nouvelle foi à Qazwin, à l’orient la secte des bâbis prenait de plus en plus une couleur politique.

Molla Hoséin était un des agents les plus actifs de Bâb; il fit des adeptes de la plus haute importance, des légistes se convertirent; la nouvelle prédication se fit publiquement dans des mosquées. II s'ensuivit une grande agitation dans les esprits. Le commandant militaire de la province fit arrêter Molla Hoséin, mais

celui-ci s’échappa de sa prison, se mit à la tête des fanatiques qui le suivirent jusque dans le Mazandéran, dont il avait pris la route pour rejoindre ses amis de l'Azerbaïdjan. Sa troupe resta quelque temps à Barfouroûch, puis elle se retira dans les montagnes, où elle se fortifia. Ce ne-fut qu'au moment où Nàcir-ouddin Chàh, en montant sur le trône, voulut rétabir l’ordre en Perse, que l’on commença une expédition militaire contre ces sectaires. Près de Sari, sur l'emplacement du tombeau du Chéikh Tabarsi, sept cents bàbis, sous la direction de Molla Hoséin, réquisitionnèrent les paysans d’alentour et élevèrent des retranchements derrière lesquels ils comptaient se défendre contre les troupes régulières du Chäh. C'était une vraie forteresse, abondamment pourvue d'armes, de munitions et d’approvisionnements ; les remparts en terre étaient flanqués de douze tours et plongeaient dans un fossé large et profond, rempli d’eau ; le tombeau du Chéikh, au centre, servait de réduit.

Ce futun corps de volontaires qui eut le premier affaire avec ces bâbis et s’en tira honteusement. Ceux-ci s'étaient battus bravement: encouragés par leur première victoire, ils attendirent de pied ferme l’arrivée des troupes régulières.

Enfermés dans leur forteresse, ils firent plusieurs sorties des plus hardies et couronnées de succès; la seconde coûta la vie à leur chef Molla Hoséin. On en vint àun siège régulier (mai 1849); les bâbis, décimés par la famine, capitulèrent; au mépris de la capitulation, suivant un usage bien fréquent dans les guerres d'Orient, ils furent massacrés de la façon la plus barbare, sauf les chefs qui furent exécutés publiquement à Barfouroûch. Ainsi finit la première révolte des bâbis.

Vers la même époque où la forteresse de Chéikh-Tabarsi se rendait, Bab était exécuté à Tébriz et la ville de Zendjàn se soulevait. Il y avait là un fort parti de sectaires réfugiés, auxquels se joignirent de nombreux enfants perdus et des gens sans aveu. [1 y eut des massacres; les bâ-

bis s’'emparèrent de la citadelle de Zendjàn, malgré la défense des habitants Chiites et des troupes régulières enfermées dans la place; toutefois la moitié de fa ville restait entre les mains de l'autorité régulière. Quand des renforts arrivèrent, on essaya d’enlever leurs retranchements; mais il fallut encore plusieurs mois et de nouveaux combats, il fallut l’aide de la faim et de la soif, l'emploi de l'artillerie, avant de prendre le quartier de la ville où ils s'étaient retranchés. Un dernier assaut livra la citadelle aux troupes du Chah : tous les bâbis furent exterminés.

Ces deux événements, la prise de la forteresse de Chéikh-Tabarsi et l’extincuon de la guerre civile à Zendjàn, enrayèrent le grand mouvement bäbi; la révolte de Darabi dans le Fàrs n'eut aucune importance au point de vue de l’histoire de la secte. [Il n’en est pas de même de l’attentat commis sur la personne du Chäh, le 16 août 1852, par trois bâbis; ce fut Poccasion d’une persécution générale de

ces sectaires. Soixante-dix d’entre eux, découverts à Téhéran, furent mis à mort.

C'est dans cette bagarre que périt l’héroïine Qourret-oul-Aïn. La persécution s'étendit à tout l'empire. Ceux qui ne furent pas arrêtés émigrèrent dans les pays voisins; nombre d’entre eux se réfugièrent sur le territoire ottoman. A partir de ce moment il n’est plus question de bàbis; la secte peut avoir encore aujourd'hui des adhérents cachés; il ne se fait plus de propagande, ou du moins elle est si mystérieuse, qu’on ignore le travail qui se poursuit à l’ombre, au milieu de l'indifférence de toutes les classes.

Le plus rigide musulman ne pourrait reprocher à la réforme bâbie d’être venue au monde sans Livre révélé, ce passeport qui permet aux adeptes des religions nonmusulmanes d’avoir une situation légale dans la société créée par le prophète

arabe. Les bâbis ont des livres, et même beaucoup plus qu’il n’est nécessaire.Nous allons passer rapidement en revue Îles volumes qui composent une bibliothèque bâbie.

En tête vient naturellement le nouveau Qorân, destiné à remplacer celui qui fut révélé partie à la Mecque, partie à Médine, mais qui s'appelle plus exactement Kitab en-Noûr « le Livre de la Lumière »; il est entièrement écrit en arabe. Le titre exact de l’exemplaire que J'ai sous les yeux est le suivant : « Ceci est le Livre de la Lumière (provenant) du buisson ardent du Sinaï, destiné à être la lumière (dirigeant) ceux qui sont dans le royaume du mystère et de l’évidence ». A limitation du livre sacré des Arabes, il commence par un court chapitre, qui est une sorte de profession de foi. Le voici :

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