Seconde lettre de Synèse à Eugène
4. D'après les Confessions, c'est aux Charmettes mômes qu'aurait eu lieu cette crise de conscience; mais, si vraiment le confesseur de Jean-Jacques, le P. Hemet, y a joué son rùle, elle doit être reportée avant l'entrée dans la maison Nocray, puisque le P. Hemet mourut
L AUTODIDACTE ET SON « MAGASIN D IDEES ». il7
terreur de l'enfer » troublait peu à peu sa sécurité», c'est que le P. Lanii lui posait quotidiennement, et dans toute son angoisse, le problème du salut : « Je ne crois pas, disait-il à la première page de son livre, qu'il y ait une vérité qu'il soit plus important de ne point perdre de vue que celle-ci, qui nous est répétée en cent endroits de
I Écriture, qu'il y a peu de gens qui soient sauvés. Un homme qui est attentif à cette vérité, et qui pèse ce que c'est que l'éternité, qui est vivement touché de la crainte des peines éternelles et du désir de la félicité, ne pense point à ce qu'il voit sur la terre; il ne considère que la règle, c'est-à-dire la volonté de Dieu ^ ».
Jean-Jacques fut si « vivement touché de cette crainte des peines éternelles », qu'elle devint chez lui, pendant quelque temps, une phobie. Les Confessions nous ont raconté cette crise d'effroi maladif, où Jean-Jacques, épuisé d'émotion et d'incertitude, demandait au jeu des sorts de le fixer sur son salut : « Je m'en vais, se disait-il, jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi ; si je le touche, signe de salut; sî je le manque, signe de damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement, qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre.... Depuis lors, je n'ai plus douté de mon salut •' ».
II est certain que l'auteur du Vicaire Savoyard n'en doutera plus, et qu'il aura relégué parm les chimères qu'on ne discute pas « l'éternité des peines, que ni vous, disait-il à Voltaii'e, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu, uo croirons jamais* ». Il l'a cru pourtant aux heures les
plus d'un mois avant la signature du bail, le 22 mai 1738. Il est, du reste, infiniment vraisemblable qu'elle est antérieure à la rédaction des deux grandes prières dont je vais parler, qui témoignent d'une grande paix intérieure, et qui paraissent bien avoir été composées aux Charmettes.