‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 119 sur 241 · Épitre à Parisot, VI · texte numérisé non relu

Épitre à Parisot, VI

• 3. Épître à Parisot, VI, IG et 13.

m LA FORMATION RELIGIEUSE DE ROUSSEAU.

révèquc de Genève. Jean-Jacques était alors auprès de Mme de Warens, et lui servit à la fois de secrétaire et de témoin. Dans le mémoire qu'il remit au P. Boudet, il semble trouver sans effort le style édifiant qui convient à un tel sujet : il parle du « secours de la grâce », des « lumières de la foi » et des « sacrifices » qu'elle impose, de l'abandon à la Providence, de « l'éclat et des voluptés du monde », que les âmes pieuses « viennent déposer au pied de la croix du Christ >-, — en fidèle convaincu, qui a fréquenté les orateurs d'Église. Mais le certificat de miracle qu'il n'hésite pas à signer est encore plus probant que cette rhétorique sacrée. Lami du « philosophe » Borde déclare, sans respect humain, qu'il s'est mis à genoux près de M. de Bernex durant l'incendie des Cordcliers, qu'il a prié avec lui, et que la fervente prière de l'évèque a fait tourner le vent et cesser le feu '.

C'est donc avec un catholicisme qui semble encore sans réserve, que Jean-Jacques arrive à Paris. Cependant, derrière cette croyance superficiellement intacte, un travail, peut-être inconscient, s'est fait dans les profondeurs. Les deux épîtres à Borde et Parisot montrent bien que, sur cette intelligence qui se mûrit et se renouvelle, le catholicisme a perdu sa maîtrise : il n'est plus que l'enveloppe amincie d'une pensée qui cherche ailleurs son ferment. Dans le projet d'éducation que Rousseau vient de rédiger pour M. de Sainte-Marie, le catéchisme est classé parmi les bagatelles sans conséquence, que le premier faquin peut apprendre aux enfants, et le reste de la religion se confond avec la morale, sans du reste la pénétrer -. La « philosophie » parisienne n'aura point de peine à faire craqueler le vernis catholique qui recouvre encore la vie spirituelle de ce déjà très laïque pédagogue.

Paris cxerça-t-il sur lui dès l'abord son action dissolvante? Je le croirais; car, à ce second séjour, il ne se sentit pas

1. Mémoire remis à M. Boudet le 19 avril ma, XII, 292-29.3; Boudet, Vie de M. de Bernex [277], 11, 127-128, 1G3-1C4.

2. Projet pour Véducation de M. de Sainte-Marie, lit, 33 et 37-38.

démoralisé et désemparé comme il l'avait été dix ans plus tôt. Ses deux années de Lyon lui avaient préparé une acclimatation rapide. Il apportait à Paris une comédie, un système de musique, des opéras, surtout un vif besoin de plaisir et de gloire; et il se livra, en toute juvénile espérance, à la séduction des salons et à l'amitié des gens de lettres'. Mais, chez Rousseau, les mouvements de pensée sont toujours lents, et n'aboutissent que tard à leur terme. Il est donc possible que cette première année de vie parisienne ait été insuffisante pour le détacher définitivement du catholicisme, et qu'en arrivant à Venise, dans l'été de 1743, il n'eût pas encore abandonné toute pratique. Du reste, à Venise, le sieur Jean-Jacques Rousseau, secrétaire de M. l'ambassadeur de France, est un homme grave et rangé, une manière de personnage, ou, du moins, qui veut l'être. Sauf quelques heures imprudentes chez la Zulietla ou la Padoanna, il « fait ses seuls plaisirs de ses devoirs- », et fréquente plus volontiers les églises que les (( sanctuaires de J'amour et de la beauté-^ ». Tous les dimanches, il va aux vêpres chez les Mendicanti. Reconnaissons pourtant que,

Dans ces temples délicieux Où sa dévotion l'entraîne,

il apporte des sentiments profanes. 11 vient pour entendre la Cattina chanter, pour regarder les jolies dévotes qui déposent ingénument aux pied-S de la Vierge leurs soucis amoureux; et peut-être ne faut-il chercher rien de plus dans « son goût à prier Dieu ». Mais c'est à Borde qu'il fait ces confidences, à un « philosophe éclairé », peu tendre pour les bigots. En lui parlant des « moines gnorants », qui font les « énergumènes dans les saints lieux », Jean-Jacques achève de le rassurer et peut lui avouer sans scrupule la séduction des églises vénitiennes :

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