Maurice, Sermon sur la prière de Daniel
rinsécurité de sa vie quotidienne, la force de la tradition qui pèse sur lui, et surtout les exhortations un peu rudes \le la police, rendent son libertinage plus instable et plus facile à convertir. Beaucoup font un moment figure d'esprits forts, qui, à la fin, avec plus ou moins de bonne grâce, se rétractent dans les formes. Le sieur David Noiret, — qui, par parenthèse, sera l'associé d'Isaac Rousseau, — a tenu un jour dans les rues basses des propos imprudents. Comme on lui demandait des nouvelles de son beau-frère Pelaz, qui vivait chez les papistes du pays de Gex, en pleine persécution : « J'appréhende, a-t-il répondu, qu'il ne soit trop opiniâtre et ne se fasse des affaires. Au fond, je ne trouve pas grand mal d'aller à la messe. J'y ai bien été, quand j'étais en Italie. On croit tous à un seul et même Dieu, Père, fils et Saint-Esprit; et, encore qu'on change de religion, on peut garder sa croyance au dedans ». Des bourgeois, qui ont entendu ces paroles scandaleuses, ont aussitôt protesté; ils ont déclaré que, « si l'on ne faisait pas justice du dit Noiret, ils le jetteraient dans le Rhône ». Le Conseil a suspendu de la bourgeoisie ce citoyen indigne; devant le Consistoire, Noiret, genoux en terre, a demandé humblement pardon à Dieu, et protesté « qu'il avait en horreur la religion romaine ^ ». — Lé démocrate révolutionnaire, Pierre Fatio, que l'on soupçonnait de rejeter la révélation et la vie future, déclare solennellement, avant d'être fusillé, qu'il adhère de cœur et d'esprit à tout le dogme chrétien 2. — Trois ans plus tard, en 1710, un de ses partisans, Robert Vaudenet, qui avait été banni et déchu de ses droits, pour avoir nié la divinité de Jésus-Christ, et qui avait prétendu qu'à Genève « quantité de personnes très
1. Reo-istres du Conseil, 10 octobre [127], CLXXXV, 130'"; du Consistoire, 15 octobre 1685 [128], LXVI, 29.
2. Cf. E. Ritter [579], 265. Si l'on en croit le récit d'un témoin anonyme, dont Picot ([328], III, 207-208, note) publie le texte inédit, Fatio aurait prolesté, en mourant, n'avoir jamais perdu la foi; mais ce récit, qui est, sur plusieurs points essentiels, en contradiction avec le récit utilisé par M. Rilter, paraît mériter moins de confiance
distinguées et très éclairées « ne croyaient, comme lui, qu'à « la raison naturelle », abjurait publiquement son incrédulité, confessait Jésus, fils de Marie, comme Messie et Fils unique de Dieu, et, de nouveau, était admis à la Sainte-Cène ^ Si déjà quelques théologiens libéraux, Jean- Alphonse~^Turrettin, par exemple, se font un dogme plus accommodant, ces libertés ne sont pas encore contagieuses : elles séduisent peut-être quelques pasteurs ou professeurs, mais les discussions qu'elles font naître au Consistoire ou à l'Académie restent inconnues du gros de la cité; et il est vraisemblable que l'apprenti Jean-Jacques les ignora -.
Ce sont, d'ailleurs, des libertés toutes spéculatives, et dont le contre-coup sur la pratique ne se fait pas encore sentir. Le culte est toujours la manifestation essentielle de la vie nationale, et Saint-Pierre le centre moral de la cité. Si, chez les réformés de France, les prédicateurs catholiques signalent déjà, depuis près d'un demi-siècle, « une indifférence de religion pour tous les exercices extérieurs ' », cette indifférence paraît avoir épargné Genève.
1. Registres du Consistoire, 22 mai 1710 [128], LXXIII, 213-216. C'est ce Robert Vaudenet, dont j'ai raconté plus haut la condamnation. Sur toute cette alTaire, qui permet de mieux connaître l'état d'esprit public à Genève au début du xvui* siècle, cf. Henri I^'azy, Procès et condamnation d'un déiste genevois en 1707 [o44], et les documents complémentaires publiés par E. Ritter [545]. La déclaration la plus inléressanle est celle de Vaudenet au délégué de l'évoque d'Annecy (Faz\, 10). Il y affirme qu'il n'a été banni que pour des raisons politiques, que les magistrats connaissaient depuis longtemps son déisme, que les déistes sont, d'ailleurs, nombreux à Genève, mais qu'ils ne publient pas leurs sentiments pour ne pas troubler la société humaine et la tranquillité publique. M. Rilter fait justement remarquer (p. 153) que, dans ses questions à Vaudenet, le curé catholique « se tint beaucoup plus près de la dogmatique de Calvin que le Consistoire ne lit de son côté ». Notons pourtant que, dans l'interrogatoire du 30 avril 1707 (Fazy, 5), le Consistoire demande à Vaudenet « s'il ne croit pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ est le Messie et le Fils de Dieu ». La question n'aurait plus été posée sous cette forme un demi-siècle plus tard.
2. J'essaierai plus loin d'en marquer l'influence sur Rousseau, quand il aura repris contact intellectuel et religieux avec le culte national.
3. Fénelon à Rossuel, lettre du 8 inars 1086 [102], Vil, 403.
Les anciens temples sont devenus trop petits pour les fidèles, et le Temple-Neuf, que la générosité du syndic Lullin a permis d'ouvrir en 1715, a été très vite rempli par les habitants du « Bas ». Bien loin de prolester contre les jours chômés, c'est le peuple qui réclame et qui finit par obtenir, en 1719, la célébration publique de Noël et de l'Ascension. Chaque jour, dans tous les temples, il y a, matin et soir, « exercice de piété », où les sermons, les cantiques, les paraphrases, les prières alternent selon une liturgie précise. Le dimanche, les temples restent ouverts tout le jour. Dès six heures, en été, il y a service et instruction pour les domestiques et apprentis; à neuf heures, service pour le reste du peuple; à midi, catéchisme; à deux heures, nouveau prêche. Pour les bons Genevois, ce sont là de vrais divertissements, et qui leur tiennent lieu de théâtre '.
Mais, dans ces temples, où l'on s'entasse bruyamment à l'heure du sermon, la ferveur de la Genève héroïque sestelle conservée? C'est ce que les pasteurs se demandent avec mélancolie et scepticisme. On se retrouve au pied de leur chaire par habitude, par besoin de se distraire, de rencontrer voisins et amis, d'entendre une parole soignée; mais le zèle de la piété véritable s'est attiédi chez beaucoup. Le temps n'est plus où le culte avait lieu à cinq heures du malin dans les temples remplis; « aujourd'hui on a beau les mettre à des heures plus commodes », ce n'est plus le même empressement. « Une partie essentielle de notre culte, qui est la lecture de la parole de Dieu, est presque entièrement négligée; dans les saisons même les plus douces, on ne vient à l'église que fort tard », quand le pasteur a déjà lu TÉcriture et les prières ecclésiastiques, et que le sermon va commencer 2. Parmi ceux qui viennent
1. Liturgie de Geiirve (174.3), Avertissement [258], p. iii-vi; Distribution des sermons et des prières du matin entre MM. les pasteurs et professeurs (1704) [127]. — Cf. encore Du Bois-Melly [530], 308, 320-321.
2. iVlaurice, Sermon sur les moyens de prévenir les jugements de Dieu [208], 339.
iO LA FORMATION RELIGIEUSE DE ROUSSEAU.
au début de l'exercice, bien peu écoutent les textes sacrés : on dirait que le tt^mple est alors une manière de cercle : « Pendant que le lecteur use ses poumons », il est admis que, pour les assistants, « c'est un temps de licence ». « L'un parle de nouvelles, l'autre de son négoce, l'autre de son jeu, l'autre de quelque chose de pis. Que dire de ceux qui se querellent et qui se battent?... Il ne paraît sur les visages aucune décence respectueuse, aucun trait dune véritable dévotion '■ ». On dira peut-être que ce sont là déclamations de pasteurs, toujours mal satisfaits; mais elles reviennent si fréquemment dans leurs sermons, et s'accordent si précisément avec les enquêtes et les ordonnances du Conseil, qu'il faut bien finir par les croire. 11 n'y a plus guère de recueillement dans la maison du Seigneur, surtout à la Madclaine et à Saint-Gervais : on fume durant le chant des psaumes; au fond du temple, c"est un va-etvient perpétuel de gamins, qui entrent un instant pour échapper à la ronde de police et qui retournent bientôt continuer leur tapage sur la place; on cause tout à son aise, « non seulement dans les places communes, mais aussi dans les places distinguées »; et c'est à peine si le tumulte cesse quand le ministre prend la parole -. Il faut, d'ailleurs, qu'il sache arrêter à temps son sermon. « S'il passe tant soit peu son heure, c'est à qui criera le plus contre lui. Vous diriez qu'il parle d'affaires où nous n'avons plus aucun intérêt-' ». C'est qu'en effet, pour ces « gens d'affaires », la grande affaire nest plus celle du salut; ou, du moins, il y en a d'autres qui se partagent leur vie. Dans
1. Antoine Léger, Sermon sur les devoirs du fidèle dans la maison de Dieu [20(j], I, 394- .J96; Gallalin, Sermon sur la vérité et la sainteté de la parole de Dieu [20.5], 26 L
2. Mémoire des résolutions prises par le Vénérable Consistoire pour remédier aux indévotions dans les temples pendant la lecture de la parole de Dieu et le chant des psaumes (1704) [127]; Maurice, Sermon cil. [208], 343; Registres du Consistoire, 15 mai 1710 : « Commission pour les scandales qui se commettent aux temples » [128], LXXIII,