Maurice, Sermon cit
liion des maisons particulières, la tradition se maintient de lire l'Écriture au repas de famille, mais, le plus souvent, on la fait lire « par un enfant qui bégaye encore » et qu'on n'écoute pas*. Le dirnanche, les pasteurs ne parviennent plus à rassembler les enfants pour l'heure du catéchisme, on laisse dormir les vieilles ordonnances, et les cabarets se remplissent : « on y passe même les heures du sermon »; « beaucoup sortent de la ville pour être plus en liberté »; on oublie « la sacrée occupation de louer Dieu et de prier en public »; c'est le jour des parties de campagne 2. Il faut le constater : la foi chrétienne s'anémie à Genève.
La foi s'anémie, et les mœurs se détendent. En 1724, le professeur Samuel Turrettin, à la tête d'une députation du Vénérable Consistoire, vient faire au Magnifique Conseil une « représentation » en règle « au sujet de l'impureté, qui va en augmentant ». Le tableau est peut-être poussé au noir, et nous devons tenir compte des exagérations du style pastoral. Lorsque Turrettin rappelle « la subversion de ces villes impures qui périrent par un déluge de feu », nous aurions mauvaise grâce d'en conclure que la Genève du xviii" siècle est une nouvelle Sodome. Le pasteur Léger a beau nous garantir « qu'il n'y a aucun lieu où l'on voie une jeunesse plus malhonnête » qu'à Genève, nous hésitons à le croire. Il n'en est pas moins vrai que la petite république chrétienne, si fortement morigénée autrefois, se laisse entamer par « l'amour du monde ». « Son ciel », semble-t-il, « ce sont les biens du présent siècle; son enfer, c'est la misère et le mépris ». On danse, on joue, on s'endette; « cette honteuse maladie, qui est le fruit et la vindice de la débauche, fait des progrès »; et de jeunes étrangers, qu'on avait envoyés à Genève pour les
1. Gallatin, Sermon sur la vcrilc et la saintetc de la parole de Dieu ,2(15], 201.
2. Registres de la Compagnie des pasteurs, 6 septembre 172,6 [129], V, 215 ; Maurice, Sermon sur le but des promesses et des menaces de Dieu [208], 307.
préserver de la corruption des grandes villes, « s'en sont retirés dans un état qui dément malheureusement l'idée trop avantageuse que l'on s'en était fait ». Partout la discipline se relâche; « les pères savent à peine ce que c'est que de châtier leurs enfants », et ruinent eux-mêmes l'autorité des maîtres. On ne désire que paraître; les artisans connaissent le besoin, et le luxe s'insinue chez les gens à l'aise. En dépit des lois sompluaires, qui sont souvent rappelées et qui n'ont rien perdu de leur ancienne rigueur théorique, la simplicité rudimentaire des premières générations réformées disparaît jour à jour '. Les pasteurs rendent grâce à Dieu, cpii a béni Genève, et cjui a fait « naître dans son sein les richesses et l'abondance- ». Mais ces richesses tiennent à se montrer; et la France est là toute proche, la France du Régent et du jeune Arouet, qui fait voir comment on les emploie. Les jeunes patriciens genevois vont, d'ailleurs, l'apprendre sur place. Très tôt leurs familles les envoient se gâter à Paris ou à Londres. « Le prétexte des affaires ou de la connaissance du monde fait qu'on les laisse échapper à la sage conduite de leurs parents dans un âge encore tendre, où ils n'ont pas encore assez de force pour se défendre de la contagion.... Ils ne s'accoutument plus qu'à estimer la pompe et le brillant; ils se dégoûtent de notre simplicité. Corrompus par des esprits superficiels, ils en prennent les manières, les faux airs, la vanité; ils nous apportent ici tous ces vices, nous les recevons avec respect, comme étant le bel usage, comme une marque de savoir-vivre ' ». Le mal est si profond, que
1. Rapport du professeur Saniurl Turrcllin, présenté nu Conseil le 20 décembre /724 [127], GGXXIIl, annexe de six folios à la page 401 ; Antoine Léger, Troisième sermon sur rulllilé des afjUcUons [206], I, 212-213; Représentation au sujet du luxe faite par ordre du Vénérable Consistoire au Ma(jnifique et Souverain Conseil d-s CC, le 13 janvier 1725, par M. Vial, modérateur [129], V, 59-61.
2. Gallalin, Sermon sur l'abus criminel de la patience de Dieu [205], 114-115.
.3. Id., Sermon sur la nature du luxe et ses dangereux effets [205], 334-335.
pasteurs cl mngistrals se sentent découragés et Iceonibattent sans espoir. « Le poison fatal, disent-ils, a fait de si grands progrès de nos jours, qu'il a corrompu toutes sortes de gens. On n'ose presque en entreprendre la guérison, tant le succès paraît impossible et désespéré. Mais le bien de l'État et de toutes les familles qui le composent, lintérét de la religion, le devoir de notre ministère nous obligent de faire des efforts, tout inutiles qu'ils paraissent ' >».
Retenons pourtant ces derniers mots : ils contiennent le secret de Genève, et nous font comprendre pourquoi, malgré tout ce travail de dissolution morale, « la petite Sion - y> garde encore sa fière allure archaïque. C'est que les conducteurs de la cité ne veulent pas réduire leur idéal. D'un commun accord, pasteurs et magistrats le maintiennent^ et, contre la corruption humaine, le vieux Calvin, qui se survit en eux, conserve toutes ses intransigeances. Les citoyens peuvent se relâcher, mais la cité ne désarme pas. Ce qui fait sa force, c'est qu'elle reste une. Les dissentiments entre le Conseil et le (Consistoire ou la Compagnie des pasteurs sont rares '; et le libertin, dénoncé par les ministres, ne peut pas trouver dans la tolérance civile un refuge contre l'intolérance ecclésiastique. Saint- Pierre, sanctuaire vénérable de la religion nationale, abrite aussi tous les ans l'assemblée des citoyens, symbole de cette âme commune qui fait la vie de la république. « Nous avons, disent les pasteurs, le plus parfait gouvernement du monde ^ ». C'est que, dans cette « cité de Dieu « en miniature, qui veut rester campée en face du papisme
1. Gallali», Id., 292. Même idée chez Turreltin, Sermon sur les inconvénients du jeu [219], 9 : « Ce n'est pas qu'ils se flattent de produire beaucoup d'elîet.... Quoi qu'il en arrive, vos pasteurs font leur devoir, ils déchargent leur conscience ».
2. Cf. Bénédict Pictet, Prière pour le premier jour de l'année [192], 4 : « Nous bénissons ton nom... de ce que tu as fait régner dans cette petite Sion l'abondance et la paix ».
3. Cf., plus haut, par exemple, l'alTaire du Dictionnaire de Bayle.
4. Gallatin, Sermon sur Vabus criminel de la patience de Dieu [205],
comme lavant-garde d'Israël en face des Amalécites, la loi de l'État se confond encore avec la loi du Seigneur; tous les péchés y deviennent des délits ou des crimes, et les arrêts des magistrats cherchent à << rendre inutiles les arrêts de la colère do Dieu ^ ». Quand les pasteurs parlent aux fidèles, les magistrats sont là pour écouter la bonne parole, et pour en faire, par leurs ordonnances, une réalité. L" « exhortation aux magistrats » est une pièce essentielle d'un sermon genevois, comme VAve Maria d'un sermon parisien au xvii" siècle. « Il faut, leur disent les pasteurs, que, comme de dignes magistrats, vous bannissiez les mauvaises oeuvres de votre corps et de tous les corps de lÉtat.... Il faut que vous réprimiez les pécheurs par de bonnes lois.... Il faut que vous vous opposiez aux vices qu'engendre la prospérité, à la mollesse, à l'oisiveté, à l'orgueil, au luxe, aux folles dépenses, à la pompe mondaine.... Parla, vous remplirez tout ce qu'on peut attendre de bons Pères de la Patrie, qui travaillent continuellement à sa conservation. Vous procurerez le salut éternel de ceux qui sont soumis à votre autorité, et vous obtiendrez la couronne de justice pour récompense de votre fidélité.... Quelques efforts que vous ayez faits jusqu'ici, il s'agit, magistrats chrétiens, de les redoubler désormais, afin de faire toujours mieux fleurir la vertu et réprimer toujours mieux le vice, surtout l'impiété, le luxe et l'impureté. Bien résolus à travailler de tout votre coeur dans ces vues, et pleins d'un nouveau zèle, jetez-vous aujourd'hui aux pieds du Seigneur, pour implorer sa grâce en faveur de la patrie. . . . Veuille le Maître du monde écouter vos vœux et les nôtres, affermir votre gouvernement et assurer ainsi notre bonheur- ». Et les magistrats continuent à (c assurer le
1. Gallalin, /</., 122-123; Maurice, Sermon sur le moyen de prévenir les jugements de Dieu [208], 363; cf. encore, du môme, Sermon sur la prière de Daniel, 60 : « Que le magistral pousse sans cesse à l'avancement de la religion;... qu'il ait toujours les yeux ouverts sur le vice, et qu'il ne l'épargne jamais », etc.