Cuiifcssions, Vill
Au sortir des Charmettes, Rousseau ne s'était pas encore rendu maître de sa propre pensée; et ni Lyon, ni Venise n'étaient parvenus à l'émanciper intellectuellement. Il avait encore une âme de disciple, qui cherche son maître; et, si dans son cœur, certains postulats s'étaient alïermis inébranlablement, il se sentait, en face des systèmes qui devaient rejoindre ces postulats par une voie rationnelle, des hésitations et de la gaucherie. Les hommes de lettres parisiens, qui accueillaient en camarade cet « AUobroge ' )> de physionomie sympathique, n'avaient pas cette inexpérience, et se sentaient plus sûrs de leurs idées. Je ne parle pas ici des écrivains déjà confirmés dans la gloire ou dans la notoriété, auprès desquels Rousseau avait été introduit en arrivant de Lyon, un Fontenelle, un Marivaux, un Castel, un Boze, un iNIairan, un Réaumur, gens trop célèbres, qui pouvaient montrer de la bienveillance à ce débutant, mais qui mettaient, sans le vouloir, sa timidité au supplice, et qu'il cessa bientôt de fréquenter 2. Je pense à cette génération neuve et jeune, avec laquelle il prit contact après son retour de Venise, et qui commençait à s'organiser aux côtés de Diderot et de D'Alembert pour la préparation de V Encyclopédie. Le chancelier d'Aguesseau venait d'en sceller le privilège le 21 janvier 1746, et Diderot recrutait pour elle ses premiers collaborateurs. Il nous est difficile aujourd'hui de savoir avec précision quels sont ceux qu'a connus Jean-Jaccjues avant le Discours de Dijon : outre Condillac, on peut nommer vi-aisemblablement Helvetius, Toussaint, Raynal. Du moins, savons-nous que le baron d'Holbach avait « recherché Jean-Jacques par
1. On se rappelle que Rousseau avait groupé en 1742 ses premiers essais littéraires sous le titre de La muse aÛobroge : cf. Th. Dufour [39], 167-168, et le manuscrit original [1].