VIII
Diderot; mais Rousseau était trop peu voltairien pour son apercevoir, et Diderot lui-même n'en avait pas conscience. Pour cette intelligence agitée, qui avait besoin de vivre dans une perpétuelle fièvre de découverte et d'enthousiasme, il n'y avait pas, à proprement parler, d'idées ; il n'y avait que des systèmes, toujours nouveaux, ou croyant l'être, souvent fumeux, parfois contradictoires, qu'il prêchait avec la foi d'un apôtre et l'ardeur d'un amant. On devine l'action d'un tel homme sur Jean-Jacques, qui ne savait pas, lui non plus, jouer avec les pensées, et ne demandait qu'à s'attendrir devant la vérité, devant toutes les vérités. La philosophie de Rousseau devra beaucoup à celle de Diderot, on le verra; mais plus encore que des thèses ou des paradoxes, elle lui devra un certain accent. Diderot a fait vivre son ami au milieudes idées, comme dans un drame emphatique où l'on ne sait que frémir et s'attendrir. Si Rousseau n'avait pas eu au dedans de lui de quoi remplir ces mots émouvants et sonores, son amitié avec Diderot n'en aurait fait qu'un insupportable cabotin. Elle a, du moins, laissé dans sa prose, et par places, quelque chose de l'exaltation et de la verbosité apocalyptique de Dorval '.
Mais comment aurait-il pu se soustraire à l'influence de Diderot, puisqu'il l'avait ressentie? « L'indolence et le besoin d'aimer, dira le Rousseau des Dialogues en parlant de Jean-Jacques, ont donné sur lui un ascendant aveugle à tout ce qui l'approchait 2 ». Cet « ascendant » devenait une domination, quand celui qui l'approchait avait l'amitié encombrante et régenteuse d'un Diderot. Si, plus tard, Diderot a beaucoup souffert par Rousseau, il lui a dû d'abord quelques jouissances très vives : celle de découvrir en lui une intelligence neyve et forte, de se sentir admiré par lui comme un maître, de pouvoir « féconder en tout sens » cette ame un peu sauvage, qui ne deman-
1. Cf. Entretiens sur le « Fils naturel », H [301], 102-103. 2 Dialogues, IX, 226.
dait, semblait-il, qu'à s'épanouir sous sa tutelle ; car Jean- Jacques se laissait faire par ce Diderot qu'il aimait. 11 ne sentait pas encore tout ce qu'il y avait de despotisme dans son dévouement et de grandiloquence dans sa l)oiit.'>; cl il s'abandonnait tout entier à cette affection, qu'il croyait fraternelle. « Je ne vous ai jamais écrit sans attendrissement ' », lui avouera-t-il à la fin de leur amitié; et celte amitié avait duré quinze ans.
A cet « attendrissement » se joignait chez Jean-Jacques une admiration naïve. La science très mêlée, mais très étendue de Diderot, laissait ébloui cet étudiant tardif, qui avait bien appris aux Charmeltes quelques Ijriljes de mathématiques et de chimie, mais se rendait compte à Paris, depuis qu'il fréquentait des académies et des savants, « qu'il ne savait rien ^ ». Diderot l'introduit dans la science qui se fait, et, par ses anticipations aventureuses, lui révèle la science de demain. Quand Jean-Jacques le voit, dans ses crises d'enthousiasme, » soulager » son esprit trop plein, en « versant au dehors un torrent d'idées ([ui se pressent, se heurtent et se chassent ■' », comment n'aurait-il pas la sensation que c'est le frémissement même du génie?
De ce « génie », il a la bonne lortune de pouvoir faire son génie familier, ou comme il dit, son « Aristarque * ». 11 soumet respectueusement ses œuvres à ce critique sévère, y enchâsse avec orgueil les morceaux que le maître veut bien rédiger lui-même % l'installe sur un piédestal, comme l'unique homme de lettres qui ait à la fois du