‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 14 sur 241 · Id., /(/., Adresse aux magistrats · texte numérisé non relu

Id., /(/., Adresse aux magistrats

LENFANCK CALVINISTE. 15

bonlieur » de Genève, en se faisant les serviteurs de l'Évangile. Conscience souveraine de la nation, le Vénérable Consistoire s'obstine dans son idéal avec une ténacité qui l'honore. Comme jadis, et comme si le siècle n'avait pas marché, il réprime impitoyablement les indisciplines de l'esprit et les défaillances de la chair^ proscrit, sans se lasser, cartes, danses, romans, spectacles, tous les plaisirs de l'oisiveté, toutes les vanités du luxe; et, à force d'admonestations, de censures grièves, de suspensions de la Sainte-Cène, souvent même de carcan ou de prison, il sauvegarde pour quelque temps encore, sinon la stricte discipline calviniste, du moins les principes de cette discipline. Quand le fidèle citoyen de Genève se retrouve, le dimanche, dans Saint-Pierre, il voit encore ses magistrats au premier rang de l'assemblée chrétienne. Comme au temps de Calvin, les portes des remparts sont fermées, les volets des boutiques sont clos, les chaînes sont tendues autour du temple. Assis sur le banc des ancêtres, à la place qu'il a reçue en héritage, et où s'assiéra son fds, il écouté, avec une complaisance secrète, le pasteur, qui peut-être l'a censuré la veille, lui rappeler la mission de Genève et la grandeur du peuple élu. Alors il oublie un instant qu'à côté de lui les cabarets regorgent, que les enfants polissonnent sur la place, que quelques libertins se sont enfermés chez eux avec Bayle, que des mondains trop francisés ont déserté le prêche et se divertissent à la campagne. Tout entier à ses souvenirs et à ses espérances, il sent bien au dedans de lui qu'elle n'est pas encore morte, la Genève d'autrefois, la Genève croyante et militante, fière de son Christ et de sa liberté, tristement tendue vers le Seigneur.

Ainsi, dans la république dont Jean-Jacques est le jeune citoyen, les désertions ou défaillances particulières s'effacent, en quelque sorte, devant la volonté collective, qui demeure fidèlement chrétienne. Un citoyen de Genève, de la Genève d'alors, peut vouloir échapper à la religion de sa patrie, et même la renier des lèvres : la cité calvi-

niste maintient son emprise sur ceux qu'elle a formés; tôt ou tard, ils lui reviennent. Si j'étais resté, pensait Jean- Jacques, j'aurais été « bon chrétien ». Il est parti; mais, en dépit de son abjuration, de ses révoltes, des sollicitations libertines qu'a multipliées autour de lui la France « philosophique », de ses négations tout intellectuelles, il a gardé au fond de son cœur, — obscurci peut-être, vivace pourtant, — le christianisme de Genève.

Je suis né, a-l-il dit, « dans une famille où régnaient les mceurs et la piété ». Il l'a dit, et répété '; mais l'affirmation est d'une indulgence excessive. Même dans les milieux populaires de la Genève du xv!!!"" siècle, on naurait pas eu jieine à trouver des familles plus recueillies, d'une moralilé i)lus rassise, et d'un christianisme iilus strict. Comme a le droit de l'écrire M. Eugène Ritter, dans une élégante formule, qui résume équitablement de vastes et minufieuscs recherches, <( en considérant de près les origines de Jean-Jacques, on y reconnaît beaucoup d'honnêteté, on voit des couples laborieux, de braves et dignes gens, et çà et là, au milieu de l'eau pure, quelque fdet un peu trouble 2 ». A plusieurs reprises, des Rousseau et des Bernard avaient eu maille à partir avec les représentants de la morale publique. De ses deux grands-pères, l'un, David Rousseau, avait été appelé par le Consistoire pour avoir fait danser la veille de l'Escalade, et « pour être allé au bal à la nuit, par ville, à heures indues, avec violon' »; lautre, Jacques Bernard, qui avait mis à mal

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