‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 134 sur 241 · Promenade du sceptique · texte numérisé non relu

Promenade du sceptique

LE MALAISE « PHILOSOPUIQUE ». 151

Le 30 juin 1748, il écrivait à Altuna •, qui « lui rappelait sans cesse » le cher projet d'autrefois. Dans les lettres «piils avaient échangées depuis 1745, ils avaient du continuer leurs discussions religieuses; et Rousseau avait formulé, sans doute, quelques réserves sur certains articles du dogme catholique. Altuna avait répondu, en <( lui alléguant les lieux communs » traditionnels : l'obscurité des mystères, la soumission de la raison à la foi, etc. (c Quoi qu'il en puisse arriver, réplique Jean-Jacques, je n'achèterai pas une félicité par un lâche déguisement envers mon ami. Vous connaissez mes sentiments sur un certain point; ils sont invariables, car ils sont fondés sur l'évidence et la démonstration, qui sont, quelque doctrine que l'on embrasse, les seules armes que l'on ait pour l'établir. En effet, quoique ma foi m'apprenne bien des choses qui sont au-dessus de ma raison, c'est premièrement ma raison qui m'a forcé de me soumettre à ma foi ». Ces derniers mots pourraient prêter à équivoque, si le début de la phrase ne les éclairait pas. Jean-Jacques a encore une « foi », une foi qui se croit encore chrétienne, mais qui n'est plus une foi catholique sans restriction : ce n'est plus la foi du Jean-Jacques, qui, six ans plutôt, n'hésitait pas à signer au P. Boudet un certificat de miracle, et qui se parait fièrement de son catholicisme auprès de l'ami Parisot. Du reste, nous la connaissons, cette intransigeance » philosophique », qui voudrait seulement, à l'en croire, sauvegarder les droits de la raison, et qui finit par expulser la foi proprement dite de la vie religieuse. Tel est, par exemple, l'état d'esprit de Deslandes, dans son traité De la certitude des connaissances humaines, qui est presque contemporain de la lettre de Rousseau : « Il n'est pas rare, dit-il, d'entendre des théologiens... déclamer pathétiquement contre la raison, soutenir que c'est une lumière trompeuse, qu'il faut s'en défier, surtout en matière de théologie et en ce qui concerne la religion.

Mais... tous les coups par lesquels on s'efforce de terrasser la raison retombent sur la religion et sur la morale.... Voilà la belle obligation qu'on a à un certain ordre de théologiens, qui croient faire des merveilles en criant contre la raison. Ils ouvrent par là la porte au fanatisme ; et nous enlèvent tous les arguments par lesquels on prouve la vérité de la religion naturelle et celle de la religion chrétienne ' )>. Tout le livre est à lire 2, pour s'initier à cette tactique des « philosophes », qui, sous prétexte de délimiter les deux domaines avec une fermeté respectueuse, s'installent complaisamment dans celui de la raison et réduisent la foi à la portion congrue. C'est déjà l'attitude de Jean-Jacques dans la lettre à son ami Altuna, et ce sera aussi celle de. son Vicaire Savoyard, quand il se dressera de toute la hauteur de son rationalisme contre les miracles et la révélation.

Un autre document, antérieur peut-être de deux ou trois ans, nous révèle le même état d'âme. En mai 1749, Rousseau, qui acceptait de diriger les études du jeune de Chenonceaux ■^, remettait à M. Dupin un mémoire où étaient exposées ses idées sur l'éducation. C'était le .mémoii'e rédigé jadis pour M. de Sainte-Marie*, mais revu et très augmenté. Cette nouvelle rédaction n'est certainement pas de 1749, comme on l'avait admis; mais elle a grande chance d'avoir été composée peu après le retour de Venise ; et l'on est autorisé à croire, semble-t-il, que c'est des années 174S et 1746 que doivent être datées les additions au texte primitif^.

1. Certitude des connaissances humaines (1741) [253], Préface, non paginée.

2. Cf. notamment les chapitres xv, 174-183 : « Que rÉcrilure ne peut rien enseigner qui soit contraire aux lumières de la raison et au rapport des sens », et xviu, 207-219 : « Si les théologiens peuvent se dispenser de répondre aux objections prises de la raison, qu'on fait contre les dogmes qu'ils enseignent ».

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