‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 137 sur 241 · IX · texte numérisé non relu

IX

L'indolente passivité de Jean-Jacques a pu laisser croire aux « philosophes « qu'ils avaient l'ait une recrue; il s'en faut pourtant que le fond soit conquis : il est remué, troublé, mais point changé. Ce petit poème de VAllée de Sylvie, dont je viens de citer quelques vers, — complainte d'une mélancolie, en apparence toute humaine et profane, — renferme pourtant un mot amer contre la « philosophie », conseillère de « vice », et se termine

Sur cet hommage pur et tendre,

Que tous les cœurs auraient dû rendre

Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu.

Est-ce une illusion? mais il me semble que ces derniers mots rendent un autre son que les Discours sur Vhomme ou le Poème de la religion naturelle, et qu'ils gardent un accent, sinon de foi, du moins de piété, ou plutôt de religieuse émotion.

On se rappelle que ces petits vers, où s'essayait la muse de Jean-Jacques à Chenonceaux, au bord du Cher, dans l'été de 1747, ne voulaient être qu'une diversion à « son travail sur la chimie », dont il s'occupait avec M. de Francueil*. Nous pouvons les lire aujourd'hui, ces Institutions chimiques, encore inédites presque en leur entier : elles nous réservent quelques confidences. Une intelligence comme celle de Jean-Jacques voudrait vainement se localiser dans des études de pure chimie : les considérations techniques ne lui suffisent pas. Il a beau proclamer la nécessité, pour le chimiste, de se borner à de « solides expériences », il le proclame en s'évadant d'abord vers les idées générales. Celle qui revient le plus volontiers sous sa plume, c'est qu' « il faut d'abord commencer par congédier les philosophes et leurs belles hypothèses ». Tant defforts dépensés par eux, tant de subtilités et de dissertations accumulées, pour échouer devant l'explication u des

1. Confessions, VIII, 243. M. E. Ritter place VAllée de Sylvie en 1746, lors d'une première villégiature à Chenonceaux [83], VUI, 314. 11 serait possible aussi que les Institutions eussent été commencées en cette même année.

plus communs phénomènes de la nature », — c'est une pitié. Tout occupés qu'ils sont de systèmes et d'idées abstraites, ils ne s'attachent quaux mots, « heureux seulement en ceci, qu'ils ignorent jusqu'à quel point ils sont ignorants' ». Je sais bien que, dans ce procès de la « philosophie )), ce n'est pas seulement aux jeunes « philosophes » de sa génération qu'il s'adresse : Aristote, Descartes, Leibniz et Newton n'y sont pas ménagés-. Je sais bien aussi que cet irrespect à l'égard des systèmes se retrouverait alors chez tous ceux qui se piquent de science expérimentale, un Voltaire ou un Buffon, par exemple; mais, s'ils ont peut-être la même défiance de la métaphysique, ils n'ont pas la même défiance de la raison; et, de cette défiance, nous avons vu, qu'aux Charmettes, c'est déjà la religion qui avait profité. Il y a pourtant un système dont il ne se défie pas : celui des causes finales. Le populaire Cœli enarranl gloriam Dei garde toute sa valeur de démonstration et d'édification pour cet ami de Diderot. Il parle de Dieu en homme qui ne semble avoir jamais douté de son existence, et qui ne peut voir dans l'athéisme qu'une bizarrerie d'esprit : « Un Être intelligent est le principe actif de toutes choses; il faut avoir renoncé au bon sens pour en douter, et c'est visiblement perdre son temps que de donner des preuves d'une vérité si claire.... Cet abîme de la génération, dans lequel les philosophes se sont si longtemps perdus, est encore aujourd'hui le désespoir des incrédules; la construction d'un corps organisé par les seules lois du mouvement est une chimère, qu'on est contraint d'abandonner à ceux qui se payent dé mots. Et, s'il y eut jamais d'hypothèse qui dût passer pour une vérité constante, c'est, sans doute, celle des germes infinis, au moyen desquels la nature, par de simples développements et un accroissement progressif, peuple successivement la terre des êtres que son Auteur a tous créés avec elle^ ».

1. Inslitutions, I, 1, 2, 3 [2], I, 12 a-b, 34 6-35 6, 43 a-b.

2. Jd., I, 1, 2, 3, III, Introduction [2], 1, 12 c, 34 d, 34 b-c, III, 208 b-c.

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