Mémoire présenté à M. de M [ably
courtes : « A quelle rude épreuve, dit-il encore à Altuna, mettez-vous ma vertu en me rappelant sans cesse un projet qui faisait l'espoir de ma vie! J'aurais besoin plus que jamais de son exécution pour la consolation de mon pauvre cœur accablé d'amertume et pour le repos que demanderaient mes infirmités ». Sous les petits vers, les opéras, les trios, les dîners liolbachiques, les fêtes de Paris et de Chenonceaux, ses sentiments profonds coulent toujours, et les pensées des Charmettes se prolongent. Jean-Jacques lit les Pensées philosophiques et se tourmente à les méditer; mais, quand il a des loisirs, il s'en va au Luxembourg, (c un Virgile ou un Rousseau dans sa poche », pour relire indéfiniment les beaux vers qu'il désirerait savoir par co^ur, tantôt une ode sacrée, tantôt une bucolique '. Toute cette poésie le rejette bien loin des systèmes encyclopédistes, vers des visions plus aimées. Rousseau surtout, « le grand Rousseau », comme on disait vers 1749 -, lui présente, en phrases sonores et cadencées, des conseils qu'il ne pourra plus oublier, car ils répondent aux secrets désirs de son âme. Se méfier de la philosophie et de la raison, puissances de doute, de sophisme, qui nous jouent; revenir au cœur comme à une « source primitive », et régénérer la pensée en régénérant le cœur, qui, seul, la conduit; mépriser la mollesse et les besoins factices
Des siècles que l'on honore Du nom de siècles polis;
se résigner à ne pas savoir le pourquoi des choses.
Nous approcher avec humilité Du sanctuaire où git la vérité,
1. Confessions, Vllf, 203. Rousseau le lisait depuis 1731 : cf. Confessions, VIII, 111, et [39], 193.
2. Fréron, Lettres de 1749 [59 A], I, 236; Thomas, Réflexions sur la « Religion naturelle » [298], 515; et la protestation ultérieure de Rousseau [41], 276. Mais Jean-Jacques lui-même appellera Jean- Baptiste -. le grand Rousseau » dans une lettre à Mme Latour, du 20 janvier 1768, XII, 51 . Encore en 1787, quand Tabbé Baudisson parlera du .. grand liousseau >■ {Union du christianisme avec la philosophie [428 bis], 373), c'est Jean-Baptiste qu'il voudra dire.
Préférer l'art de bien vivre A l'art de bien discourir,
Et ne perdre point à connaître Des jours destinés à jouir,
— voilà les conseils diffus que tant d'épîlres et dodos sacrées font pénétrer chez un familier de Jean-Baptiste '. A ces cœurs gâtés par le luxe, à ces esprits faussés par la philosophie et fiers d'une civilisation contre nature, le poète oppose la simplicité des temps anciens, et même la libre et innocente vie du sauvage. O vous, leur dit-il, sages mondains,
Qui confondez avec la brute Ce Huron caché sous sa hutte, Au seul instinct presque réduit; Parlez ; Quel est le moins barbare.
D'une raison qui vous é^are, Ou d'un instinct qui le conduit?
La nature, en trésors fertile.
Lui fait abondamment trouver Tout ce qui lui peut être utile.
Soigneuse de le conserver.
Content du partage modeste Qu'il tient de la bonté céleste, Il vit sans trouble et sans ennui Et, si son climat lui refuse Quelques biens dont l'Europe abuse.
Ce ne sont plus des biens pour lui.
Couché dans un antre rustique.
Du nord il brave la rigueur; Et notre luxe asiatique N'a point énervé sa vigueur :
Il ne regrette point la perte De ces arts dont la découverte A l'homme a coûté tant de soins, Et qui, devenus nécessaires, N'ont fait qu'augmenter nos misère En multipliant nos besoins'-.
1. Odes à l'iiitpéralrice Amélie, au marquis de la Fare, Épitre à M. Fiaciiie [120], 1, 236-238, 117, II, 148. Cf. encore Odes à M. de Caumarlin, I, 83-85, au comte de Sinzindorf, 178-179, etc.