Mémoires [147], II
La religion de J, J. Rousseau. — I.
162 LA FORMATION RELIC.IEUSE DE ROUSSEAU.
ce désir ingénu de se laisser convaincre, en se reconnaissant coupable, et de se montrer docile à cette civilisation qui s'est révélée trop tard à lui. Mais, en môme temps qu'elles témoignent de ce désir, les épîtres contenaient une protestation involontaire contre les principes qu'elles paraissaient proclamer. Il me semble que c'est sur ce rythme plus ou moins conscient, d'adhésion et de protestation, que la pensée de Jean-Jacques s'achemine, entre 1740 et 1750, vers la grande révélation de Vincennes. La « digression » du Mémoire confié à M. Dupin nous montre, en quelque sorte, un de ces élans d'adhésion; les quelques mots d'amertume et de mépris, où le vieux fond reparaît *, sont effacés par toutes les promesses et tous les repentirs qui les entourent 2. Ce solitaire, ce timide, ce mélancolique passionné, ne demande qu'à devenir un homme de « goût » et de « bon sens », un « cavalier poli », un honnête homme, qui ne se singularise en rien, et qui jouit avec esprit et modération des plaisirs, des arts et des charmes de la bonne société^.
Une amitié toute récente achève de symboliser ce bon vouloir mondain. Dans les premiers jours de cette année 1749 qui verra naître le Discours sur les sciences et les arls, le jeune Melchior Grimm arrive à Paris ^ Ce fils de pasteur allemand n'a que vingt-cinq ans et une sentimentalité encore fougueuse; mais il a un sens pratique imperturbable et une âpre volonté de réussir. Au bout de quelques mois de vie parisienne, il sera plus parisien que
1. Cf., par exemple, p. 385 : « On s'imagine ordinairement que le monde est le théâtre des grandes passions; je pense, au contraire, qu'il est seulement celui des petits goûts; et il ne faut pas être bien expérimenté pour se convaincre que les grands traits de passion dans tous les genres ont presque tous été produits par des coeurs solitaires et mélancoliques ».
2. Cf., par exemple, p. 391 : « Pour moi, quoique je n'aie guère à me louer d'eux [des hommes], j'aime à nie rendre ce témoignage satisfaisant de n'être jamais sorti d'une compagnie sans y avoir remarqué quelque chose d'estimable -.
4'. Scherer, Grimm [5C2], 390.
LE MALAISE « POILOSOPUIQUE ». 163
quiconque : <^ il n'aime pas la campagne ' », mais se sent fait pour les salons et pour les cours, et y fera fortune. Intelligence claire et tenace, il gardera son acuité critique et son sang-froid jusque dans ses enthousiasmes, et ne sera dupe de personne, sauf de sa vanité. Jamais les arts, les sciences et la càvilisation ne trouveront un avocat plus averti, parce que nul n'en aura profité davantage, en jouisseur et en connaisseur. C'est de cet homme que Jean- Jacques va faire son ami, et, tout de suite, son ami très intime; et c'est lui, — ironie de l'amitié! — qui partagera avec E)iderot la primeur confidentielle du premier Discours -.
Conscient ou non, tout cet effort d'adaptation est resté inefficace. Le monde a trahi les espoirs de Jean-Jacques. « 11 s"était imaginé, en vrai Suisse, que, pour réussir, il ne fallait que bien faire »; mais il s'aperçoit « qu'il y faut d'autres talents, qu'il ne peut ni ne veut avoir ^ ». La gloire lui échappe : il a échoué au théâtre comme dans les académies, « On laisse tomber, dira-t-il bientôt en songeant à lui-même, des chefs-d'œuvre de poésie dramatique; et des prodiges d'harmonie sont rebutés ''^». Diplomate éconduit, inventeur sans succès, « pauvre diable d'auteur » et (c pauvre comme Job », il végète dans une irritation orgueilleuse qui va s'exaspérant '. Il a beau faire Ci de l'argent, crier très haut « qu'il n'en souillera jamais ses mains'' », — dans cette société parisienne, où il est dur d'être pauvre, sa pauvreté lui pèse. « Qu'il serait doux de vivre parmi nous, songe-t-il parfois '', si la contenance extérieure était toujours l'image des dispositions du cœur »! Et déjà il a expérimenté que les plus aimables