Lettre au prince de Beloselski, du 27 mai 1775, XII
LE MALAISE <( PUILOSOPHIQUE )'. 16")
nant à la surface; et c'est une inondation suffocante et délicieuse '.
Une après-dinée d'octobre ^, qu'il allait à Vincennes distraire Diderot prisonnier, comme la chaleur était lourde, il marchait lentement, le dernier Mercure à la main. Quel rêve inconscient le troublait déjà, en songeant à ce philosophe de la nature, que les institutions sociales retenaient prisonnier, à cet ami très cher, qui pourtant l'avait ti'oublé dans ses vieilles croyances? Et voici que, sur une page du journal, la question des académiciens de Dijon arrête son regard : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Le doute que contient cette question s'impose à lui avec une violence inattendue; c'est la tissure par où tous les sentiments trop longtemps refoulés font irruption. Il se laisse tomber sous un arbre, haletant, oppressé, étourdi. Bien des fois déjà, une lecture, un souvenir, un désir trop vif, une rêverie trop émouvante l'avaient jeté dans des extases oîi tout son être frémissait, où les palpitations lui secouaient le cœur jusqu'à le rompre ■^ Mais, cette fois, c'est plus qu'un frémissement, c'est un bouleversement et un renouvellement. Toutes les contradictions dont il a souffert se résolvent; une clarté se fait en lui, dans le monde et dans la vie : c'est un tumulte de vérités qui l'assiègent, de lumières qui l'éblouissent jusqu'à l'aveugler,
1. Lire l'étude de Gerliard Gran sur La crise de Vincennes [84], VII, 1-7, et les pénétrantes analyses de Paul Seippel sur le même sujet [629], 213-216.
2. C'est seulement dans le Mercure d'octobre [48], 153-155, que le Programme de l'académie des sciences et belles-leltrcs de Dijon pour le prix de morale de 1750 a. paru.
3. Lettre à Mme de Warens, du 13 septembre 1737, X, 19; Confessions, WU, 130-157, 176; Bernardin de Saint-Pierre [154], 47: Dialoyiici, IX, 203 : « Ses visions chéries lui tenaient lieu de tout; et, dans le feu de la jeunesse, sa vive imagination, surchargée, accablée d'objets charmants qui venaient incessamment la remplir, tenait sou cceur dans une ivresse continuelle qui ne lui laissait ni le pouvoir d'arranger ses idées, ni celui de les fixer, ni le temps de les écrire, ni le désir de les communiquer ».
et qui le laissent, tout ruisselant de pleurs, dans une ivresse de félicité et de certitude. 11 voit, il sait. « Un autre univers » se montre à lui. Sous les tristesses, les misères factices, les fautes imposées par la société, il se sent bon, il se sent unifié et pacifié, « devenu un autre homme », ou plutôt redevenu ce qu'il était dans son fond K
De quel mot nommer cette crise qui va décider de son rôle et de sa vie? Rousseau lui-même a parlé cVinspiration -; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous devons, comme lui, choisir un mot religieux. Dans celte soudaine commotion, où une Ame croit sentir le toucher direct et mystérieux de la vcrilc qui la lerrasse, il y a déjà de la religion. 11 y en a davantage, quand celui qui sent passer en Soi ce frisson divin est toujours resté un croyant de la Providence, quand on sait que ce qui lui remonte au cœur, sans quïl s'en doute peul-ctre, c'est la foi inoubliée de son enfance et le christianisme bucolique dont il s'est enchanté aux Charmelles. Ne parlons pas encore de conversion. Mais disons que cette illumination, ou, si l'on veut, cette révélation, est, en même temps, un appel.
Le Discours, où il transposa, en une rhétorique insuffisamment expressive, toutes les émotions dont il avait surabondé en cette demi-heure d'extase, n'était pas, par son thème essentiel, un manifeste religieux, mais la religion y devait apparaître aux tournants de largumenta-
1. Lettre à M. de Malesherbes, du 12 janvier 1702, X, 301-302; Confessions, VIII, 249; Dialogues, IX, 213-214. Le texte des Dialogues est particulièrement intéressant, parce qu'il nous montre que Rousseau s'est rendu compte lui-même que, « dès sa jeunesse », il a eu " un sentiment sourd, une notion confuse » du système qui s'est imposé à lui sur la route de Vincennes. — Comme on le voit, dans la reconstitution de cette heure décisive, je suis de très près les récits de Jean-Jacques. Je ne crois pas, en effet, qu'on soit ici autorisé h les suspecter. Ces brusques « illuminations », dont l'émoi paraît d'abord si disproportionné avec leur cause, seront nombreuses durant toute sa vie : cf. les textes cités à la note précédente; et, plus tard, ce sera même une des formes de sa folie, d'apercevoir tout d'un coup, dans un fait ou un mot insignifiants, une révélation troublante et délinitive sur un homme ou sur un système.