Article Encyclopédie [100], XIV
devant le Consistoire de Genève, il était venu faire amende honorable au moins « philosophique » des « préjugés nationaux »?
Mais cette admiration pour Diderot n'est pas un reniement de lui-même : elle est plutôt la fidélité d'une amitié à un passé très cher. C'est une admiration qui a déjà ses inquiétudes, — qu'elle ne s'avoue peut-être pas encore, — et qui ne doit plus se sentir très sûre de l'avenir. Depuis le temps où il avait été « le digne interprète du vertueux Shaftesbury ' », la pensée de Diderot n'était pas restée immobile; et l'on ne pouvait plus s'y méprendre, car son Interprétation de la nature venait d'offrir à ses lecteurs comme la doctrine cachée des trop prudents articles de ï Encyclopédie. Toutes les conjectures de la Lettre sur les aveugles y étaient reprises et développées : le monde n'est qu'un grand animal qui se confond avec Dieu; la matière s'est diversifiée, organisée et humanisée peu à peu. Le <( pourquoi » des choses nous échappe ; bornons-nous à en savoir le « comment ». Abandonnons l'édifiante recherche des causes finales. Parlons encore de « Dieu », si l'on veut; mais sachons que nous n'en savons rien, pas môme s'il existe. << 0 Dieu, s'écriait le philosophe à la fin de son livre, dans une prière incertaine de son adresse, me voilà tel que je suis, portion nécessairement organisée d'une matière éternelle et nécessaire, ou peut-être ta créature ». Mais ce Dieu, encore possible, devenait à tout le moins superflu : « Si je suis le bien, disait Diderot, c'est sans cfTorl; si je laisse le mal, c'est sans penser à toi»; et, quand il ajoutait : « il n'appartient qu'à l'honnête homme d'être athée », on sentait qu'il se jugeait un « honnête homme ^ ».
Que pouvait répondre Jean-Jacques à de pareilles déclarations? Peut-être ne répondait-il rien. Impropre à la discussion, peu sûr de sa parole, timide dans l'attaque, il