‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 159 sur 241 · Cr. Confessions, VIII · texte numérisé non relu

Cr. Confessions, VIII

verve' ». Cet aveu de D'Holbach confirme., à peu de chose près, les griefs des Confessions. Ce n'était certes pas un méchant homme que le Baron ; mais les hésitations et les inquiétudes de Jean-Jacques devaient être incompréhensibles pour lui. Lourdement, à l'allemande, il devait le rudoyer, lui reprocher, moitié plaisant, moitié sérieux, d'avoir encore si mal « évacué la matière superstitieuse - »; et Jean-Jacques devait se regimber sous le coup, tantôt exagérant avec passion ce qui lui restait de foi chrétienne, tantôt y faisant de si larges brèches, qu'il semblait rester sur des ruines.

Le dimanche gras de l'année 1754, — sans doute comme divortisscment de carnaval pour ses hôtes, — le Baron avait iiivilé un curé-poète, qui devait donner lecture d'une tragédie de sa façon. La tragédie était ridicule et les commentaires du poète bouffons. Rousseau était là; avec lui, Diderot, Marmontel, Raynal et Grimm. Ces doctes auditeurs persiflaient agréablement le curé, qui prenait pour bon argent ces compliments ironiques. Tout à coup, Jean-Jacques, jusqu'alors muet, se lève commeiin furieux, et, arrachant au curé effrayé son manuscrit, le jette à terre : <c Votre pièce ne vaut rien, lui crie-t-il, votre discours est une extravagance; tous ces messieurs se moquentde vous; sortez d'ici et retournez vicaricr dans votre village"' ». La sortie était inattendue. Protestation brutale contre la politesse et l'hypocrisie mondaines, elle marquait aussi peut-être la révolte d'une conscience religieuse devant la niaiserie affligeante d'un prêtre. Comme le dit très justement Ginguené, « un curé qui dit et qui fait des extravagances, des philosophes qui l'y encouragent, et, par des signes intelligibles pour eux, inintelligibles pour lui, se jouent et s'amusent de sa folie, rien de tout cela ne tlut

1. Lettre de Cerutti au Journal de Paris, du 2 décembre 1789 [Cio], l.'jG?. Cf. Confessions, VIll, 27:).

2. L'expression est, comme on sait, de Naigeon en parlant de Diderot [lOOJ, I, 7.

3. Correspondance liUérairr [51], XV, 57:;, il, 50'", 111,50-71.

lui paraître plaisant' >•>. Mais le Baron trouva cette fois fort mauvais qu'on vînt interrompre son plaisir; il eut des paroles grossières pour exprimer son mécontentement, et Jean-Jacques quitta la maison. Il fallut la mort de Mme d'Holbach pour lui faire oublier cet affront, et ne laisser place en son àme qu'à la pitié. Il écrivit alors à D'Holbach une lettre si touchante, qu'elle les réconcilia pour trois ans 2. Mais il y avait désormais une fissure dans ce petit groupe, qui paraissait encore si compact aux yeux du public.

Toutes les conversations de Jean-Jacques avec ses amis ne se terminaient pas aussi tragiquement, mais la plupart laissaient en lui une anxiété qui commençait à l'étroindre. 11 l'a décrite lui-même dans une page des Rêveries^ :

Je vivais alors, raconte-t-il, avec des philosophes modernes, qui ne ressemblaient guère aux anciens. Au lieu de lever mes doutes et de fixer mes résolutions, ils avaient ébranlé toutes les certitudes que je croyais avoir sur les points qu'il m'importait le plus de connaître; car, ardents missionnaires d'athéisme et très impérieux dogmatiques, ils n'enduraient point sans colère que, sur quelque point que ce put être, on osât penser autrement qu'eux. Je m'étais défendu souvent assez faiblement par haine pour la dispute, et par peu de talent pour la soutenir; mais jamais je n'adoptai leur désolante doctrine.... Ils ne m'avaient pas persuadé, mais ils m'avaient inquiété. Leurs arguments m'avaient ébranlé, sans m'avoir jamais convaincu; je n'y trouvais point de bonne réponse, mais je sentais qu'il y en devait avoir. Je m'accusais moins d'erreur que d'ineptie; et mon cœur leur répondait mieux que ma raison.

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