‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 171 sur 241 · Sermon sur la charité · texte numérisé non relu

Sermon sur la charité

Cette religion est moins une doctrine qu'une règle de vie, car l'essentiel est d'en venir à la pratique; la religion consiste dans la pratique. Surcharger la religion de merveilles et de mystères, c'est la corrompre; elle n'est jamais plus belle que dans sa simplicité originale. La tâche du théologien doit ressembler à celle du sculpteur, qui retranche et n'ajoute point au bloc qu'on lui met entre les mains. On n'est pas mal avancé dans la théologie quand on a appris à ignorer certaines choses ' ». Ce n'est pas encore « le doute respectueux » du Vicaire Savoyard ; mais qui ne voit que cette théologie allégée et toute pratique s'achemine, sans le vouloir peut-être, vers un déisme chrétien? Tiirretlin, que Jean-Jacques enfant avait pu entendre prêcher, sans en comprendre alors toutes les hardiesses novatrices, était mort en 1737; mais son esprit restait vivant chez les ministres de Genève. Un des nouveaux amis de Rousseau, le pasteur Jacob Vernet, était précisément son disciple et son éditeur; c'est lui qui avait traduit du latin en français les Pensées que je viens d'utiliser; au moment même où Jean- Jacques arrivait à Genève, il achevait lie publier un Traité de la vérité chrétienne, adaptation française de notes latines laissées par Turrettin; et son Instruction chrétienne paraissait aussi en cette même année 17o4. Ici encore, on risquerait de se méprendre, si l'on soupçonnait ce pasteur de n'être qu'un rationaliste honteux. Vernet n'est plus, sans doute, un fils de Calvin strictement orthodoxe; mais c'est un chrétien, qui admet la révélation et les miracles, et qui ne veut pas énerver l'apologétique en faisant bon marché de ses arguments traditionnels. Pourtant c'est bien lui, qui, après avoir intitulé une des parties de son ouvrage : « Nécessité de la révélation », trouva plus adroit, dans l'édition suivante, de parler seulement de son <( utilité- ». La religion qu'il

1. Pensées sur la religion [250], II, 313-314, 317-319, 325, 327-328. J'ai condensé quelques phrases un peu longues de Turrettin; mais presque partout ce sont ses formules mêmes.

2. Cf., dans mon édition de la Profession [47J, la note 3 des p. 3l)7-39'J.

offrait à ses lecteurs se tenait sagement à distance de (( deux extrémités également dangereuses, la superstition et lïmpiété »; il demandait aux déistes leni- alliance, « pour établir au moins les grands principes de la religion naturelle contre l'ennemi commun ^ », et parlait du Christ en admirateur beaucoup plus qu'en croyant. Il louait son imagination claire et ordonnée, son éloignement pour l'affectation et la bizarrerie, « son goût de simplicité bienséante et raisonnable- '>. Avant Jean-Jacques, il instituait un parallèle entre Socralc et Jésus, et le terminait « à l'avantage du chef des chrétiens, qui eut des vues beaucoup plus relevées et des mœurs bien plus pures, qui enseigna une doctrine bien plus excellente, et qui fut revêtu d'une autorité infiniment plus respectable ^ ». Mais, dans sa façon même d'affirmer que Jésus « surpassait de beaucoup » Socrate, il y avait une telle modération, des formules si prudentes et si froides, qu'on pouvait s'étonner de trouver tant de diplomatie et si peu de foi chez un homme qui se disait encore le u ministre » de Jésus. Comme Turrettin, lui aussi, il vantait « le bonheur d'une vie chrétienne )), faisait voir que la religion n"était point la gêneuse qu'on disait, que le christianisme ne supprimait aucune des » douceurs » de l'existence et « ne diminuait'pas les agréments de la prospérité », qu'enfin, à tout prendre, « c'était une sagesse excellente, et, en même temps, simple et populaire^ ».

Rousseau, c[ui lira les livres de Vernet, les citera comme des textes autorisés^. Il aura pour ce ministre, qui est alors — il le sait — le plus considérable de son Église, un

1. Vérilé delà religion [251], I, 5-G; Instruction chrétienne [292], I, 12-18.

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