Au même, lettre du 25 mars 1758, X
Ces jeunes philosophes, qui sont aussi des ministres, et qui ne seront scandalisés ni par l'anthropologie du second Discours, ni par le rationalisme de la Lettre à D'Alemberl, ni par les déclarations de Julie mourante, sont pourtant des chrétiens très sincères, mais d'une sincérité où la tradition, la race, le patriotisme se soutiennent l'un l'autre. Ils sentent d'ailleurs, « qu'il y a plus d!une manière d'être chrétien », et qu'il est temps de devenir des chrétiens « raisonnables ». Ils sentent que leur christianisme n'est plus tout à fait celui de leurs pères, ou de leurs grandspères, et qu'il est temps de l'avouer. Vernes va bientôt rajeunir, adoucir et simplifier le vieux catéchisme d'Osterwald ; il en fera une « profession de foi » si sage, que Voltaire pourra l'accueillir aimablement; et Moultou lui fera constater cette nécessaire évolution : « Le christianisme de votre catéchisme n'était pas celui de M. Osterwald, M. le professeur Pictet n'était pas chrétien comme M. Turrettin, ni M. Maurice le père comme Vernet ' ». Ces ministres de la nouvelle école sont encore, sans doute, « des théologiens, mais point des superstitieux^ »; ils ne savent plus très exactement, ou, du moins, ne disent plus très précisément, ce qu'ils croient et ce qu'ils ne croient pas. Peut-être, au dedans d'eux-mêmes, se font-ils des aveux qu'ils n'osent formuler, et que le sentiment de leur responsabilité, la crainte de troubler <( les
1. Lettre de Moultou à Vernes, reproduite par Moultou dans sa lettre à Rousseau, du 13 juillet 1763 [27;;, I, 102; lettre de Voltaire à Vernes du 29 décembre 1757 [126], X.\X1X, 331), si toutefois c'est bien à ce Catéchisme que Voltaire fait ici allusion. — Sur la première édition introuvable de ce petit livre, cf., à la Bibliog rapide, la noie du n°331. Une lettre anonyme dun Genevois au pasteur de Montmollin, du 9 octobre 176.5 [5.54], 208-209, nous explique cette disparition : « Si l'on avait voulu perdre M. le ministre Vernes, comme Ion cherche à perdre M. Rousseau, on avait beau jeu, lorsqu'il voulut f;iire un changement si impie aux catéchismes, où il n'établissait pas beaucoup la divinité de Noire-Seigneur, lui qui en veut être le digne défenseur. On a agi adroitement en supprimant les exemplaires qui étaient déjà imprimés, et on a très bien fait ».
2. Lettre de Moultou à Rousseau, du 7 mars 1761 [27 ,, 1. 12.
bonnes âmes », arrêteront toujours sur leurs lèvres'. « Le ternie de respect pour Jésus-Christ, diront-ils bientôt à D'Alembert, nous paraît beaucoup trop faible, ou trop équivoque, pour exprimer la nature et l'étendue de nos sentiments »; mais les termes qu'ils y substituent ne lèveront point « l'équivoque » ; et la déclaration du Vicaire Savoyard sur (c la vie et la mort d'un Dieu » sera presque [tins affirmative-. D'ailleurs, ce que les ministres de Genève blâmeront chez le Vicaire, ce n'est pas tant ses doutes que leur accent agressif, pas tant ses négationa que leur inopportunité. Je crois même que, sans les Lettres de la montagne, la paix aurait pu se conclure entre l'Église de Genève et l'auteur de VÉmile, comme elle s'était faite provisoirement avec le pasteur de Montmollin ; mais, en s'attaquant à la « prêtraille » calviniste ^ Rousseau rendra la rupture définitive; et l'esprit sacerdotal sera plus intransigeant que la théologie.
De cette théologie, au moment où Jean-Jacques va quitter Genève, il n'aura donc aperçu que le visage bénin.
1. Cf. la lettre de Vernes à Rousseau, de juillet 1762, et celles de Moultou, du 3 février et du 15 mars 1762 [27], 1, 133, 24 et 28. - Il est grand dommage que nous n'ayons plus l'opuscule théologique que le jeune ministre Jean-Ami Martin communiqua, à Rousseau en 1739, ni la lettre qui accompagnait cet envoi. Nous avons, du moins, la réponse de Jean-Jacques [34], 2.35-236 : ■■ En tout, lui écrit-il le 14 septembre 1759, j'en ai été fort content. Je ne sais si tout le monde en trouvera la doctrine bien orthodoxe, mais je sais bien qu'on y verra partout les sentiments d'un honnête homme et d'un vrai chrétien ». Toute la lettre est fort intéressante, et nous laisse deviner à quelle théologie libérale devait se rallier cette jeune génération de pasteurs. Notons, du reste, que Martin ue fut ministre que quatre ans après le séjour de Rousseau à Genève : cf. Heyer [120 bis], 104.
2. Déclaration des paateurs de Genève, avec les annotations de D'Alembert [87], IV, 430-431 ; cf. les appréciations dilîérentes de Jean-Jacques sur cette pièce suivant les époques : lettre à Vernet, du 18 septembre 1758, X, 193, Lettres de la inonUvjne, 111, 139.