‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 186 sur 241 · Id · texte numérisé non relu

Id

qu'une concession oratoire; car c'est dans le même Essai cju'il rapporte, en l'approuvant tacitement, cette opinion du P. Lami, que les hommes n'auraient jamais inventé d'autres sons que les sons inarticulés, « si Dieu ne leur eût expressément appris à parler' »; et c'est dans le Discours sur l'inégalité qu'il se déclare « convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement humains ^ )>.

Je ne donne pas toutes ces affirmations pour très cohérentes ni très intelligibles; mais j'essaie de représenter, aussi exactement cjue je le puis, la pensée de Jean-Jacques. Cette pensée a certainement son unité, unité d'élan et d'inspiration; elle l'aura surtout de plus en plus; mais elle a aussi des hésitations et des remous. Le Discours sur l'inégalité — si difficile, du reste, à faire tenir tout entier dans le système de Rousseau — me paraît marquer précisément un de ces remous : Les raisonnements ou conjectures philosophiques s'y expriment avec assurance, mais sont, en quelque sorte, limités par les conceptions chrétiennes qui survivent et qu'on sent tenaces. Pourtant, à travers toutes ces incohérences, une idée maîtresse grandit et s'impose, qui fait de ce second Discours l'indispensable préface de VÉniile : c'est que la vie religieuse, avec les lumières et la morale qu'elle comporte, est quelque chose de surajouté à l'homme, et dont il peut se passer pour correspondre à sa destination, pour atteindre le bonheur qui lui est dû. Que ceux qui ont une hérédité chrétienne et qui vivent dans des sociétés religieusement constituées, que ceux-là se résignent à ne plus connaître un état

1. Essai sur Vorigine des langues, l, 387 et 375. Il faut, d'ailleurs, reconnaître que cette citation du P. Lami n'a été, semble-t-ii, introduite dans VEssai qu'à la révision de 17G3; car, sur le manuscrit, elle est ajoutée en marge, d'une autre écriture que le reste de la copie, qui est de 1761 : cf. [035], 47; mais il se pourrait que Rousseau l'eût déjà notée sur son brouillon de 1754, car cette idée s'accorde parfaitement avec le texte du second Discours sur le même sujet.

21 s LA FORMATION RELIGIEUSE DE ROUSSEAU.

primitif, impossible à retrouver, et qu'ils compensent leurs lumières par des vertus. Mais il sera permis au rêveur denvier les hommes Torfunés qu'aucune religion, qu'aucune organisation sociale, na encore sortis de leur simplicité originelle, et qui n'ont pas besoin de « vertus », jjarce qu'ils ont « l'innocence i ».

Rentré à Paris, Jean-Jacques ne semble pas souffrir en retrouvant sa vie d'autrefois. Ce « converti », ce chrétien reformé, ne veut toujours pas s'apercevoir qu'il tourne le dos à la philosophie encyclopédiste. Le cœur reste trop fidèle pour qu'il veuille soumettre ses amitiés à un examen ; il ne songe point à les juger, parce qu'il en jouit et qu'il en a besoin. Même après les jours délicieux de Genève, il no lui déplaît pas de goûter à nouveau les plaisirs intellectuels de Paris et la conversation de Diderot -. Les habitudes d'un long passé et d'un cœur aimant sont même si fortes chez lui, que la mort de Mme d'Holbach lui fait oublier ses justes griefs contre le Baron et qu'il retourne dans cette maison familière ^. Avant la tempête toute proche qui va les emporter, ses amitiés « philosophiques » jettent une dernière et plus vive flamme. Comme si rien n"était changé dans sa vie, l'homme de lettres qu'il est encore reprend sa place dans les salons, et son travail dans son cabinet. Parmi les besognes qu'il avait acceptées, peut-être avant son départ '% il en était une que sa reconnaissance pour Mme Dupin l'invitait à entreprendre au plus tôt : c'était le dépouillement et le classement des manuscrits de l'abbé de Saint-Pierre, et, pour commencer, l'analyse et l'extrait de ses ouvrages imprimés. En confiant cette tâche à un maître écrivain, dont les doctrines paraissent fraterniser avec celles de l'abbé, Mme Dupin et Mably

Page 1