Premier Discours, I
La religiou de J. J. Rousseau. — I. 15
dans son siècle, qui, las de la philosophie, se soit retourné vers la religion; ou qui, demeuré fidèle à lidéal chrétien, Tait énervé pourtant par cette même philosophie, qu'il voulait fuir, mais dont il subissait l'emprise.
Si les académiciens de Dijon ont posé devant Jean- Jacques la question qui a décidé de sa vie, c'est que plus d'un, parmi eux ou autour d'eux, se l'était aussi posée, et que, depuis quelque temps déjà, la culture intellectuelle avait trouvé ses désabusés et ses accusateurs. Quand paraîtra le premier Discours, Fréron fera remarquer qu'un autre Genevois, quelque douze ans plus tôt, avait dénoncé « les mauvais effets que produisent les sciences dans la religion et dans la société civile ^ »; mais le sage discours du professeur Turrettin paraît d'une pâleur tout académique à cO)té du l'équisitoire beaucoup plus général, plus violent et plus profond de Béat de Murait. Ce réquisitoire, qu'on trouve en quelque sorte dispersé dans toutes ses oeuvres ^ il la condensé àprement et avec vigueur dans sa Lettre sur les voyages. 11 n'y fait pas seulement le procès de la science et de la philosophie, « qui nous ont fait tout le mal possible )>; il s'en prend à la raison elle-même, (c à l'infirme, à la trompeuse raison ' », et à son droit de connaître.
1. Lettres sur quelques écrits de ce temps (1751) [59 A], V, 98. Cf. les rapprochements entre les deux œuvres présentés par M. E. Uiller [84], m, 197-201.
2. Cf., par exemple, Instinct divin [218], 1-36, 137, etc.; Lettres fanatiques [245]. I, passim, et notamment, 14, 25, 92, 113, 183, 241-245. Les seuls titres de chapitres disent assez le ton de l'ouvrage : I, Sur les motifs qui portent aux sciences et sur les moyens d'y parvenir; II et III, Sur le raisonnement; IV et V, Sur les sciences; VI, Sur le savoir et le raisonnement considérés par rapport à la religion; VII, Que le raisonnement et le savoir ont causé la chute de Vhomme, qu'ils nous y entretiennent, et qu'une fin leur est assignée; X, Sur le caractère des savants.