Lettre sur les voyages [212], II
2. Et l'on aura raison d'insister sur cette idée, qui est juste, à condition qu'on ne né^liire pas le point de vue plus général que j'indique ici : cf. G. de Reynold, Histoire littéraire de la Suisse eu XVIII'' siècle [597], 11. .'iOS-SSO.
fuels. Dans cette terre privilégiée de la philosophie, on ne lui ménage pourtant ni les ironies, ni les analhèmes. L'excellent Marivaux, on l'a vu, n'est pas le moins ardent à l'attaquer. Ces philosophes, dit-il, qui parlent si fastueusement de l'homme et de la vie, et qui prétendent les réduire en systèmes, ne parviennent pas à remplacer, sur ces sujets éternels, les intuitions « du sentiment et du goût » ; leur science, malsaine et frelatée, est plus corruptrice que « le commerce du plus grand monde ^ ». Laissons donc « aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissons-leur entasser méthodiquement visions sur visions, en raisonnant sur la nature.... A quoi servent leurs méditations là-dessus, qu'à multiplier les preuves, que nous avons déjà, de notre ignorance invincible- «? Cette suspicion à l'égard de la raison raisonnaule, maîtresse d'incohérence et d'incertitude, on la retrouverait chez liicn des écrivains contemporains, d'origine et de cullnro 1res diverses, chez Addison, par exemple, et chez Jean-Baptiste Rousseau, chez Saint-Aubin, le P. BuIThm- ou l'abbé Pluche. Tenons-nous en garde, disent ces sages, contre « les clartés ténébreuses » de la raison et <' la science imaginaire » des prétendus philosophes; « réprimons les saillies de notre curiosité ». « L'ivresse d'un faux savoir » conduit à l'athéisme. Il n'y a qu'une science nécessaire, c'est de se connaître soi-même : le seul bénéfice des autres sciences, c'est de nous faire sentir que nous ne savons rien ^.
Ce sont là, du reste, des maximes qui n'étaient pas nouvelles dans notre littérature. De Montaigne à Pascal, trop de moralistes ont discrédité la raison, trop de prédicateurs ont éveillé la défiance du chrétien contre
1. Indigent philosophe [209], II, 250, r)2S : L'île de la Ftaison, id., 145- 146, 16'.).