VI AVANT-PROPOS
bouches sans puissance, auraient été finalement étouffées par les défenseurs de la « raison », et les croyants du progrès; le xviii" siècle aurait été sans contrepoids le siècle de V Encyclopédie, si Jean-Jacques n'avait paru. Avec lui, tous ces sentiments trouvèrent une force d'élan, d'expansion et de conquête. Cette destinée ardente et tragique devint comme l'émouvant symbole des idées pour lesquelles il avait souffert; et la vertu étrange de ce héros, oscillant entre les extravagances du fou et la sainteté du martyr, donna tout ensemble à celte religion son apôtre et son dieu. Devant les paroles enflammées de Jean-Jacques, tout ce qui avait été dit avant lui sur le même mode disparut dans l'ombre, et le rousseauisme n'exista plus que chez Rousseau et par lui.
C'est là, d'ailleurs, dans la littérature française un cas privilégié, et qui peut servir, à ce qu'il m'a semblé, d'illustration pour une méthode, car il impose, pour ainsi dire, à l'histoire littéraire les devoirs sans lesquels elle ne serait plus. Si elle ne s'intéressait plus qu'aux idées et aux faits, elle ne cesserait pas seulement d'être une histoire littéraire, pour être une histoire sociologique ou archéologique, — puisqu'il ne saurait, à mon sens, y avoir d'histoire littéraire là où manqueraient à la fois le souci de l'art et la curiosité des âmes individuelles, — mais elle risquerait de mettre sur le même plan des données de valeur inégale; elle serait une histoire inexacte, parce qu'elle paraîtrait oublier l'action décisive des héros de la littérature et le pouvoir de renouvellement qu'a eu leur génie. Pour cette démonstration, Rousseau est un des exemples les plus probants. Il apparaît brusquement dans une solitude farouche; et pourtant, tout au-dessous de lui, il y a