‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 207 sur 241 · Existence de Dieu, I, 1 [216], I, o · texte numérisé non relu

Existence de Dieu, I, 1 [216], I, o

6. Cf. Profession de foi [47], 201-203. et les textes cités en note.

périté du méchant », qui risquerait surtout de le faire douter parfois de la Providence, pour beaucoup de ses contemporains, d'autres réllexions paraissent plus inquiétantes. Dans cet univers que les découvertes astronomiques ont agrandi jusqu'à l'infini, sur cette terre où les sciences de la nature semblent chaque jour supprimer les frontières entre l'homme, les animaux et le reste de la matière vivante, la royauté humaine devient singulièrement fragile, et, avec elle, les récompenses futures qui doivent la couronner. Pour faire face à ce péril qui guette notre sécurité et notre vanité, les affirmations du cceur, et les regards complaisants de nos désirs sur le monde, sont plus que jamais nécessaires. Durant le demi-siècle qui précède la Profession de foi, la sensibilité européenne s'est dépensée inépuisablement dans cette démonstration de nos privilèges providentiels. Depuis que le sieur Ray avait fait voir « l'existence et la sagesse de Dieu manifestées dans les œuvres de la création », toute une équipe de naturalistesthéologiens s'était partagé l'univers, pour en disséquer les merveilles et s'exciter davantage à l'admiration de son auteur. 11 y aura, avant Jean-Jacques, des Théologies physiques, des Théologies astronomiques, des Théologies botaniques, des Théologies de l'air, des Théologies de l'eau, des Théologies des insectes, où l'on démontrera par le menu, et sans faire grâce d'un détail, « la sagesse, la bonté et la puissance de Dieu dans la création de l'air, de l'eau, des insectes, des étoiles et des plantes ' ». Mais, chez ces pieux téléologistes, qui savent si doctement « appliquer la physique à la morale », cette démonstration ne sert que de préface à des Te Deum complaisamment anthropocentriques. Toutes ces merveilles de l'univers, d'une si ingénieuse complication, toute cette savante

I. Cf. les ouvrages de Nieuwentyt [213], de Derham [214 et 225], de Fabricius [254], de Lesser [256], de Sulzer [296], etc. Consulter, sur ce sujet, le livre de M. Daniel Mornet, Les sciences de la nature an XVIII" siècle [006], 29-;{3, et les textes ffue j'aj cités dans mon édition de la Profession [47], 133, qotos 5 et (i.

mécanique n'est, pour ainsi dire, qu'un grandiose joujou, destiné au roi de la création, l'homme. En vain, Pope, Voltaire, et quelques contemplateurs ironistes de l'univers, ont essayé de remettre l'homme à une place plus modeste; les panégyristes de l'espèce humaine ont continué leurs discours : ils certifiaient que « tout est fait pour l'homme », et que <c tous les êtres tendent à lui », comme vers leur (( àmc » et leur « prêtre '■ )>. Rousseau, qui « avait lu Nieuwentyt », Pluche et les autres cause-finaliers, sera peut-être scandalisé par « les minuties indécentes » de leur démonstration, mais il partagera leur confiance dans le Dieu paternel qui a fait de l'homme le centre de ses dilections. Comme eux, il saluera en l'homme « le roi de la nature », pour qui tout a été fait, parce qu' « il est le seul qui sache tout rapporter à lui ~ ».

Ces adorateurs satisfaits de la Providence préparent bon accueil, on le devine, au christianisme traditionnel. Toutes ces âmes qui sentent si fortement les limites de notre connaissance, qui désirent, avant tout, vivre et bien vivre, ne demanderont aux apologistes qu'une « évidence morale » pour se laisser convaincre. Parmi les sentiments qui peuvent le mieux y collaborer et la porter (c au suprême degré ^ », celui des avantages du christianisme est le plus populaire : « A mon avis, disait Berkeley, une des plus grandes marques de la vérité du christianisme, est son aptitude à faire du bien '- ». Au moment môme où Rousseau publiait son premier Discours, Turgot, alors prieur de Sorbonne, mais prieur très peu sorbonique, exposait

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