Avis salutaires dhin philosophe chrélieu [255] 259-2G
La théologie de Jean-Jacques, elle aussi, ne sera gut-re qu'une « théologie du cœur »; elle ne se confondra point pourtant avec celle du chevalier de Latouche-Loisi. Toutes ces aspirations au bonheur, cette lassitude intellectuelle, ces désirs de vivre et de se survivre, pourront déterminer un mouvement de religiosité sentimentale,- et même de sympathie chrétienne, mais qui n'aboutira pas encore à un christianisme sans réserve; il viendra s'arrêter à mi-chemin dans un compromis paradoxal, dont le génie de Rousseau semblera faire un instant comme une religion nouvelle, mais qui aura été préparé par l'effort inconscient de toute une génération. Car cette génération est ouverte à deux courants opposés, qui la sollicitent, s'y insinuent, et finissent par l'enserrer '■ : les uns prêchent l'appel au (( cœur », les autres l'evendiquent les droits de la « raison ». En vain, chacun des partis exagère ses formules, pour obtenir, en le brusquant, un choix qui paraît nécessaire entre deux attitudes inconciliables; elles se concilient, ou, du moins, se juxtaposent en fait; et l'on est tout surpi-is de rencontrer des argumentations si ingénument sentimentales chez tel rationaliste qu'on eût pu croire intlexible -. Rousseau aura beau multiplier les sarcasmes méprisants à l'égard « d'un entendement sans règle et d'une raison sans principes »; il aura beau dire à son prosélyte : « je ne veux pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur; quand tous les philosophes prouveraient que j'ai tort, si vous sentez que j'ai raison, je n'en
1. Sur ce double courant, et plus spécialement sur le développement des exigences rationalistes dans cette première moitié du xvni" siècle, cf. la série des leçons de M. Gustave Lanson sur les Origines et premières manifcslalions de l'esprit philosophique dans la littérature française, de 1G75 à I7^i8 [591"'"].
2. Le cas est trop fréquent ciiez Diderot pour que j'y insiste.
veux pas davantage ^ » ; — il « philosophera », et copieusement; il ne tâchera pas seulement de faire « sentir qu'il a raison », il voudra le c prouver »; dans cet effort pour raisonner sa foi, il y aura des capitulations que le « cœur » ne pourra pas obtenir de lui; et nous verrons ce « chrétien » juger le christianisme en « philosoi)he ».
C'est que le christianisme ne s'offre pas seulement à nous comme une « morale »; il entend aussi être une « religion », c'est-à-dire une « révélation » intellectuelle'de l'univers. « Cette religion, dit Maupertuis, qui nous présente des règles de conduite, dont notre esprit découvre si facilement l'excellence, nous propose des dogmes de spéculation, qu'il ne saurait comprendre- ». Il y a, en effet, sous la morale chrétienne, et la soutenant, toute une construction dogmatique, où il faudrait que la raison acceptât de s'abriter, pour que l'âme se sentit pleinement à l'aise dans le christianisme. Or, c'est précisément devant le « dogme » que la raison du xviii" siècle s'elïarouche et s'irrite. Façonnée par Descartes, elle a gardé de sa méthode le besoin du simple et du distinct, mais elle a fait de ce besoin quelque chose de populaire et de rudimentaire. Elle veut voir clair, et sur-le-champ. Toute vérité intellectuelle doit s'imposer à tous dans une clarté parfaite, pour être <( homologuée et enregistrée au parlement suprême de la raison », — vérité d'autant plus vraie, si l'on peut ainsi parler, qu'elle sera plus simple et plus immédiatement saisissable. En dehors de ces vérités, il ne reste que des dogmes « fragiles comme le verre », sans autorité et sans vertu*. S'il y a une révélation, il faut donc qu'elle satisfasse à ces deux exigences opposées : dépasser les lumières naturelles et s'y trouver aussitôt conformes *^.