‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 217 sur 241 · Histoire du peuple de Dieu [282], I, p. CLViii-CLix · texte numérisé non relu

Histoire du peuple de Dieu [282], I, p. CLViii-CLix

2. Cf., sur le développement de ce problème au xvm" siècle, le livre de L. Capérnn, Le problème du salut des infidèles [613],

salut divin? « La Chine est-elle si peu de chose qu'elle ne mérite pas qu'on pense à elle, tandis que tant de barbares sont éclairés' )i? Dans la bibliothèque de Rousseau, parmi les livres qu'il lit et qu'il met en extraits, il en trouve plus d'un qui lui rappelle l'argument : (( Grand Esprit, grand Esprit, s'écrie un vieil Iroquois devant le missionnaire qui l'assiste, pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître à moi? Je t'ai si souvent dit : qui es-tu? où es-tu? que veux-tu que je fasse? et tu n'as pas voulu me répondre- ». « Examinons un instant, — disait encore un philosophe qui cherchait (( de bonne foi » à s'éclairer sur la religion, — combien le nombre des chrétiens est petit. La terre a quatre parties : l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. -On doit compter pour peu de chose les chrétiens d'Asie, d'Afrique et d'Amérique ; encore damnons-nous une partie de ces chrétiens, qui ne sont pas catholiques. Reste l'Europe. Le Turc en occupe une partie, le Moscovite, que nous damnons aussi, parce qu'il est schismatique, y possède un grand royaume. Nous damnons encore l'Angleterre, la Hollande, la Suède ^ », etc; l'humanité presque entière serait privée de salut. De cette damnation quasi universelle, les théologiens garantissent l'éternité, et achèvent ainsi de s'aliéner, suivant le mot de Rousseau, tout homme « pensant bien de Dieu ». Voltaire, qui en pensait peu, mais « bien », avait déjà ridiculisé ces trop complaisants pourvoyeurs d'enfer. Pour leur être agréable, il avait, dans l'univers de sa Henriade, affecté une planète spéciale à la foule sans nombre des damnés de la terre; et ce globe encombré réclamait une succursale, car on y entrait toujours et n'en sortait

1. Diderot, art. Chinois dans V Encyclopédie [100], XIV, 140-141. Le manuscrit des pseudo-mémoires de Mme d'Épinay met le propos dans la bouche de Jean-Jacques lui-même.. Cf. mon article sur la conversation du dîner Quinault [634], il.

2. Le Beau, Voyage parmi les saiivatjes de l'Amérique septentrionale [243], I, 267. Rousseau avait copié ce passage dans un de ses cahiers de brouillons [6], 24'°.

3. Examen de la religion [262], 7. Cf. Profession de foi [47], 379-385 et noies.

jamais'. D'autres philosophes, moins plaisants, mais dont l'action fut peut-être plus efficace sur Jean-Jacques, entendaient surtout sauvegarder la dignité et la bonté de Dieu, en lui refusant la satisfaction d'une vengeance éternelle. « Dieu, sans doute, châtie en père, écrivait l'auteur des Mœuj's. Je ne crois pas que, semblable à un mortel vindicatif, il afllige ses créatures, môme coupables, pour le

plaisir barbare de les voir souffrir rai peine à concevoir

qu'un Dieu juste et bon puisse punir par esprit de vengeance, et bien moins encore qu'il se venge éternellement- ». « Si la justice suprême se venge, disait de son côté Morelly, dans une formule que Rousseau reprendra, vous et vos erreurs, ô nations, êtes ses ministres »; c'est dès cette vie que l'expiation nous attend; le « code de la nature » ne saurait comporter de peines éternelles : <( Si la suprême puissance est unie dans un être à une infinie sagesse, elle ne punit point, elle perfectionne ou anéantit. Choisissez* ».

Bien des âmes chrétiennes, troublées par cette espèce de mise en demeure, où la philosophie contemporaine les acculait, essayaient d'ajuster leur foi à cette raison dont elles sentaient aussi les révoltes au dedans d'elles, et se mettaient en quête d'un « christianisme raisonnable^ ». Le P. Berruyer proposait une solution très humaine du problème du salut, solution qui semblait même compromettre la nécessité de la révélation •\ Formey, plus généreux, promettait à tous les hommes, au nom du rédempteur universel, u un dernier rétablissement », c'est-à-dire le salut, et se contentait de réserver aux chrétiens une félicùté

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